J’ai rencontré Émile pour la première fois à la montagne, dans une auberge située à la porte du Parc National du Mercantour. Nous étions en été et l’agence pour laquelle je travaillais envisageait de répondre à un appel à projet qui concernait l’endroit.
Il était question d’y construire un complexe architectural qui serait dédié tout à la fois à la recherche scientifique portant sur l'écologie des paysages alpestres et à des résidences d’artistes. Le projet ne devait jamais voir le jour, sans doute parce qu’il entrait en concurrence avec celui de la fondation Luma, dont commençait à savoir qu’elle s’installerait à Arles avec des moyens beaucoup plus considérables, mais ce fut l’occasion de nouer une amitié.
Émile était venu accompagné d’une jeune femme qui nous entraînait, chaque matin, sur les sentiers des cols. Elle était diplômée en botanique et elle marchait devant en s’occupant des plantes davantage que de nous. Emile me parlait de musique.
Je lui répondais que, quant à moi, j'étais resté un indécrottable romantique attaché aux symphonies de Beethoven et de Mahler que j'écoutais en boucle. Je lui racontais que Mahler consacrait ses étés à la composition des siennes, et que pour s'atteler à ces tâches titanesques, il allait se réfugier dans ce qu’il appelait ses Komponierhäuschen (petites cabanes de composition) à Maiernigg (sur le lac Wörthersee) ou à Toblach (Dobbiaco), dans les Dolomites, ce qui hélas devait s'avérer bien imprudent pour l’harmonie de son couple. Je lui parlais de la montée de l’antisémitisme à Berlin et à Vienne, je lui disais comment les instrumentistes juifs, héritiers des plus hautes traditions, avaient été écartés un à un des orchestres de ces villes, avant de devoir fuir comme ils pouvaient en Amérique.
Je lui citais des noms hautboïstes, de flûtistes, de violonistes de premier ordre qui avaient été dans ce cas. Il me demandait des précisions, et à son tour il m’apprenait les noms du Kraftwerk, de Giorgio Moroder et d’Éliane Radigue. Il me parlait de l’importance et de l'évolution des matériels. “Les gens détestent l'idée que l’art s’associe aux machines, mais ont-ils jamais vu ces merveilles de la technique que sont un orgue ou un violon? Il ne faut pas avoir peur des machines, me disait-il. Vous qui êtes architecte, vous qui faites respirer le béton…”
Et de loin, nous apercevions Alma (nous l’appellerons Alma) qui était en pleine discussion avec un berger rencontré sur son chemin. Ils parlaient du loup, bien sûr, qui venait d'être introduit dans le Parc national et qui attaquait ses moutons, si bien que pour les protéger le berger devait compter à présent sur une race bien particulière de molosses qu’on appelait des patous, et qui s'avéraient pour les promeneurs au moins aussi effrayants que les loups eux-mêmes.
Puis, nous déjeunions de ce que nous avions apporté, assis dans l’herbe rase, sous les nuages qui commençaient à s’accumuler au-dessus de nos têtes. Je me souviens qu'un jour, Émile avait eu l'idée d'apporter une petite bouteille de pastis, que nous en avons bu mélangé à l’eau très froide d’une source, et que le premier verre nous était monté à la tête et nous avait fait rire.
Puis, nous redescendions à toute vitesse sous les premières averses et les premiers éclairs qui crépitaient; puis, arrivés à l’auberge, nous allions faire la sieste, eux dans leur chambre, moi dans la mienne. Enfin, nous nous retrouvions le soir dans la salle à manger commune, avec les autres pensionnaires; et là, c'était guitare et banjo, des chansons dans toutes les langues et de tous les pays. Mais j’ai déjà raconté cela ailleurs, il me semble bien. Je me répète, je vieillis.
A suivre...
Estenc Musique Montagne