Où se trouvait l’immeuble? Je n’étais pas certain de le situer au bon endroit. Bien des années auparavant, j’y avais fait une visite à une femme qui avait été une amie de ma mère et qui avait demandé à me voir.
J'étais arrivé à Marseille par le train, un après-midi d’automne, j’avais passé la soirée chez elle et j’y avais dormi. Depuis toujours je connaissais son existence mais combien de fois au juste l’avais-je rencontrée? Il y avait des photos que ma mère me montrait, où elles étaient ensemble. De furtives apparitions dans le couloir de notre appartement de la rue Junot. Un rire, un parfum qu'elle laissait derrière elle. Son invitation tardive m'avait surpris. J’y avais répondu en pensant qu’elle me parlerait de ma mère. Les deux femmes avaient été liées par une longue amitié, elles avaient voyagé ensemble, elles étaient allées au cinéma, au concert, elles avaient échangé des livres, elles avaient beaucoup parlé, et j’avais imaginé que Daphné (c'était son nom) me révélerait un épisode, peut-être tout un pan de la vie de ma mère que j’ignorais. Et comme ma mère était morte et que je n'étais plus un enfant, je m’étais préparé à tout entendre. J’étais plutôt curieux. Or, qu’avais-je entendu? Étrangement, le souvenir de ce qu’elle m’avait dit, ce soir-là, s'était aussitôt effacé.
Nous avions dîné dans sa cuisine. Je gardais l’impression d’un repas qu’elle avait préparé avec soin, qui avait duré longtemps, et pendant tout ce temps, elle avait beaucoup parlé, expliqué, raconté, mais sans doute avais-je bu trop de vin, car je voyais son visage sans entendre aucun mot qui sortait de sa bouche, et même cette image n'était pas nette, comme si la lumière avait été insuffisante, ou comme si au visage que je voyais se superposait celui de la femme élégante et malicieuse qu’elle avait été lorsque j'étais enfant, ou peut-être même le visage de ma mère.
Puis, elle m’avait indiqué la pièce où je pouvais dormir. C'était un salon qui donnait sur le boulevard et, toute la nuit, mon sommeil avait été traversé par le bruit des tramways qui passaient sous les fenêtres. Je me réveillais et je me rendormais au milieu de cauchemars, dont le plus insistant voulait que le sol de la pièce penche en direction du boulevard vers lequel mon canapé se trouvait entraîné comme une barque, avec le danger de basculer dans le vide.
Elle était morte quelques années plus tard sans que je la revoie. Et pourquoi, après si longtemps, avais-je l'idée que, le lendemain matin, j'étais parti de chez elle sans l'avoir saluée, sans qu’elle me soit apparue, comme si, la veille au soir, quelque chose d'irréparable avait pu se produire entre nous? Et plusieurs fois depuis lors, je m'étais dit qu’en revenant sur les lieux, je me souviendrais peut-être.
Cette fois, j'étais venu en voiture. Mais c'était de nouveau l'automne et, quand je suis arrivé, il faisait déjà nuit. Plusieurs fois au cours des dernières années, j’avais consulté le plan de la ville pour ancrer mon souvenir dans le monde réel, et mon attention avait fini par se concentrer sur une zone qui s'étendait de la gare Saint-Charles au parc Longchamp. Et, à force, le boulevard de la Libération m’était apparu comme l’endroit le plus probable.
J’ai laissé ma voiture dans un parking souterrain et je m’y suis rendu à pied. Et aussitôt que j’y suis parvenu, je n’ai plus douté. Il était en pente, comme dans mon souvenir, parcouru par une ligne de tramway, et l’absence presque complète de vitrines éclairées aux rez-de-chaussée des immeubles lui donnait dans la nuit un air d’abandon. Mais de là à retrouver l'entrée de l’immeuble où Daphné avait habité et où j'étais venu la rencontrer, c'était une autre affaire.
On parlait beaucoup, à cette époque, des quartiers historiques de la ville qui étaient abandonnés par leurs propriétaires, ceux-ci préférant aller vivre entre soi sur la colline du Roucas Blanc ou dans des zones résidentielles du bord de mer. Venant de Paris, Daphné avait pu s’y installer à une époque où le quartier vivait encore, mais depuis la visite que je lui avait faite, le boulevard de la Libération semblait s'être enfoncé dans la nuit. Même les migrants n’en voulaient plus, ou peut-être les en avait-on chassés de crainte que ces vieux bâtiments ne s'écroulent sur eux. Il n’y restait que les chats. Et quant à retrouver l'entrée de son immeuble, il aurait fallu pour cela que je le parcoure dans son entier, que je revienne plusieurs fois sur mes pas, que je pousse des portes, que j’emprunte des ascenseurs, ce que j’ai été comme empêché de faire. Bien vite j’ai ressenti un vide en moi. J’ai été pris d’une lassitude, d’un trouble, d’un vertige, peut-être comme si on n’avait fait respirer de l’éther. J’ai renoncé pour ce soir-là au moins, et j’ai demandé à mon téléphone de me guider jusqu’au Mama Shelter de la rue de la Loubière où j’avais réservé une chambre.
