NOTE : Cliquez sur les titres de paragraphes pour développer.
En italique, les pistes, les éléments de réflexion à posteriori, des notions de référence, etc.
V. : Je me pose une question : est-ce que je parle trop ? est-ce que je risque de les perdre ? Ou est-ce que c’est clair, facile à suivre ?
Il faut se demander précisément dans quelles circonstances cette impression - cette crainte - peut survenir car ce n’est pas constant, et identifier les signes qui le donne à penser.
V. : J’essaie toujours d’être très attentive au non-verbal. On voit à certains moments, qu’il peut y avoir un degré de saturation au niveau de la concentration. Comme ils sont 5, il peut arriver que j’en perde un tandis que les autres restent accrochés. Ça se voit qu’une personne décroche quand elle se met à regarder souvent l’heure ou qu’elle s’affaire à autre chose. Dans ce cas, je la ramène verbalement en lui disant quelque chose comme “reste avec nous”. Ça se voit à la posture, au regard aussi.
J'ai toujours en tête d'utiliser un langage le plus accessible possible, une vulgarisation des notions enseignées. Toutefois, avec l'idée "d'instruire", je ne néglige pas d'employer les termes précis (par exemple des termes musicaux dans ce contexte) en demandant toujours aux participants s'ils connaissent tel mot, et donc en expliquant sa signification au besoin.
Il faut être très à l'affût de la réponse du participant pour évaluer sa compréhension, ou non, de ce qui est présenté. On élargit ainsi les connaissances et le vocabulaire des participants. Je m'assure de répéter un nouveau mot, et de reprendre d'une semaine à l'autre la même notion pour qu'elle soit bien assimilée à long terme.
V. : je constate qu’ils ont beaucoup de raideurs, j’essaie d’y aller dans une globalité pour prendre conscience de son corps, par exemple avec des mouvements par lesquels on se secoue jusqu’au bout des doigts. Il s’agit de réveiller le corps. Que la personne sente les différentes parties de son corps et la possibilité de les faire bouger. La conscience du corps, c’est important pour chanter. Pour certains mouvements qui sont difficiles pour certains, je viens les aider en guidant le mouvement par une prise directe du bras par exemple afin de faire ressentir le sens dans lequel faire un mouvement de rotation. Parfois, juste montrer le modèle en se plaçant près de la personne suffit. Tout cela est impossible en temps de COVID. Mais par exemple, pour la respiration, je vais carrément demander à l’élève, s’il est à l’aise de poser ses mains sur moi pour qu’il sente mon ventre qui gonfle et qu’il puisse à son tour faire de même, sinon, c’est très abstrait. Il faut prendre le temps de donner des exemples où ils voient mais aussi où ils sentent. Si on voit que quelqu’un a du mal avec un mouvement, on peut aussi le décomposer. (voir vidéo 3 00 6 15 ci-dessous)
Un miroir dans la salle pourrait aussi être une aide afin que les personnes se voient en train de faire un mouvement. On pourrait aussi filmer et ensuite montrer. Se voir, c’est une bonne piste !
Pour les personnes qui vivent avec une déficience intellectuelle ou un trouble du développement, on observe souvent qu’elles ont des difficultés à réaliser des mouvements controlatéraux (en opposition entre les deux côtés du corps, exemple : le balancement du bras opposé à la jambe dans la marche).
V. : Mon but dans l’échauffement c’est d’enlever les tensions qui représentent parfois de l’anxiété. Faire ressentir que le corps est malléable. Faire des étirements. Tout ça pour se préparer à chanter.
Même si ça a un côté abstrait, je passe beaucoup de temps sur la respiration. Parce que la respiration abdominale est souvent perdue chez les adultes. Alors qu’un bébé allongé sur le dos, on voit son abdomen qui se soulève au rythme de sa respiration. Devenu adulte, on oublie comment respirer en profondeur. C’est quelque chose qu’il faut travailler par le toucher (peu praticable en cette période de pandémie). (voir vidéo 6 42 7 55 ci-dessous)
Tout peut faire l’objet d’un apprentissage. Même si ce n’est pas un objectif premier, il est intéressant de leur proposer le vocabulaire anatomique qui va avec la respiration et le chant. Pour cela j’utilise aussi des images, comme celle d’un ballon que l’on gonfle. Peut-être même que des images, des vidéos pourraient être utiles en complément mais ce qui est important c’est la “compréhension” kinesthésique. Ça ne suffit pas de dire les choses ou de les voir. Avec l’accord des personnes, sentir le ventre qui pousse sur la main, ça permet de mieux se représenter les choses.
Utiliser un élastique, une ceinture ou encore un mètre-ruban de couturière permettrait de faire ressentir cette augmentation du périmètre abdominal liée à l’inspiration.
