Émile est retourné à l’appartement de la Cité Véron après qu’Annette et Ben Smidane l’ont quitté. Émile était parti le premier. Pendant longtemps il avait habité dans des hôtels et chez des amis. À l’époque, il voyageait beaucoup, il disait qu’il voyageait trop pour avoir le temps ni l'envie de s’installer nulle part. Et puis, un jour, Annette lui avait annoncé qu’elle quittait Paris avec Ben Smidane pour s’installer à la campagne, dans le Roussillon, qu’ils ne reviendraient pas, et Émile avait pu ainsi retrouver ses pénates.
L’appartement était bien trop grand pour lui, mais le bail était à son nom et il était dans le même immeuble, cinq étages plus haut, que ce qu’il appelait son “studio historique”, celui où il avait créé Véron Sound, son label d’électro-pop, vingt ans auparavant. Et là, il était resté encore une vingtaine d'années à vivre seul avec un chat.
Il enregistrait moins au fil des ans, le marché de la musique enregistrée se transformait à vue d’œil avec le développement des plateformes de streaming, mais il avait été un précurseur, une pionnier sur les terres arides, il comptait quelques pépites dans son catalogue, et des nouveaux venus faisaient appel à lui.
Il était invité à raconter l’histoire de ce genre musical riche d'anecdotes, dans laquelle roulaient des noms prestigieux (“David Bowie, vous avez rencontré David Bowie à Berlin? — Oui, bien sûr, et même Brian Eno”), à animer des programmes nocturnes sur des antennes de radios, à intervenir comme directeur musical ou simple conseiller par de jeunes producteurs scandinaves ou espagnols plus souvent que français, et il avait pu ainsi se maintenir à flot, jusqu'au jour où on lui avait proposé de vendre son label, et comme maintenant il était vieux, il avait profité de l’aubaine pour prendre sa retraite, et, en se réveillant un beau matin, il avait décidé de quitter Paris pour Key Largo.
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Ce début est un bouturage (sample) de Voyage de noces (1990) de Patrick Modiano, comme l'était déjà, il y a quelques semaines, le chapitre intitulé Boulevard Soult dans Les quatre qui restent.
Modiano Musique Montmartre