Les deux frères étaient de gros travailleurs. Ils se partageaient ainsi les tâches : Édouard s’occupait de la vinification et Camille de la commercialisation. Mais toute la famille participait aux activités du « magasin » : Maman aidait au bureau où elle était souvent chargée du courrier. Nous, le jeudi, nous aidions parfois à la cave : on tournait les bouteilles d’1/4 de tour sur les pupitres pour faire tomber le dépôt sur le bouchon, ou encore on les entassait dans des recoins sombres et frais.
Au magasin Yvette, aidée d’Édith, habillait les bouteilles, c’est-à-dire collait les étiquettes.
Moi, j’étais chargée de les envelopper dans un « papier de soie » et de les enfiler dans un « paillon ». Puis on les rangeait dans des caisses de bois que Papa fabriquait lui-même dans la « salle des machines » (ancienne magnanerie). Toute la famille - bien sûr – participait aux vendanges. C’était dur, l’oncle était sévère, il fallait tenir la cadence, ramasser les grains qui tombaient.
Louis Lang, le principal ouvrier, était toujours là pour égayer le travail, rire, blaguer et siffler quelques airs. Entré à la maison très jeune, il avait une certaine complicité avec Papa. Ils rivalisaient tous les deux en acrobaties : ils faisaient la roue, grimpaient à la corde les jambes en équerre... En 1938-39-40, il venait même avec nous en vacances lorsque nous partions camper, la voiture et la remorque lourdement chargées.
Bonnard, lui, logeait dans un cabanon aux Urgères au milieu d’une multitude de chats aux noms bibliques (on dit même qu’on l’a trouvé mort, mangé par ses chats !)
Antoine couchait dans la chambre des domestiques sous la voûte. Il a reçu un jour un coup de pied de cheval à la tête, il était couvert de sang. C’est Maman qui l’a soigné dans la cuisine.
Notre grand-mère Mélie avait recueilli son frère Adrien Brachet, célibataire et porté sur la bouteille. Lui couchait dans une petite chambre au grenier.
Pour l’aider, Maman a eu quelques bonnes après la naissance de Josée : Marie-Louise, Rolande, Suzanne...
Cela faisait beaucoup de gens qui gravitaient autour de nous à la maison.
Il y avait aussi les deux chevaux : Coquet et Matelot, dont Édouard et Camille s’occupaient une semaine chacun. Puis la belle chienne Diane, et Printano, qu’un sanglier avait éventré et que le docteur Rigal avait recousu sur la table de la cuisine.
Camille et Édouard se partageaient le même journal. L’une de nous devait aller le chercher chez l’oncle, chaque soir, en passant sous la voûte, la nuit, dans le noir... Nous redoutions ce moment.