V. : J’avais auparavant une vision plus “thérapeutique” de mon travail. Maintenant, dans ce projet, je travaille beaucoup plus les connaissances, l’esthétique du son dans le but de produire un air d’opéra. Ma façon de travailler a beaucoup changé. Je cherche à faire travailler leur habileté cognitive. La notion d’intervalle, je présume donc qu’ils sont capables de la saisir même si c’est un peu abstrait. Ils sont capables de chanter juste. A force de répéter des exercices d’identification des intervalles, ils commencent à être capables de les reconnaitre. Certains peuvent les nommer, d’autres les reproduire. (voir vidéo 22 50 33 37 ci-dessous)
On peut distinguer plusieurs types de savoirs concernant une notion telle que celle d’intervalle : les percevoir, prendre conscience que cela existe, savoir que cela peut être nommé selon un vocabulaire partagé, connaitre ce vocabulaire concernant les intervalles, savoir les nommer en les reconnaissant à la demande isolément ou spontanément isolément ou dans une œuvre, savoir les produire par la voix et/ou par un instrument suite à une demande verbale ou par imitation. Ces divers types de savoirs peuvent être proposés et diversement atteints par les chanteurs selon leur intérêt, leur volonté et leur capacité.
V. : Mon but, c’est un peu tout ça. Je veux les plonger dans un univers musical. Les intervalles, c’est une nouvelle notion pour eux. Mais pourquoi pas le leur proposer, qu’ils avancent, qu’ils aient aussi connaissance de cela. Ensuite, on essaie de retrouver dans les pièces que l’on chante ces éléments théoriques fondamentaux en musique.
Une des difficultés, c’est de faire comprendre par des mots liés au vocabulaire spatial des choses qui sont de l’ordre de la perception auditive du grave et de l’aigu qui sont aussi des qualités relatives. On parle ainsi de “distance”, d’”écart” entre des notes, de “hauteur” de note, de “monter” ou de “descendre” ou de “baisser”, etc. Ce que finalement la portée musicale symbolise avec un code qui associe les durées et les rythmes. Sur certains instruments cela se voit aussi. Par exemple, un clavier de piano permet de montrer des distances entre notes. La série de trous d’une flûte peut évoquer la notion de haut-bas / grave-aigu. Sur d’autres instruments cela ne se voit pas. Ou il faut pouvoir faire le rapprochement entre la taille d’un tuyau, la longueur d’une corde et... la “hauteur” de son émise ! Ces représentations spatiales et numérales sont sans doute très culturelles comme par exemple la représentation du temps. On peut aussi observer si chaque personne est plus réceptive à l’une ou l’autre des modalités d’expression de cette notion d’intervalle.
V. : J’utilise aussi pour guider la voix vers l’unisson la métaphore de l’avion qui doit monter ou descendre pour atteindre la bonne “hauteur”, pour s’ajuster à l’unisson. Et cela fonctionne bien. Ils ont conscience de ce qu’il faut faire pour ajuster leur son à ce qui est demandé. C'est important car il y a trop de gens qui ont renoncé à chanter parce qu'on leur a trop dit qu'ils chantaient faux. Je n'utilise jamais le mot "faux" ! Je ne dis jamais à quelqu'un que ce qu'il produit est faux. Je l'aide à se rapprocher de la note juste. La plupart des gens sont capables de chanter juste mais c'est un manque d'écoute qui les en empêche. Il faut accepter de prendre le temps d'assimiler, d'intérioriser. Ne pas vouloir la production instantanée de le note souhaitée. (voir vidéo 33 39 36 15 ci-dessous)
Cet exercice d’ajustement de la voix et de production d’une note à intervalle juste peut être difficile à réaliser. Or, la notion peut aussi être travaillée en proposant d’utiliser le clavier ou un autre instrument simple comme un métallophone afin de reproduire un intervalle entendu comme modèle. Même si la personne ne “tombe” pas juste sur la bonne note du premier coup, on verrait si elle perçoit la grandeur approchée de l’écart (une seconde ou une tierce versus une septième ou une octave). Ça pourrait assez facilement se transformer en jeu si chacun dispose d’un instrument. Les participants pourraient se proposer des intervalles à imiter les uns aux autres. En poussant les choses, on pourrait aller jusqu’au expérimenter les accords.
V. : Un exercice intéressant serait que l'élève joue une note sur un xylophone ou clavier et la chante ensuite, ce qui devient une "auto-recherche de justesse". Il peut donc s'exercer seul, ou en réponse à l'autre qui lui propose une note dans un autre exercice.
