limbes
– T’es jamais descendu ?
– Non. Pourquoi ? J’aurais dû ?
– Ça dépend d’où tu vas.
– Moi ? Je… Je sais pas.
– Alors suis bien mes pas.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a en bas ?
– Juste des gens qui passent. Juste un flux de foules lasses.
– Ah. Et… Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse ?
– …On passe.
La fille sourit, et Camille se méfie
Alors que la cabine ralentit
La petite copine s’aplatit
Huit longues pointes lui sortent du ventre
Et lui font un socle. Sa tête rentre
E n t r e s e s b r a s
Elle blanchit de haut en bas
Et rétrécit d’au moins cent fois
La petite détraquée devenue arachnide
Se cramponne aux chevilles du timide
Camille. Grimpe à sa nuque, et lui indique
La route à suivre. Les portes automatiques
S’ouvrent. Il sort. Dans un mouvement de panique
Il court et ignore
L’araignée perchée à son corps
Cette dernière de rire se tord
Et sème dans ses tympans une raillerie :
« Camille, tu vrilles. »
Il est assailli par un vent
Fait d’air froid et de gens
Des bourrasques chaotiques
De bousculades erratiques
Le propulsent dans un coin
Camille s’y planque comme un chien
Et regarde tout ce beau monde immonde
Un flot massif inarrêtable
De faces crevées par la marche
Fend les arches, s’écroule
Déferle en une houle
De millions de gueules sans vie
Dans les infinies galeries
Vers des petits portillons qui sonnent
Des petits portillons qui donnent
À certaines personnes fortunées
Le privilège de passer
Tandis que gisent sur le sol
Sans geste, sans veste, sans grolles
Des pauvres tâches délaissées
Qui supplient dans le crachat de leurs paroles effacées
« Ce sont les âmes des indécis
Ceux qui n’ont même pas su tenter
Qui face au choix sont restés assis
Au fond, rien que des âmes ratées
Qui n’ont fait que cueillir au hasard
En laissant le monde tourner pour leur gueule
Fatalement ils restent pourrir seuls
En bons petits éternels pétochards. »
– C’est quoi cet endroit ? Pourquoi tu m’amènes ici ?
– C’est vrai que c’est pas la joie. Suis-moi, on prend un raccourci.
– Je sais pas… J’ai peur. C’est quoi le plan après ?
– Promis un endroit sympa et marrant, à peu près.
L’araignée détraquée dresse des fils
Pour lui indiquer la route, et ils filent
Passant au travers des rafales
De cadavres du long dédale
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Un coup de vent brulant embrasse alors Camille
Fracasse l’air et le temps, fait virevolter
Quantité d’objets incongrus de pacotille
Un bol de chips s’enroule et se vide à ses pieds
Tandis que l’araignée s’avance et lui indique
De s’engouffrer dans un passage de brique
Noir et fissuré, déchiré sur un mur
Camille, un peu curieux, ralentit l’allure
Recueille le petit bol laissé par terre
Et le cale dans une poche de son imper
Rattrapant l’araignée qui le devance
S’engouffrant dans les failles
Des obscures murailles
L’atmosphère se charge de silence
Il protège soigneusement son petit bol trouvé en chemin
Entre sa poitrine tremblante et la paume de sa main
En voulant mieux le caler il sent vibrer son cœur
Comme si quelqu’un lui parlait à l’intérieur
Camille s’arrête, et regarde un instant sa coupette
Frêle et craquelée de porcelaine
Au creux d’elle, une graine
Lui dit d’une voix douce :
« S’il te plait, donne-moi un peu de ta terre, pour que je pousse.»
– Euh… Désolé mais je n’ai que des poussières dans mes poches, et quelques sous.
– Alors, un peu d’argile, celui qu’il y a dans ton cou.
Camille cueille ainsi la graine
L’amène à sa pomme d’Adam
Et la petite puce croque à pleines dents
Les peaux mortes de garçon posées sur ses veines
Elle retourne enfin dans ses poches
Et lui révèle en passant son nom
Comme une ombre de chat qui s’approche :
« Natacha. »