Texte de Anne, lu le 24 juillet 2010, après la cérémonie de remise de la médaille.
J’ai voulu réfléchir à la représentation que j’avais de ce grand-père. Et en fouillant mes pensées j’ai réalisé que c’est un sujet sur lequel nous n’avions jamais échangé entre cousins, entre frères et sœurs ou encore avec mes tantes. La seule vision que j’en ai vient de maman. Je dédie donc ce texte à ma mère.
Nous n’avons pas eu de deuil à faire comme vous, maman, Yvette, Edith et José parce que notre gd-père, c’est son absence. Une absence qui a sa place dans l’histoire de chacun d’entre nous et qu’il nous a fallu combler. On avait besoin d’un minimum d’images. Et il fallait bien répondre aux autres quand il s’agissait de ce gd-père. Dans mon enfance, je me souviens m’être sentie dans bien des occasions à court de mots sur ce sujet.
J’avais par contre repéré des signes.
Et le premier fut le silence. J’ai une anecdote, un souvenir qui date de la naissance de Bruno, j’avais une dizaine d’années. J’étais avec maman dans leur chambre à st Etienne rue du 29 Brumaire et un jour, j’ai questionné maman sur la mort de son père que je ressentais déjà à la fois tragique et énigmatique. Tout en rangeant du linge dans la grande armoire elle m’a répondu laconiquement et avec un air grave. J’ai retenu ces mots : « fusillé par les allemands ». A 10 ans, sans grandes connaissances de cette réalité historique, je ne savais qu’en penser. J’avais en tout cas bien compris que c’était un sujet à « ranger dans une armoire, à mettre au placard ». Et le mystère demeurait néanmoins. Avec en prime un doute : certes les grandes douleurs sont muettes mais était-ce seulement cela ?
Le 2ème signe était ce malaise .Mais le message était compris. Je ne me souviens pas avoir été plus questionnante . J’avais sans doute posé un couvercle sur ce grand-père. J’avais le minimum vital pour avancer.
Puis il y a eu la mort de Mamie, il y a exactement 40 ans. Et la mise à jour des activités de la résistance.
On avait ouvert la boite de Pandore. A l’inverse, maman il t’a fallu parler de lui. Et libérer aussi tes émotions, surtout tes larmes. Pendant si longtemps, tu t’étais violemment réprimée. Etait-ce de la culpabilité à cette conspiration du silence ? Dorénavant, il t’a fallu avec force, lui rendre justice mais aussi certainement le ressuciter des décennies de camouflage dans le silence.
A partir de là m’est apparue progressivement une image, non plus opaque et énigmatique, mais à l’inverse celle d’un héros. Il était passé de l’ombre aux feux de la rampe et de la fosse commune au Panthéon.
Et ton malaise, maman, est devenu douleur. Mon 3ème signe.
Aujourd’hui, je parle toujours en mon nom bien sûr, le héros a pris le pas sur l’homme et sur le père qu’il a été pour vous. J’ai des images, des anecdotes sur votre enfance avec lui. Mais c’est toujours ce 2ème homme qui s’impose, celui que l’on identifie trop souvent par la tragédie de sa mort.
Notre trouvaille sur cette médaille dont ses pairs l’ont honoré en son temps et cette cérémonie sont l’officielle reconnaissance de son héroïsme. Mais c’est aussi la légitime réparation de ce que l’histoire a sali : sa dignité, ses valeurs et son abnégation.
Il m’a été important maman de t’accompagner dans cette réparation car les évènements qui entourent ce grand-père appartiennent à l’histoire personnelle de chacun d’entre nous. Et il faut rompre avec l’héritage d’une tragédie afin de mieux hériter des valeurs qui ont porté son engagement et de l’homme qu’il fût.
Maman, ton énergie et ta perspicacité depuis plusieurs années à lui rendre sa place légitime trouvent en cette journée son aboutissement.
Le message est entendu, et je suis convaincue que chacun à notre manière nous prenons le relai avec fierté et cette modestie qui semblait le caractériser.