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En italique, les pistes, les éléments de réflexion à posteriori, des notions de référence, etc.
Je conçois la séance comme une rencontre. Ce matin, je voulais faire expérimenter aux musiciens d'avoir devant eux deux instruments. On démarre toujours avec des échauffements qui permettent aussi des échanges pour que chacun dise comment il va. Il s'agit de "prendre le pouls". Même lorsqu'une des musiciennes est arrivée en cours de séance, elle a spontanément fait des échauffements. C'est rentré dans les habitudes.
Les manifestations corporelles de l'une des musiciennes montraient qu'elle était un peu stressée, elle avait des tremblements. C'est une personne dont je sais qu'elle est en difficulté lorsqu'il s'agit de faire un choix. Pour elle, choisir entre deux drums, devant lequel elle va s'installer ; elle le sait parce qu'elle prend toujours le même mais là, elle n'osait pas y aller. Par ailleurs, c'est quelqu'un qui a des bonnes capacités rythmiques, mais elle a du mal à produire quelque chose de régulier dans ses structures rythmiques. Sur une structure simple, ça va mais dès qu'il faut entrer des petites variations, elle perd de la précision. Je rapproche cela de sa difficulté à faire un choix, c'est à dire à choisir d'intercaler de nouveaux timbres et que cela ne déstabilise pas sa pulsation de base. Je fais attention à ma façon d'intervenir parce que je ne l'avais pas vu depuis longtemps et je sais que je suis considéré comme quelqu'un qui brusque parfois les gens, qui va les chercher pour obtenir d'eux une réaction. Certains me le disent. On a tous nos personnalités, mais l'idée que je suis exigeant pour améliorer leurs connaissances, leur pratique, je considère que c'est positif. Ça montre que je veux les faire progresser, les faire prendre conscience de leurs capacités, à aller plus loin... Je sais que tous les musiciens ici savent tenir un rythme simple, de base. Ce qui était loin d'être le cas au début où en dehors du bonheur de les voir sur scène place Emilie Gamelin, musicalement, c'était horrible ! (rire) Voir "Différent comme tout le monde" CLIC ! La première étape, c'était de les rendre heureux, la deuxième, c'est de découvrir qu'il y a un cadre, des règles, un travail d'équipe où il faut s'écouter, prendre sa place et laisser leur place aux autres. C'est tout ce que les musiciens d'un groupe doivent respecter pour trouver du plaisir collectif à créer.
Ce matin, pour la chanson - chanson c'est un grand mot, disons un couplet - , lorsque j'ai demandé à So : "Est-ce que tu as une phrase ?" et qu'elle a répondu : "Je ne sais pas !", j'ai pris cette phrase parce que je prends toujours la première qui m'est donnée. Quand je dis chanson, c'est parce que je pense spectacle, scène, etc. C'est pour montrer l'importance que ça a pour moi, l'idée qu'on veut arriver à quelque chose de complet. La voix permet de mettre des mots pour introduire des émotions dans la structure rythmique pour exprimer comment on se sent. A partir de : "Je ne sais pas", qui n'est déjà pas rien (!), elle a ensuite ajouté : "On est au soleil!", puis : "Y'a pas de pluie!" et je trouvais cette redondance intéressante. Ensuite Sa a ajouté : "Dans ma résidence". Je trouvais cela tout simplement beau !
Voir les vidéos ci-dessous...
Création de couplets à partir des énoncés spontanés des musiciens...
"Je ne sais pas encore..." et "On est au soleil" !
Avec Si à la batterie, je voulais qu'il réussisse le balancement droite-gauche avec les pieds et apprendre à coordonner le pied droit pour qu'il joue simultanément avec la main droite, puis qu'il réponde en contretemps avec la main gauche sur le charley. A un moment, je lui fais une remarque sur son regard qui semble fuir ce que je lui montre comme si il ne voulait pas risquer de se confronter à un échec ou du moins à quelque chose qu'il pourrait ne pas réussir. Il fait comme si la demande que je lui adresse n'existait pas. Pour le contact physique, je le fais très rarement mais avec Si, on se connait bien, mais je fais toujours attention à demander, à proposer. Là, ça l'a vraiment bien aidé car ensuite, il nous a fait une belle surprise en faisant un réel progrès dans la maitrise d'un geste complexe où il faut croiser les membres et leurs mouvements. Il ne l'a pas tenu longtemps mais je trouve qu'il a beaucoup progressé ces derniers temps car il fait trois ou quatre ateliers de musique par semaine. La fréquence de la pratique, c'est important pour tout artiste, a fortiori pour ceux qui ont plus de difficulté avec les apprentissages. (voir vidéo 1 23 ci-dessous)
Je pars du principe que quand tu as réussi la structure une fois puis ensuite, une deuxième fois enchainée, ensuite, ce n'est plus qu'une question de pratique. Il ne s'agit plus que de répéter l'action jusqu'à pouvoir la réaliser au milieu d'autres musiciens qui jouent d'autres parties. Une fois qu'on tient le tempo, - ce qui est le cas de plusieurs, parmi lesquels So et Si- , on peut rentrer les contretemps, et progressivement enrichir le "langage rythmique". Alors, cela augmente les possibilités de création et d'interaction.
