Mohamed-Salah Mzali, caïd de Bizerte (1934-1941) entouré de deux des trois khalifas de Bizerte et de dix-neuf des vingt-et-un cheikhs du caïdat
Caïds
Le caïd ou caïd-gouverneur est gouverneur de province, chargé de l'administration générale, du maintien de l’ordre, de la justice et de la collecte de l’impôt. Il préside à la destinée de la région, de ses tribus et des bourgs environnants. Il dispose d’un pouvoir presque souverain en son district. C’est une charge attribuée par le bey et, nous précise Jean Ganiage (Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Publications de l'Institut des Hautes études de Tunis, PUF, Paris, 1959), « tempérée par le caprice (de ce dernier) qui nommait et révoquait à son gré les caïds et les maintenait indifféremment en fonction quelques mois seulement ou plusieurs années. Jusqu’au règne d’Ahmed bey, les charges avaient été de véritables offices, dont les titulaires devaient payer au prince des redevances variant selon l’importance du district ou de la tribu. [...] Au début du règne de Mohamed es-Sadok (1859-1882), on comptait vingt-deux caïdats de district et une quarantaine de caïdats de tribus. Mais le nombre de caïds était généralement moins élevé. Outre la pratique du cumul, il était toujours, dans le sud, une ou deux tribus en dissidence ; il se produisait des vacances auxquelles on ne se hâtait pas de pourvoir, si la tribu était petite et pauvre et n’intéressait pas les dignitaires du Bardo ».
M'hamed Oualdi (Esclaves et maîtres. Les Mamelouks des beys de Tunis du XVIIe siècle aux années 1880, Éditions de la Sorbonne, 2011) indique que « des dissociations et des regroupements constants de caïdats rendaient bien délicate une cartographie stable de ces gouvernements locaux. Le consul sarde Filippi avançait le nombre de trente-quatre « kaiteries » ou « fermiers de province » à la fin des années 1820. En 1875, le nombre de caïdats s’élevait à cinquante-trois, il était différencié du nombre de gouverneurs qui s’élevait à trente-neuf. »
Le caïd a grade de général de brigade – à titre civil – de l'armée tunisienne puis, à partir de 1881, de la garde beylicale. Jusqu’à la deuxième moitié du 19ème siècle, toujours selon Ganiage, une grande partie de ces charges « étaient accaparées par les mamelouks et les familiers du Bardo », ainsi, en 1881, Mohamed Khaznadar, ministre, administrait deux caïdats, Sousse et Monastir depuis le règne d’Ahmed 1er (1837-1855), le garde du sceau et beau-frère du bey, était caïd de Djerba, un autre beau-frère du bey était caïd de Kairouan et des Zlass, le ministre de la guerre gouvernait le Jerid, Khérédine, ministre de la marine, était caïd de la Goulette, etc.
Ainsi, le premier cercle des dignitaires de la Cour monopolisait une grande partie des fonctions caïdales.
Mais comme le décrit Mohamed el Aziz Ben Achour (Les signes extérieurs de la notabilité citadine au début du siècle à Tunis, In Cahiers de la Méditerranée, n°45, 1. Bourgeoisies et notables dans le monde arabe (XIXe et XXe siècles) pp. 105-116, 1992), la notabilité musulmane comptait un second cercle constituée d’ « autochtones du makhzen de chancellerie, de l'administration régionale, et des dignitaires d'armes ; dignitaires du sar : hauts magistrats religieux [...] »
Le makhzen de chancellerie et de l'administration régionale, était notamment composé de quelques familles qui ont constitué de véritables dynasties caïdales. Ainsi, en 1831-1832, Ibn Abi Dhiaf (Ithaf ahl al-zaman bi akhbar muluk Tunis wa 'Ahd el-Aman, édition critique et traduction d'André Raymond, Alif, Tunis, 1994) précise que « des membres de ces deux grandes familles (Djellouli et Ben Ayed), occupaient effectivement à peu près tous les gouvernorats de la côte orientale de la régence. » Les Djellouli avec Sfax (Mohamed), Monastir (Hassouna) et les Mthalith (Farhat) et les Ben Ayed avec Djerba (Suleyman), el-Aradh (Abderrahman), Mahdia (un fils de Mohamed) et Sousse (Mahmoud).
