Reprenons du début. Louis Lenoir est un tout jeune homme quand il rencontre Anselme Gy pour la première fois. Cela se passe à Paris, Impasse des Petites Ecuries, au siège des éditions du Biface et du magazine Sueur de Chine qu’Anselme a créés dans la foulée du printemps 68 et où il reste seul maître à bord, entouré néanmoins de jeunes collaborateurs qui piaffent d’impatience en attendant de prendre la relève.
Louis Lenoir lui a envoyé des dessins qu’Anselme Gy a jugé prometteurs, et Louis a fini par obtenir de lui qu’il le reçoive. L’intention de Louis était d’obtenir d’Anselme qu’il le mette en relation avec un scénariste, n’importe lequel parmi ceux qui collaborent au magazine, pour qu’ensemble ils conçoivent l’univers et la trame d’un premier album — en un mot, pour qu’il lui fasse la courte-échelle. Et Anselme le reçoit aimablement mais, quand Louis en vient au but de sa visite, Anselme lui répond qu’il ne faut pas y compter. Les scénaristes en question sont des professionnels connus et très sollicités. Aucun n'acceptera de se lancer dans un nouveau projet avec un débutant, ils ont trop de travail. Aucun n’acceptera seulement de le recevoir. Ses dessins sont bons, ils s’inscrivent dans la grande tradition du noir et blanc expressionniste qui passe par Alberto Breccia, Hugo Pratt et Jacques Tardi ; on reconnaît ses maîtres et on peut envisager une première publication dans Sueur de Chine ; mais pour entrer dans la cour des grands, il faut davantage que cela. Il doit travailler encore, afin de proposer un univers alternatif qui n'appartienne qu’à lui. Et déjà il raccompagne son visiteur à la porte, quand soudain une idée lui traverse l’esprit. Il lui dit :
— Mais vous ne m’avez pas dit que vous habitez à Nice ? Maintenant que j’y songe, mon ami Marcel Rigaud habite à Nice, lui aussi. Son nom ne vous dit rien ? Ce n’est pas étonnant. Il n’a pas beaucoup travaillé pour la BD, il a travaillé surtout pour le cinéma et la télévision, mais il a collaboré à plusieurs projets qui ont fait date. Aujourd'hui, il n’est plus dans le circuit ; il y a un bout de temps qu’on ne l’a plus vu à Paris, mais comme il a beaucoup de choses à raconter, et qu'en plus il a gardé l’esprit curieux, je ne serais pas surpris qu’il vous reçoive. Vous devriez tenter votre chance. Voulez-vous que je lui en parle ?
Et c’est ainsi qu’un jour de printemps, Louis Lenoir a sonné à ma porte, avec son carton à dessin sous le bras.
Je l’ai reçu avec plaisir. Il m’a montré ses planches, et comme il habitait au fond de la rue du Rocher, à deux pas de chez moi, il a pris l'habitude de me faire une visite, presque chaque soir, et nous avons beaucoup parlé.
D’abord, c’est moi surtout qui ai parlé. Il est vrai que je n’avais pas eu depuis longtemps un auditeur aussi aimable.
— Merci de me recevoir, m’a dit le garçon en promenant son nez autour de la pièce encombrée de caisses, de cartons, de classeurs empilés, au milieu desquels trônait un digne ordinateur d’un modèle déjà ancien et d’un volume assez considérable. “Mais je vois que vous êtes très occupé !”
Que faisais-je de ma vie dans ces années-là ? Je n’ai pas attendu qu’il me pose la question pour vouloir y répondre.
Je m'étais fixé deux missions, lui expliquai-je. La première consistait à numériser mes archives. Celles-ci couvraient un bon demi-siècle d’exercice de mon métier. J’appartenais à la dernière génération qui avait utilisé le papier, le stylo et la machine à écrire, si bien que je disposais d’une quantité invraisemblable de lettres, de plans, de synopsis, de carnets, de cassettes audio enregistrées avec le matériel d’alors le plus basique, de planches-contact, de cartes postales envoyées de tous les endroits du monde, de Polaroid, de schémas tracés aux encres de différentes couleurs, de fiches Bristol, de listes, de télégrammes, d’articles de presse découpés aux ciseaux, de factures d’hôtels, de bouts de films en 35 mm. Et jour après jour, je travaillais à enfouir ces documents dans un vaste terrier virtuel aux galeries nombreuses et compliquées dans lesquelles je ne cessais, même la nuit, de les tirer, pousser, déplacer comme des meubles, avec toujours la crainte qu’il y en ait un qui aille s’engloutir dans un endroit obscur et reculé où personne, pas même moi, ne saurait plus le retrouver pour le ramener à la lumière.
Il m’arrivait d’intituler ce lieu Les Indes noires.
Je craignais toujours qu’il y manque quelque-chose. Je craignais toujours que quelque-chose n’y soit pas à sa place, ou qu’une galerie n’y soit pas clairement indiquée. J’avais le sentiment de construire mon tombeau, au fond duquel mon corps défunt finirait par tomber en poussière. Je souriais en songeant aux pharaons de l’ancienne Égypte. Je me disais que, comme eux, je construisais ma pyramide, mais que, si la mienne ne contenait rien de plus précieux que quelques vieux contrats et des photos dédicacées d’acteurs de cinéma qui avaient été célèbres, je la construisais tout seul, par mes propres moyens, pierre à pierre, sans employer ni faire mourir aucun esclave.
Je le faisais pour moi, mais aussi pour ma fille. Cécile, qui habitait alors à Los Angeles, travaillait pour la High-Desert Foundation for Contemporary Arts. Elle avait fait ses études à Nice, à la Villa Arson, et à présent elle était fière de ce poste qu’elle avait obtenu au prix de durs combats, en surmontant sa timidité native, héritée de sa mère. J’en étais fier aussi ; mais je rêvais secrètement qu’elle prenne un jour son indépendance, qu’elle ouvre sa propre galerie, ou, mieux encore, qu’elle assume le titre d’artiste conceptuelle. Elle en avait le talent, je savais qu’elle en avait la vocation. Sans lui avouer le plan que j’ourdissais, je l’incitais à parcourir mon terrier pour parfois y ajouter certains petits objets numériques de sa propre production, inspirés le plus souvent par les arts autochtones dont elle était curieuse, ce qu’il lui arrivait faire à présent, je pouvais le constater, sans qu’elle m’en dise rien.
Je n’osais pas invoquer La Boîte-en-valise de Marcel Duchamp, ni les boîtes de biscuits de Christian Boltanski, mais je voulais croire qu’elle finirait un jour par y songer elle-même — et que mes Indes noires lui serviraient alors de camp retranché, de caverne d’Ali Baba, de souk, de base de travail pour des performances artistiques qu’elle irait proposer, par exemple, au Palais de Tokyo.
La seconde mission que je m'étais fixée était de venir à bout d’un article que je voulais écrire sur Les quatre repaires dans le cinéma de Jean-Pierre Melville, les quatre en question étant 1) la maison du fourgue, 2) la planque, 3) le garage où on change les plaques minéralogiques, 4) la boîte de nuit. Mais j’y reviendrai plus loin.