Rivages du purgatoire
La traversée sur la coque de soie
Est paisible et Camille au loin aperçoit
Un rivage qui vient vers lui, lui fait face
Le message de l’araignée le tracasse
Car il sent déjà les boutures de Natacha
Qui s’attachent encore à ses poches
Grandir et murmurer toujours plus fort
« Je t’aime, je veux ton cœur, je veux ton corps »
L’embarcation plonge dans le sable
La soie se démêle et puis s’immerge
Sous la plage, entre ses grains innombrables
Et Camille voit se dresser sur la berge
Un grand building de béton armé
Opaque comme un tombeau fermé
Allongé sur le ciel, son cercueil
Il s’approche, et se place à son seuil
Et fait encore un pas, pour entrer
Des centaines de têtes enterrées
Se dévoilent à lui, et lui jettent
Furtivement et par compassion
Des petits soupirs, des regards nets
De peine, les yeux en érosion
Après plusieurs mètres dans les couloirs
Ne trouvant nulle part son nom placé
Il se pose à un bureau, un boudoir
Couvert de rien, une plante morte, un PC
Les heures passent
Et la trace
De vie dans l’iris de Camille
S’évanouie, ruisselle hors des pupilles
Il se plie
À la tache
Désespère
Il remplit
Sans relâche
Des affaires
Rien à faire
Il est deg’
Il appelle
Ses collègues
Au détour
D’un regard
D’un œil frêle
D’un œil bègue
Gyrophare
De secours
Tout à sa place
Aller-retour
Jour après jour
Chacun s’efface
Les clics-clacs à toutes les étapes
De ses tâches sur les touches qu’il frappe
Fatiguent tant ses phalanges
Fatiguent tant ses paupières
Qu’il ne songe qu’à s’allonger
Les pieds devants, l’âme dans la terre
Sur le moniteur qui cligne
Son petit curseur trépigne
Camille préfère mourir noyé dans les chiottes d’un Flixbus
Plutôt que prolonger l’horrible processus
Mais surprenamment tout se renouvèle
Même les gens brisés comme lui reviennent
Courber l’échine, assurer leurs étrennes
Continuer d’assécher leurs cervelles
Sur le corps crevé de leur vie rêvée
Tout à sa place
Aller-retour
Jour après jour
Chacun s’efface
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Dans ces ateliers nous faisons
Les architectes, les maîtres d’œuvres
Des grands tunnels, des belles maisons
Grâce à nos dessins, nos habiles manœuvres
Dans ces ateliers nous jouons
Un rôle d’être humain, instruit de surcroit
Pour oublier nos vies de pigeons
Et leurrer les autres, éviter l’effroi
Car dans ces ateliers nous
Savons que se cachent des loups
Des lâches qui font comme vous
Sous leurs gants de brebis
Pour vous prendre le cou
Quand il leur fait envie
Tout à sa place
Aller-retour
Jour après jour
Chacun s’efface
Pour échapper, au froid des galeries
Au boucan des boîtes, aux visages gris
Les employés fuient la ville en congés
Loin du puéril, et ne font rien bouger
Pendant que leurs quartiers se ternissent
Que le pays futur de leurs gosses sèche
Les classes aisées s’envolent, se dépêchent
Décollent vers de lointains oasis
Au passage ils enfument le troupeau
Les pauvres, les justes, les associations
Et rapportent en grandes pompes des photos
Plein de satisfaction, de leur vertueuse action
Un désir aérien de glisser sur le monde
Qui détruit les terriens, qui éclate la ronde
Avant de partir ils nous souhaitent « bonne chance »
Et Camille, trop poli, leur répond « bonnes vacances »
Vient enfin l’opportun moment
Pour Camille de se tailler
Avec assez pour se payer
De quoi tenir mentalement
Des pâtisseries, un bon psy
Et après s’être relaxé
Il retrouve les gueules cassées
De ses amis.
« Allô, Alexis ? Ça te dit de prendre un verre ? »