Chant VI - La chambre
Bras de Léthé
Bras de Léthé
Son réveil, dans cette chambre
En hiver de fin de décembre
Ne lui évoque que le vide
De son cœur devenu livide
À manquer de mots à boire
À manquer de yeux à voir
Ne reste que l’emprise démente
De cette graine, qui dans lui se plante
Les souvenirs des étés enfantins
À se vouer dès le petit matin
Aux plaisanteries qu’on s’écrit par chat
À jouer à plaire, l’âme délicate
Hantent ses murs comme la peste
Et le saturent au moindre geste
À travers un trou béant dans sa paume
Un trou de verre criant qui flamboie
Camille se met à traîner un moment
Dans sa mémoire organico-digitale
Entre un fantôme neuronal
Et des photos sur l’écran
« C’est furieux
Comme au fil des jours
Malheureux
L’âme érodée ne veut
Que fondre plus, et creuse
Au fond du cœur, des détours
Vers les amours affreuses
J’y suis piégé
Entre les quatre barrières de mon chez-moi
Et la piste 4 de The English Riviera
The Look, figé
La voix de deux inconnus, séparés par le temps
Et la connerie qui vous fait manquer les instants
Je continue de chercher cette seconde
Qu’il fallait viser pour l’avoir dans mon monde
Chercher encore la fenêtre du possible
Entre les frames de cristaux liquides
Les secousses d’aimants et leurs vagues audibles
Chercher chimère, un écran sur le vide »
Mais le néant
Est le seul fuit
D’auparavant
Auparavant
Auparavant
C’est un pays
Trop désolant
Si Camille clos ses yeux blafards
C’est le même visage
Qui prend forme sur ses pages
Si Camille les ouvre
La foule est comme un Louvre
Où il cherche encore son regard
Son hurlement interne l’épuise
Il sait qu’il est vain, il s’use
Ses cordes mentales sous emprise
Vocifèrent pour une fausse muse
Il faut qu’il pleure
Il faut qu’il serre
Il faut se tordre
Pour l’extraire
Mais le néant Car le néant
Est le seul fruit Est le seul fruit
D’auparavant D'auparavant
Auparavant Auparavant
Auparavant Auparavant
C’est un pays C'est un pays
Trop désolant Trop désolant
« Camille, j’aimerais vraiment beaucoup
Passer toute la nuit avec toi
Puis encore retrouver ton cou
T’attendre au train, les prochaines fois
Et te dire que je veux rester
En espérant que tu me croies »
Mais Camille ne croit pas
Les graines trouvées par terre
Qui croissent en un éclair
En vous jouant les haricots magiques
Et pipotent un amour idyllique
Le blanc de l’œil plein de rage
Il lui répond ce message
« Tu n’es pas un bourgeon d’Élysée
Tu es un chiendent qui ne vaut rien
Et bon n’à être arrosé
Que par les larmes des tiens
J’en ai assez de me tordre
Et moi aussi, je peux mordre »
Sur ces belles paroles, il écrase ses dents
Dans la batterie au lithium de son portable
Pour s’immoler en emportant
Avec lui l’herbe abominable
Souriant dans les ronces qui fument
Il se consume
À mi-chemin des sentiers de nos vies
Là où demain se dessine en ravin
Abrupte et sombre, sans vis-à-vis
Autre que l’ombre, de la fin qui vient
Il se trouvait au seuil d’un grand bois
Traversé de grands sequoias
Reprenant ses esprits, sans une crainte
Et se dépêtrant de l’obscure étreinte
Il sent apparaître sur les bords de sa vue
Les formes de la chienne, sous une brume ténue
Une fumée épaisse, qui a l’odeur des cendres
De sa peau calcinée, faisant d’affreux méandres
Et dans la pénombre des sens qui l’étourdit
La silhouette de bête parait fondre sur lui
« Te revoilà qui brûle, même sous l’épiderme
Je te sens si crédule, dans ton cœur toujours germe
Cette chaleur profane, clairement autophage
Née d’une idée de fable, mise aux mauvaises pages
Alors embrasse-moi, comme idole de l’échec
Et embrasse-moi fort, me transformant avec
Tes terreurs et tes doutes, ton dégoût de toi-même
En colonne de pierre, pour sceller le problème
Comme un vieux souvenir, un monstrueux totem
Comme un socle vierge, pour tes prochains poèmes »
Alors, Camille vient faire éclore
Par un saut de l’ange dans les griffes
Un pilier géant qui dévore
Ce spectre de chienne maladif
Qui s’élève en dissipant toute vapeur
Emportant sur mille étages le voyageur
Au-dessus des nuages
De ses âges déçus