Juillet 1944
La municipalité nommée par le gouvernement de Vichy « est démissionnée » par le Comité de Libération local. L’ancienne municipalité reprend ses fonctions, et Papa retrouve donc son rôle d’adjoint.
Le 13 juillet, des avions allemands mitraillent Die. La population est affolée et va coucher en masse à la campagne.
Le 14 juillet vient un ordre de Londres et d’Alger : « fête de la liberté retrouvée ». Important parachutage à Vassieux... Sept avions américains larguent leurs containers à l’aide de parachutes bleu-blanc-rouge. Mais aussitôt après, des avions-chasseurs à croix gammée bombardent le terrain, le village et les fermes alentour. J’étais à Vassieux à ce moment-là, au « Chaumat » chez la famille Brunel, en vacances. Ensemble, nous assistons à cette tragédie, cachés dans la forêt : on voit brûler les maisons du village, on entend hurler les bêtes, claquer les bombes.
Pendant ce temps, à Die, une prise d’armes est organisée pour la fête nationale, en présence du Commissaire de la République Yves Farges (de St-Prix, qui sera plus tard préfet de la Drôme). Le capitaine Alain refuse d’y prendre part en raison des risques de repérage par l’ennemi. Quelques détachements F.T.P (Francs Tireurs et Partisans) et de l’A.S (Armée Secrète) du Vercors défilent cependant sous les arbres. Un film, réalisé par monsieur Brochier, ainsi qu’une plaque apposée place de la République, témoignent de cette cérémonie.
Mi-juillet : le commandement allemand décide d’investir le Vercors : des avions surveillent, bombardent et mitraillent. Des troupes attaquent par tous les cols ou « pas » accessibles. Mais la surprise la plus dangereuse est venue du ciel...
En effet, le 21 juillet, les premiers planeurs atterrissent au cœur du plateau du Vercors. D’abord, ils sont six ou sept, puis une vingtaine. Les Allemands qui en surgissent se déchaînent, torturent, tuent tout ce qui bouge. À Vassieux, il y aura de nombreuses victimes : des résistants, dont plusieurs camarades de Jacques Brunel, et 76 civils. On ne pourra les enterrer que vingt jours après le massacre.
Avec les Brunel et d’autres habitants des fermes voisines, nous nous échappons par le col de Chironne, grâce à la pluie et au ciel lourdement chargé de nuages qui nous préservent du mitraillage des avions.
À Die aussi, les Allemands et les miliciens approchent de tous côtés. Petit à petit, les groupes locaux de résistance sont débordés, et devant l’importance des moyens ennemis, un ordre de dispersion est donné.
Tous les Diois se terrent chez eux ou dans les environs. Les autorités se cachent (le Commissaire de la République et le sous-préfet couchent à la cabane des gardes à Justin, les gendarmes dans le quartier d’Ausson...).
Camille envoie à La Motte Édith (qui ne voulait pas partir) et Josée. Maman, Yvette et moi, nous allons à l’abbaye de Valcroissant où nous couchons dans une ancienne porcherie car il pleut et il y a beaucoup de réfugiés. Papa doit nous rejoindre plus tard.
Le 22 juillet, il vient effectivement jusqu’à la ferme Lambert, où il laisse un sac. Mais il fait demi-tour car il entend des avions qui mitraillent et bombardent Die. Le château de Chamarges (P.C de la résistance, puis annexe de l’hôpital) brûle. Les blessés du Vercors affluent ; les médecins et les sœurs sont débordés. Camille les aide toute la journée et même la nuit. Il rencontre là Victor Vermorel, touché à l’épaule à Vassieux, et que j’avais accompagné dans sa fuite jusqu’au col du Rousset. Il sera tué le lendemain, en essayant de traverser la Drôme à la Griotte.
D’après monsieur Baudet, Camille va trouver dans sa cachette l’ancien maire du gouvernement de Vichy, monsieur Vérillon ; il lui aurait dit : « prends ton écharpe tricolore et va à la rencontre des boches ».
Vers 19 h, l’abbé Baussan prend contact avec Camille pour savoir s’il représente l’autorité qui va défendre la population contre les Allemands. Camille lui fait connaître qu’ « il est seul. Il lui fait part de ses inquiétudes, mais il reste pour être au service de la population, bien que sa famille l’attende le soir-même à l’Abbaye » (extrait du journal de l’abbé Baussan).