A un moment, je suis venu vers Sa pour la pousser un peu parce qu'elle s'en tenait à battre régulièrement le tempo et elle risque de ne faire que cela. C'était aussi la première fois qu'elle avait devant elle des bongos et le djembé. On jouait sur un rythme de reggae qui a un balancement, et je sais qu'elle le ressent et c'est important pour aller vers la création d'ambiances rythmiques. Ce matin, elle n'avait pas encore la structure rythmique mais elle a acquis toute la compréhension des gestes, y compris avec les doigts, ce qui est important pour nuancer justement. De plus, elle bougeait les épaules, ce qui est nouveau pour elle. Elle mobilisait son corps avec plus de souplesse que d'habitude, pour faire comme une sorte de vague. Je voulais l'aider à varier sa pulsation régulière en introduisant des temps de suspension, de silence qui créent une structure rythmique. Dans la musique, s'il n'y a pas de silences, ça devient très mécanique. (voir vidéo 2 18 ci-dessous) Sa vient en cours de musique avec beaucoup de plaisir, avec l'envie de progresser, elle accepte de se lancer dans des choses nouvelles.
Le jeu rythmique et le jeu corporel permettent de sentir les différents styles musicaux même s'ils ne sont pas nommés. Je fais souvent des propositions dans les styles latino, reggae et samba. Avec sa guitare, Jean-François a apporté dans la séance d'autres rythmes que ceux auxquels je suis habitué. Entre intervenants, on se complète bien par nos différents styles musicaux. On propose une belle diversité de styles aux musiciens et chanteurs.
<<< "un réel progrès dans la maitrise d'un geste complexe où il faut croiser les membres et leurs mouvements".
"Elle mobilisait son corps avec plus de souplesse que d'habitude, pour faire comme une sorte de vague.
On jouait sur un rythme de reggae qui a un balancement, et je sais qu'elle le ressent et c'est important pour aller vers la création d'ambiances rythmiques". >>>
A un moment de la séance, je leur ai fait compter leurs frappés. On fait aussi parfois l'exercice de converser tout en frappant une pulsation sur son genou. Ça permet de s'exercer à jouer et chanter simultanément, faire des rythmes et dégager la parole. Cela permet de distinguer le corps de la voix et de l'esprit créatif pour ensuite jouer du djembé ou de la guitare et chanter. La pratique de la pulsation est très importante, c'est elle qui permet de développer les fonctions motrices mais aussi l'appartenance sociale en faisant comme les autres, parce que ça nous rassemble. Une fois qu'on est ensemble sur un tempo, tout est possible en fonction des intérêts de chacun.
Et parfois, on a l'impression qu'on pourrait se contenter de frapper le tempo pendant longtemps, mais moi, je vais m'ennuyer, alors, je vais vers chacun pour proposer d'autres choses comme des variations. Et puis, ces propositions peuvent aussi venir de la personne. Il faut susciter l'envie de faire de la musique en faisant des propositions de thème, des idées mais ensuite, ça prend forme avec ce que tout le monde apporte. C'est une priorité que chaque personne puisse exprimer sa singularité en prenant sa place dans l'ensemble, que chacun ait "son moment", son intervention. Pour cela, il faut apprendre à bien entrer et sortir, apprendre à bien placer son intervention dans le morceau de musique. Dans le projet avec l'opéra, c'est intéressant parce qu'on fait des arrangements, des orchestrations. Les personnes qui jouent de d'un instrument ou qui chantent ne font pas la même chose tout au long d'un morceau. Elles doivent être attentives à jouer leur partie au bon moment. Un coup de cymbale, un son d'accordéon, il faut que ça arrive avec précision pour avoir toute sa valeur.
<<< "C'est une priorité que chaque personne puisse exprimer sa singularité en prenant sa place dans l'ensemble, que chacun ait "son moment", son intervention. Pour cela, il faut apprendre à bien entrer et sortir, apprendre à bien placer son intervention dans le morceau de musique."
Ce matin, je voulais donc leur faire explorer le fait de jouer avec deux instruments devant soi. Comment bouger, passer de l'un à l'autre ? Pour So, ça a créé un peu de stress, elle se sentait figée devant cette nouvelle situation, alors que je la connais comme une personne qui aime bien s'exprimer.
