Rêve que nous sommes vieux et que nous avons deux maisons: une dans une haute vallée de l'arrière-pays, l'autre au bord de la mer. À Beaulieu, nous tenons le petit cinéma qui est l'équivalent du Nuart Theatre tenu par Georg. Pas vraiment des maisons mais de petits logements qui nous suffisent, le bonheur étant de passer de l'un à l'autre dans la même journée. Nous sommes chez nous à la montagne et puis dans l'après-midi nous descendons à Beaulieu pour projeter un film dont le titre a été annoncé par affiches.
Je m'étais endormi en revoyant sur mon iPad (dans mon lit) Masculin féminin de Jean-Luc Godard (1966) et le bonheur que m'a procuré ce film s'est retrouvé dans le rêve.
Quand nous descendons à Beaulieu, c’est presque toujours pour projeter un film déjà ancien qui s'adresse à un petit public de cinéphiles (quelques étudiants et davantage de vieux comme nous), et nous ne nous remontons pas à la montagne dans la nuit, après la projection, ce serait trop fatiguant et trop dangereux. Nous avons à Beaulieu un studio où passer la nuit, pas loin de la mer et, au matin, la première chose que nous faisons est de marcher jusqu'à la plage et d'emprunter le sentier qui conduit à Saint-Jean-Cap-Ferrat où, à la terrasse du Saint Jean, nous buvons un café-crème accompagné de pains au chocolat en lisant quantité de journaux et de magazines. Ensuite, dans la journée, nous reprenons la voiture pour retourner à la montagne.
Les séances de cinéma sont rares, peut-être une ou deux par semaine. Le reste du temps, nous sommes à la montagne. Nous achetons des œufs et des fromages de chèvre sur la place du marché, nous préparons des randonnées auxquelles de plus jeunes nous convient, nous regardons le ciel où s’annonce l’orage, puis nous rentrons chez nous pour faire la sieste. Et notre vie s’organise ainsi sur ces trois pôles (ou dans ces trois perspectives) que sont la montagne, la mer et le cinéma.
Notre vie de couple s'était construite sur la croyance selon laquelle il ne coûtait à peu près rien de voir de bons films, comme de lire de bons livres et d'écouter de la bonne musique, comme il ne coûtait à peu près rien de marcher à la montagne ou sur les chemins du Cap Ferrat, et c’est cette croyance que nous avons voulu transmettre à nos enfants, avec laquelle nous avons essayé de les aider à grandir.
Je serais incapable de caractériser le genre de fierté (pride en anglais, comme dans Gay pride) que les personnages de Marcel Pagnol pouvaient ressentir d'être l'un boulanger, l’autre bistrotier, l'autre puisatier, l’autre maĩtre d’école, l’autre patron du ferry-boat, mais il me paraît clair que plus grand monde aujourd'hui n’éprouve rien de ce genre eu égard à son activité professionnelle. Tout enfant, j’ai appris de ma famille napolitaine qu’on pouvait apprendre à jouer de la guitare ou de la mandoline pour accompagner les chanteurs et faire danser les couples de tous âges sur les places d'Hussein-Dey, et que cette compétence et que ce goût d’abord pouvaient changer ma vie. Je n’ai pas appris moi-même à jouer de la guitare ni de la mandoline mais je suis resté fidèle à cette idée. Dans mon imagination au moins, j’ai appris à jouer du violon et je suis resté The Fiddler Of Dooney du poème de William Butler Yeats.
Mais le rêve comportait un envers très sombre dont j'ai pris conscience au réveil. Le village que nous habitions à la montagne, c'était Guillaumes, à l'entrée du Val d'Entraunes et du parc national du Mercantour, et ce jour-là Louise était malade. Une projection était annoncée pour le soir à Beaulieu. Nous avions programmé Voyage en Italie de Roberto Rossellini, et pour présenter ce film j'avais invité un ami, professeur d'histoire au lycée du Parc Impérial, qui venait de publier un petit livre sur le réalisateur. Impossible d'annuler la séance et personne pour me remplacer dans la cabine de projection. Je laissai donc Louise à Guillaumes et je descendis à Beaulieu en fin d'après-midi.
Notre petite salle était comble, la projection n'en finissait pas, puis le débat qui s'en était suivi. Enfin, vers onze heures, je mettais tout le monde dehors, j'éteignais les lumières, je refermais la salle et je prenais ma voiture pour retourner à Guillaumes.
Je conduisais vite jusqu’à Entrevaux après quoi, pour arriver à Guillaumes, il me restait à franchir les gorges de Daluis, serrées, inquiétantes, dominées par des roches rouges aux formes monstrueuses, qu’on qualifie de “Colorado niçois” pour leurs à-pics de 300 mètres, et là j’ai été heurté par une voiture qui descendait comme un bolide incontrôlé, que je n’ai pas eu le temps de voir, qui ne s’est pas arrêtée, comme si le choc ne s'était produit que pour moi. L’accident n'était pas bien grave mais j’en ressortais étourdi et, quant à la voiture, sous une aile tordue, un pneu éclaté m'empêchait de repartir. J'appelai les secours, on me promit d’arriver au plus vite, mais j'hésitai à appeler Louise dont j'espérais qu’elle s'était endormie.
#Estenc