C'était un matin de novembre, froid soudain avec un parfum de neige tombée de la nuit sur les premiers versants de la montagne, sans qu’on la voie. Dans le ciel des mêmes boulevards, des nuages, ici très sombres, ailleurs laiteux, se défaisaient et se reformaient sur un fond de ciel bleu pâle, dans des trouées où le soleil jaune projetait ses rayons, qui vous réchauffaient quand vous arriviez sur la place du marché, devant la gare du Sud, en même temps que coupants comme des lames d'épées glissées du haut du ciel à travers les nuages. Il fallait, me dis-je, manger des mandarines. Un ami qui s'inquiète pour moi, me demande souvent "Manges-tu assez de fruits?" À l’approche de Noël, le goût des mandarines devient nécessaire à l'âme aussi bien qu’à tout l'être qui veut vivre encore malgré sa faiblesse et les rhumatismes. Leur couleur répandue sur les étaux des marchands éclatait dans le gris bleuté de l’air où la nuit avait laissé comme des traînées d'orage au ras du sol, derrière les étaux de poissons où la glace crissait sous vos pieds. Le paysage n’avait rien de sinistre, pourquoi se souvenir alors d’une chevauchée sur la lande déserte en direction de la maison Usher? J’imaginais mon cheval sous moi, je voyais les nuages s’amonceler à la tombée de la nuit. Que découvrirai-je là-bas?
Rodrigo Cabreira, le père de Nica, s'est trouvé une nouvelle compagne. Nina est née non pas à Cuba mais à Miami, et son père l’a emmenée dans son exil en France quand elle était toute petite et que sa mère les a quittés; puis, son oncle, le jeune frère de son père les a rejoints à Nice, où ils ont commencé à travailler ensemble.
Je me suis souvent demandé ce que Rodrigo Cabreira venait faire dans cette histoire. C’est l’inspecteur Auden, dès le début, qui m’a parlé de lui, qui m’a signalé son existence: un entrepreneur en maçonnerie, originaire de Cuba, qui était aussi un champion d'échecs, que Julien Morelli et ses comparses venaient affronter à la terrasse de La Tabatière, sur l’avenue Thiers, pour toujours se faire battre, en même temps qu’il leur racontait des anecdotes croustillantes à propos de la prise du pouvoir par Fidel Castro. Aujourd'hui j’ai de bonnes raisons de penser que Rodrigo Cabreira était des nôtres, en relation étroite avec Auden: un agent infiltré parmi ce groupe d'activistes de l'ultra-gauche, peut-être un membre de la CIA, mais aujourd'hui encore, j’ai du mal à reconstituer le puzzle, les circonstances exactes, à bien voir et comprendre la place de chacun: les choses ne sont pas claires, si tant est que la tentative d’attentat se soit jamais produite contre cet conférencier israélien invité au CUM; si tant est que Julien Morelli soit toujours en prison, ou que même il en soit déjà sorti pour devenir à son tour un conférencier libéral, spécialiste du Moyen-Orient, une sorte de repenti; et si tant est bien sûr que toute cette incroyable aventure n’a pas été le fruit de mon imagination.
Le fait est que Cabreira ne vit plus avec sa fille, qu’il lui a laissé leur vieil appartement de la rue André Poullan pour aller habiter avec sa nouvelle compagne dans une luxueuse résidence de la Basse Corniche, avec vue sur la mer; grâce à quoi, Nina a pu transformer leur appartement en atelier d’artiste.
(Août-novembre 2025)