En revanche, pour Si, ça ne posait pas de problème, il aime bien jouer avec plusieurs instruments, à tel point qu'au début, il en changeait toutes les cinq minutes. Il avait du plaisir à découvrir les instruments, à jouir de cette liberté dont évidemment on ne cherchait pas à le priver. Simplement, on lui a dit que s'il voulait maitriser un instrument, il fallait qu'il s'arrête avec cet instrument. Alors, il a choisi la guitare et on lui a donné des cours de guitare. Quand il veut jouer de l'harmonica, on lui indique celui qu'il doit prendre dans sa sacoche pour être dans la tonalité du morceau. Et depuis six ou 7 mois, il est vraiment dans une attitude plus "professionnelle". Il est moins dans la découverte parce qu'il sait ce qu'il peut faire avec chaque instrument, il sait quelle place chaque instrument peut avoir dans un morceau et il veut "performer". Il prend conscience de ce qu'est un artiste dans la société. Il prend conscience qu'un artiste doit avoir des priorités dans son jeu, dans sa pratique, dans ses routines, etc. Il pratique chez lui car il a maintenant une guitare et des percussions. Il a aussi composé trois chansons cette année. Récemment, il a voulu revenir dans le cours de percussions et il a très bien réussi à réaliser ce qui est prévu pour le spectacle. Il est bien moins stressé. Il arrive comme artiste, compétent. Il fait ce qui a été prévu et choisi par le collectif. C'est une commande à réaliser, et là, c'est vraiment professionnel.
L'autre défi que l'on a, c'est que la reconnaissance ne vienne pas seulement de notre milieu. Il y a aujourd'hui une bien meilleure réception de notre art dans la société. On peut maintenant envisager de faire des C.V. pour ces artistes.
Pour déterminer quel est le bon moment pour passer d'un exercice à l'autre, d'une proposition à une autre, ou interrompre un morceau durant la séance, il faut bien connaître les participants. Et puis, j'ai envie qu'ils progressent, alors, c'est ça qui me fait arrêter le morceau, afin de pouvoir proposer à chaque personne une amélioration en fonction de ce que j'ai repéré. Ça vient selon ce que j'ai perçu et selon la proposition que je sens possible de faire. Je n'arrête pas parce que j'en aurais marre (!) ou parce que je ne trouve pas ça beau. Ces arrêts permettent aussi aux musiciens de prendre conscience de ce que font les autres parce qu'on le commente. Prendre conscience pour déterminer quelle place ils peuvent prendre et ce qu'ils peuvent ajouter ou éventuellement retirer de leur jeu. Mais quand je fais signe d'arrêter, c'est toujours parce que j'ai une proposition à faire à au moins un des musiciens. Il arrive aussi parfois que ce soit parce que j'ai un questionnement. Je vais un peu à la pêche !
J'observe aussi que certaines personnes auraient besoin de plus de travail individuel pour plus progresser et aussi parce qu'elles ont plus de difficultés pour apprendre en groupe dans la mesure où elles restent dans leur propre univers. Il faudrait parvenir à nouer une relation de confiance de personne à personne avec elles parce qu'elles nous perçoivent seulement à travers notre fonction dans l'activité, le cours.
Je filme toutes mes séances. Je regarde ces vidéos ensuite pour les passages où je sais qu'il se passe quelque chose d'important pour moi. Je regarde les moments surprenants, ce qui a plus ou moins marché. Ça m'aide à l'analyser, à voir comment j'ai proposé la chose pour penser à une meilleure façon de le faire pour éviter de stresser les personnes, les aider à mieux réussir.
Je regarde aussi ces vidéos quand on est dans une création nouvelle pour voir ce qui a été apporté.
A la fin de la séance, je fais toujours un petit moment de retour réflexif ensemble. Mais si je le commence trop tard, comme ce matin, pour certains, c'est l'heure de s'en aller, ils se lèvent et partent sans considération pour ce qui se passe mais parce que leur point de repère impératif, c'est l'horaire. Si on veut avoir leur avis, il ne faut pas dépasser l'heure ! Dans ce moment de bilan, je vais chercher l'expression de leur degré de satisfaction : le plaisir, le sentiment de réussite, les apprentissages, etc.
Quand ils évoquent des moments de la séance, ça permet de mieux comprendre ce qu'ils ont ressenti. Mais quoi qu'il en soit, c'est important d'avoir à l'esprit plusieurs interprétations possibles des situations et de ce qui est dit. Ainsi, lorsque une situation analogue se produit à nouveau, on peut naviguer dans ces interprétations, et à un moment, l'une d'elles va bien correspondre. Si au contraire, tu te fixes sur une seule interprétation, tu as beaucoup de risques de te tromper et de ne jamais comprendre ce qui se passe.
J'ai aussi parfois utilisé la vidéo des prestations scéniques pour en faire l'évaluation en groupe avec les participants. En revanche, je ne l'ai pas encore fait avec des vidéos de séances de travail.
Pour prolonger la démarche d'évaluation, on pourrait par exemple proposer des moments de réflexion-auto-évaluation sur la base de quelques extraits vidéos qui permettent à une personne - ou un groupe - de percevoir, de prendre conscience de sa propre progression ou difficulté d'apprentissage et de s'expliquer sur ce processus afin de mieux le comprendre, pour elle et pour les intervenants.
Je filme aussi pour garantir l'intégrité de la démarche. C'est important d'un point de vue éthique. Cela peut permettre de prendre conscience rétrospectivement de sa propre attitude et même aller jusqu'à pouvoir retourner vers quelqu'un pour s'excuser d'un propos maladroit lâché dans le feu de l'action.
<<< Le moment d'évaluation en fin de séance. S parle de ses stratégies d'apprentissage.