Le soir, les Allemands encerclent Die et menacent de faire brûler la ville avec tous ses habitants au milieu. Camille couche dans la maison Pellourson, rue de l’Armellerie.
Le 23 juillet, vers cinq heures du matin, il retourne dans notre quartier. Les Poudrel lui offrent le café. Il va chez les Shoug, qui habitent la maison, pour s’aménager avec leur complicité une cache dans les caves. Tout à coup des miliciens surgissent, renseignés par Halperson (?). Il essaie de sauter par le balcon, mais le jardin est investi et la maison est complètement cernée... Halperson, le traître, dentiste à La Motte depuis 1940, s’était infiltré dans la résistance. Nommé agent de liaison du capitaine Alain en juin 1944, il demande de visiter sa famille et disparaît. Il réapparaît le 23 juillet en tenue d’officier allemand. Il sera exécuté en août, dans la région de Mâcon. Sa femme et sa fille seront emprisonnées quelques temps à Die.
Camille est donc capturé le 23 juillet au matin. Il doit préparer une valise, car on prétend l’emmener au fort Montluc de Lyon (sinistre prison, célèbre par ses tortures). On le fait d’abord passer par la poste, où madame Coursange le croise, et « lit dans son regard une grande détresse ». Là, il est contraint de retirer l’argent de son compte de la Caisse d’Épargne (au bénéfice de qui ?). Puis il est abattu place St-Pierre, vers 11 heures.
Son cadavre restera exposé quelques jours avec un carton sur lequel est inscrit : « défense de toucher ».
À la même heure, son frère Édouard, qui revenait de Barnave en charrette, est abattu à Pont-de-Quart.
C’est Jacques Brunel, ayant fui le Vercors et surgissant des bois, qui nous apprend l’horrible drame. Nous sommes assommées, pétrifiées. Maman s’effondre. Mais il faut quitter l’abbaye au plus vite et passer rive gauche de la Drôme en cachant notre identité. En chemin, nous trouvons monsieur Brunel qui vient à notre rencontre. Je le vois encore, levant ses grands bras comme deux ailes protectrices: « nous avons tout perdu, mais Dieu nous reste. » Il nous accompagnera jusqu’à Montmaur, à pied bien évidemment. Là, nous sommes recueillies par Charlotte Baudet (madame Poncet) institutrice. Dans son école, nous retrouvons la famille Brunel. Nous sommes en tout une bonne dizaine. Elle nous réconforte, nous loge, nous nourrit pendant une quinzaine de jours, aidée par ses voisins. Car c’est tout le village qui nous soutient et nous cache lorsqu’il y a des incursions allemandes.
À La Motte, les grands-parents Plèche ont aussi appris la catastrophe, mais ils n’ont pu avouer l’entière vérité à Édith (14 ans) et à Josée (8 ans) : ils leur ont seulement annoncé que leur père avait été arrêté. Édith voulait en savoir plus ; elle a demandé à un résistant de passage (monsieur Baudet, ami de Camille) s’il savait où était son père. « - Ton père ? Il est dans la fosse commune », lui répondit-il brutalement.
Le choc fut si violent qu’elle a couru se réfugier avec Josée chez des cousins, loin de ses grands-parents qui lui avaient « menti »…
À Die, le drame continue. Les miliciens et les Allemands sèment la terreur. Ils tuent de sang froid des juifs, des résistants. Il y a de nombreux cadavres dans les rues. Monsieur Brunel arrive à négocier avec la kommandantur l’enlèvement du corps de Papa et il l’enterre discrètement au cimetière. Il y aura en octobre suivant un service au temple et une cérémonie commémorant le décès tragique des deux frères.
Notre maison aussi est la cible des troupes d’occupation. Comme on menaçait de la faire brûler, les voisins ont fui. Elle est intégralement pillée : linge, vaisselle, vélos, piano, meubles, papiers, photos, ... Portes, cheminées sont cassées. Tout est souillé. Madame Roume, aidée de sa fille Nicole et de sa nièce Jacqueline, est venue nettoyer la maison avant notre retour pour éviter à Maman ce spectacle immonde.
La répression dure 17 jours dans le Diois. Pendant cette période, il y eut 37 tués à Die et 19 dans les villages proches.