Je ne suis jamais allé à Key Largo et il est probable maintenant que je n’irai jamais, mais nous avions l’habitude de nous retrouver sur les écrans de nos ordinateurs quand Émile habitait encore à Paris, et nous avons gardé cette habitude quand il est allé vivre à Key Largo. Je crois qu’il était content, depuis qu’il habitait à l'autre bout du monde, d’avoir l’occasion de parler notre langue, une fois ou deux par semaine, avec un vieux camarade, et moi, de mon côté, j’étais content d’avoir de ses nouvelles en même temps que je découvrais à travers lui cette ville tellement lointaine qui, pourtant, par certains de ses aspects, me paraissait familière.
Je découvrais Key Largo comme une réplique de Nice sur un autre continent, et même parfois, quand les grandes pluies du printemps ou de l’automne s'abattaient sur le quartier nord de notre ville, et qu’elles me réveillaient au milieu de la nuit en secouant le feuillage des arbres derrière ma fenêtre, j'avais l’impression de me trouver là-bas.
Émile habitait dans le quartier de Buttonwood, et son appartement possédait une petite terrasse abritée semblable à celle de mon studio de la rue des Boers, encore que sa maison était montée sur pilotis, pas la mienne. Il y vivait, comme moi, la plus grande partie de l'année pieds nus, en short et en T-shirt avec la baie vitrée grande ouverte sur le soleil du dehors, et la plus grande partie de son temps, il la passait à écouter de la musique, à fouiller dans ses disques et ses cassettes pour établir avec un soin maniaque la playlist qu’il déroulerait lors du programme dont il avait la charge, chaque vendredi de deux heures à six heures, puis qui était rediffusé tard dans la soirée du dimanche.
Il avait intitulé son programme Frenchy’s Vibe et la radio locale qui lui avait fait accueil s'appelait Ocean Sound.
Le studio d’Ocean Sound était situé dans un immeuble moderne du quartier de Rock Harbor. Il était dirigé par un vieux geek — pas aussi vieux qu’Emile et moi, mais incontestablement plus abîmé par le cannabis et la bière, avec des cheveux trop longs, une barbe trop longue et un ventre qui l’obligeait à porter des bretelles. Il s’appelait Hank et Hank avait embarqué dans l’aventure un jeune professeur de musique d’un collège voisin, qui s’appelait Julian, qui était timide, qui portait des lunettes, puis les deux avaient été rejoints par une étudiante en arts de l’université d’Austin, Clara, qui était là au titre de stagiaire et qui s’intéressait surtout à l’art contemporain.
Émile avait pris contact avec eux dès son arrivée sur l’île, et comme Hank se souvenait d’avoir rencontré plus d'une fois Véron Sound, le label d’Émile, au cours de ses patientes explorations du continent électro-pop — un genre musical qui n'était pas son favori, dont le centre de gravité de situait plutôt en Europe mais qu'il ne pouvait pas se dispenser de connaître —, Émile n’avait pas eu de mal à le convaincre de lui confier une tranche horaire, d'autant qu’il proposait de l’assurer gratis, et en quelques mois Frenchy’s Vibe avait trouvé son public.
Nos conversations roulaient sur la façon plutôt sympathique mais souvent un peu moqueuse dont il était accueilli au studio de Hank. De fait, il était le plus vieux de l'équipe, et son accent anglo-américain était loin d'être celui d’un natif, au point que les auditeurs ne le comprenaient pas toujours et que lui ne les comprenait pas non plus quand il leur donnait la parole entre deux titres. Il me racontait ses séances de direct et j’imaginais les échanges qu’il avait avec les auditeurs, pendant que Hank et ses compères se tordaient de rire derrière la vitre. Il évoquait sa passion de toujours pour Kraftwerk qu’il avait tellement de mal à faire partager; et enfin nous en venions aux questions plus intimes concernant la diététique et le sport.
Comme moi, Émile mangeait surtout des graines et des légumes tout juste cuits à la vapeur, comme moi il téléchargeait sur son téléphone les applications de yoga, de pilates et de Taï chi qui lui promettaient de rester jeune, le ventre plat, et comme moi aussi il lui arrivait de se livrer à de louables exercices physiques, parfois au milieu de la nuit, quand il était réveillé à trois heures du matin, trempé de sueur à cause de la chaleur étouffante et moite, à la saison des pluies. Mais en plus, il s'était mis à la bicyclette, ce que je ne faisais pas. Il parcourait la ville dans tous les sens sur son fier engin (une Hollandaise hors d'âge), et c’était ainsi que, chaque jour, vers midi, sauf le vendredi, il descendait jusqu'au port pour boire un jus de tomate à la terrasse du Blue Merlu.