Une amie m’avait conseillé cette adresse avec un sourire que je n’avais pas cherché à interpréter d’abord. L'hôtel était situé au cœur d’un lacis de rues étroites, bordées de maisons basses qui pouvaient abriter, derrière leurs volets clos, d’anciens membres des Brigades rouges ou d’autres factions politiques, ayant fui d’Italie, d’Allemagne, de Grèce ou de pays d’Amérique latine dont ils avaient gardé l’accent, et qui s’étaient reconvertis depuis lors dans le spectacle de marionnettes. Quant à l’hôtel lui-même, de l’extérieur il ressemblait plutôt à un bunker, ce qui rendait d’autant plus étonnant de découvrir, quand on y était entré, l’immense salle à manger où régnait une ambiance de boîte de nuit.
On se croyait transporté sur une autre planète, ou à bord d’un vaisseau spatial où avaient été embarqués quelques représentants de l'espèce humaine qu'on avait choisis pour leurs qualités génétiques, dans l’espoir que, le temps du voyage, ils s’y reproduiraient, tandis que la Terre derrière eux était vouée à une destruction prochaine.
Les lumières étaient celles d’un dancefloor et les musiques électroniques couvraient les voix. J’y dînai en tâchant de me faire remarquer le moins possible des autres voyageurs dont le plus vieux pouvait avoir la moitié de mon âge.
Un détail a attiré mon attention: en plusieurs endroits, au milieu des plantes vertes hautes comme des arbres, des photos étaient affichées où se montraient par deux ou trois des personnes masquées qui faisaient les pitres. Rien de baroque dans ces masques, ils étaient empruntés plutôt à l’imagerie de l’enfance, ils étaient amusants mais je m’étonnais de leur présence.
Enfin, plus tard, quand j’ai rejoint ma chambre, j’ai été étonné de découvrir que trois ou quatre masques semblables étaient suspendus aux montants de mon lit. Et comme j'étais à moitié endormi, que j’en étais à choisir le film que je visionnerais sur l'écran mural de ma chambre, le sourire de l’amie qui m’avait indiqué l'adresse m’est revenu à l’esprit. Et j’ai souri aussi.
Le lendemain matin, je me suis réveillé tard, et tout de suite j’ai su que je ne retournerais pas au boulevard de la Libération. Ce que Daphné m’y avait dit, je m’en souviendrais un jour, et il serait bien temps alors que je le sache, ou bien je ne m’en souviendrais pas et ce serait tant pis.
Je suis descendu me promener sur le Vieux Port et bientôt j’ai eu l'idée d’aller déjeuner à Aix-en-Provence, à la brasserie Le Grillon, sur le cours Mirabeau, à la suite de quoi je rentrerais à Nice pour me coucher et dormir.
Le Grillon était un lieu que nous regardions de l’extérieur, quand nous étions jeunes, pendant les deux années où nous avons habité là-bas, rue de l’Aumône-Vieille, parce que nous étions trop pauvres alors pour nous y faire servir. Mais, par la suite, chaque fois que nous retournions à Aix pour faire des emplettes et célébrer notre passé, nous ne manquions pas d’y prendre nos repas.. Et, pendant les cinq années qui avaient suivi la mort de ma femme, j’avais évité d’y retourner.
J’ai donc repris l’autoroute et j’ai déjeuné au Grillon. Le steack tartare accompagné de frites et d’une demi-bouteille de saint-amour était aussi parfait que dans mon souvenir, mais il dépassait l'appétit du vieil homme que je suis devenu, après quoi j’ai renoncé à la tarte au citron. J’ai commandé un café serré et je suis parti.
Je ne suis pas retourné rue de l’Aumône-Vieille. J’avais juste assez de force et de lucidité pour retrouver ma voiture dans le parking souterrain où je l’avais laissée, mais il a fallu que je passe par la rue Laroque où se trouve le cinéma Mazarin, et là j’ai vu qu’on y donnait The Bling Ring de Sofia Coppola; et comme le film ne devait pas tarder à commencer et que mes jambes ne me portaient plus, j’ai payé ma place et je suis entré.
The Bling Ring était un film que j’avais déjà vu au moment de sa sortie, et cet après-midi-là je l’ai revu, dans les moments du moins où je ne dormais pas sur mon fauteuil, dans la salle obscure à peu près vide, ce qui n’a pas empêché qu’en sortant de la salle je me sente très impressionné par ce que j’avais vu, sans trop savoir pourquoi; et à qui aurais-je pu essayer de le dire, maintenant que j'étais seul? Et c’est alors que l’histoire a vraiment commencé, avant même que Daniel me parle de l'étrange affaire à laquelle il se trouvait mêlé au titre improbable de détective amateur.
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