Selon Ganiage, c’est au lendemain de la révolte de 1864, que le bey a décidé « la nomination dans les provinces de caïds indigènes au lieu de mamelouks. L'administration fait appel désormais aux élites autochtones et assimilées. Elles seront puisées parmi les cadres de la nouvelle armée beylicale dont la mise en place a été initiée, en 1831, par Chaker Sahab et-Tabaa, ministre du bey Hussein II, et poursuivie par Ahmed 1er (1837-1855). »
A l’exception du caïd des Drids, « une hiérarchie plaçait au sommet de l’administration locale les charges nobles (al-khitat al-nabiha) de hauts gouverneurs de villes moyennes telles que Monastir, Sfax, Kairouan, bénéficiant du titre de wuzara al-‘ummal. Venaient ensuite, un rang en dessous, les caïds des campagnes et des régions » précise Oualdi.
Le caïd des Drid, quant à lui, comptait environ 45 000 administrés et avait un statut tout particulier. A titre d’exemple, le grand caïdat de Sousse en comptait environ 40 000. Cependant, comme le mentionne Ganiage, le « caïd des Drid avait une foule de dépendants, mais (n’avait) pas un pouce de territoire administratif spécial ». Il avait la charge d’assurer le transport de la mehalla (colonne armée) du bey lors des deux sessions annuelles de recouvrement de l’impôt et sa cavalerie apportait un appui déterminant à cette dernière. Le Comte Filippi (Fragments historiques et statistiques sur la régence de Tunis, par le Comte Filippi, agent et consul général de S.M. à Tunis) mentionne que son influence était telle que le bey le ménageait et, lors des cérémonies officielles, il était le seul caïd à porter un burnous rouge. Il avait un droit de préséance protocolaire et était appelé en premier lors des cérémonies officielles. On dit qu’il se plaçait systématiquement au fond de la salle, derrière tous les invités, afin d’avoir le loisir de fendre alors l’assemblée toute entière et de faire admirer par tous, sa tenue d’apparat. Khelifa Chater ( Insurrection et répression dans la Tunisie du XIXe siècle : la mehalla de Zarrouk au Sahel. Publications de l’Université de Tunis, 1978) indique que depuis un décret beylical de 1861, lors du déplacement du Camp beylical (mehalla), le conseil de la mehalla était présidé par le prince héritier (bey de camp), et constitué de son conseiller, l’agha, le bach hamba, les officiers de la mehalla et deux caïds, celui des Drids et celui de la région visitée.
Il existait enfin, selon Abbès Mohsen (Les gouverneurs, Cérès éditions, 2016), une autre sorte de super-caïds : « l’agha […]. Étaient aghas, les caïds du Kef, de l’Aradh, de Kairouan, de Béja. Ils exerçaient une mission générale de surveillance sur l’arrière-pays des villes dont ils avaient la charge […]. Leur ressort couvrait soit les axes d’invasion (haute-vallée de la Médjerda) soit les régions trop ouvertes pour ne pas susciter d’inquiétude, comme c’est le cas de la steppe (Kairouan) ou du grand sud (région de Gabès).»
Signalons enfin que l’inspecteur général des caïdats, lui-même caïd, était communément appelé caïd des caïds.
Khalifas, Kahias et Cheikhs
Jusqu’en 1881, le khalifa est un adjoint suppléant du caïd. En 1881, il devient le chef d’une subdivision.
De même, avant le protectorat, le kahia désignait le second de l’agha (chef de la milice des janissaires) et assurait son intérim chaque fois que nécessaire. C’était donc un poste de nature militaire.
A partir de 1912, les kahias sont des sortes de lieutenant-gouverneurs à la tête des principales villes. Il a les mêmes responsabilités que le caïd mais les exerce sous le contrôle de celui-ci et dans le cadre du périmètre géographique qui lui est assigné (le kahialik).
Abbès Mohsen précise qu'« un khalifalik n’est pas une subdivision du kahialik. On pourrait presque dire que le second n’est qu’une forme exaltée du premier, soit en considération de l’importance d’une zone et de sa singularité, soit plus rarement en l’honneur du titulaire du poste (...). Le territoire du royaume était ainsi divisé en trente-six caïdats, quarante kahialiks et soixante-dix-sept khalifaliks. »
Les kahialiks et khalifaliks étaient eux-mêmes divisés en cheïkhats avec un cheïkh à la tête de chacun d'entre eux.