Il faut faire attention dans l’utilisation des instruments en grand groupe. Il vient assez vite des irritants si les participants ne peuvent pas s’empêcher de les manipuler et de les faire sonner. Avec la voix, on n’a pas ce problème. On n’a pas de gestion de matériel à faire. Et puis, personnellement, j’aime le travail vocal où tout part de soi, de son propre corps. Ce travail sur les intervalles est complexe mais pour moi, ça vaut la peine.
On voit d’ailleurs que leur intérêt se maintient. Ils cherchent à répondre, à progresser, c’est ce qu’on appelle la “dévolution” en didactique. (« La dévolution est l’acte par lequel l’enseignant fait accepter à l’élève la responsabilité d’une situation d’apprentissage (adidactique) ou d’un problème et accepte lui-même les conséquences de ce transfert. » Brousseau Guy (1998) : Théories des situations didactiques en mathématiques, Grenoble, La Pensée Sauvage.)
V. : Je présume qu’ils sont capables parce que je répète énormément. Je leur donne des indices pour les pousser à réfléchir, parfois un début de mot. C’est une façon de dire que je ne me décourage pas, je coopère avec eux.
C’est pour “rendre accessible” la tâche. Si l’indice est mnémotechnique (un rapprochement étymologique même sonore, par exemple : quatre et quarte) pour faciliter la mémorisation et réussir plus aisément à la prochaine occasion, c’est intéressant. Mais ça ne fonctionne pas si on “souffle” un début de mot ou un indice juste pour obtenir la réponse parce qu’alors, ça ne permet pas à l’apprenant de construire quelque chose, il ne fait aucun lien.
Pour ces notions, on pourrait aussi envisager un support visuel individuel ou collectif auquel les participants pourraient se référer soit en permanence, soit en cas de besoin. Un tableau aussi pourrait être utile pour “montrer” et noter des choses comme la portée musicale par exemple. Et même si on ne veut pas aller jusqu’à la lecture musicale, cela en montre le principe et permet de visualiser la notion de “hauteur” de note et la “distance” entre deux notes. Cela peut être utile pour leur faire expérimenter le principe de l’encodage et le décodage de la musique. Ainsi, on offre diverses voies de compréhension : auditive, visuelle, verbale, kinesthésique, etc. On ne les utilise pas simultanément mais successivement et de façon complémentaire en observant celles qui conviennent le mieux à chacun afin de le renforcer.
V. : Je pourrais utiliser des cubes qui symbolisent la "hauteur" de note. Plus l'empilement est haut, plus ça veut dire que l'intervalle est important entre la note du bas et celle du haut. On pourrait les utiliser pour "monter" en ajoutant les cubes un à un, ou pour "descendre" en les retirant.
Dans l’idée de varier les supports d’apprentissage, je leur ai donné les textes écrits des chansons pour qu’ils puissent les relire chez eux et les apprendre. Certains le font. Mais dans le cours, je préfère qu’ils se fient à leur mémoire pour ne pas les voir plongés dans leur texte et perdre leur attention à la qualité musicale et aux autres. J'observe aussi qu'ils retiennent les paroles des chansons en fonction de leur attrait pour le thème évoqué par le texte.
Je comprends qu'il faut maximiser la capacité d'"absorption" de l'apprenant en variant les voies et moyens.
Il faut aussi considérer que le niveau d'investissement, le niveau de désir des participants, n'est pas homogène, qu'il n'est ni possible ni souhaitable de systématiquement individualiser les apprentissages car on perd alors l'effet social d'entrainement par le groupe et ce que peut apporter l'imitation entre les apprenants.
Voir aussi la page "Sourire !" 😉
V. Quand je constate qu'un participant se démobilise, parfois même s'assoupit, j'essaie de le ramener dans l'activité mais je ne m'acharne pas non plus par respect.
On peut aussi ponctuer la séance de moments d'activités plus physiques, debout, en reprenant quelques mouvements de l'échauffement. En proposant de le faire ensemble, on ne risque pas de stigmatiser la personne qui a tendance à décrocher parce qu'elle est fatiguée ou qu'une médication l'affaiblit. L'activité du corps détermine beaucoup la vigilance.
V. On peut même chanter en se déplaçant, en marchant, pourquoi pas dehors par beau temps. Je le fais pour conduire à ressentir le rythme. De façon générale l'expérience corporelle d'un rythme facilite l'intégration de ce rythme. J'utilise beaucoup le fait de taper sur les cuisses ou dans les mains pour décortiquer un rythme et bien le reproduire. Si on prend un rythme de valse par exemple, (qu'on qualifie souvent par "oum-pa-pa"), je tape dans les mains un coup, suivi de 2 coups sur les cuisses. On peut aussi se mettre debout et accentuer le 1er temps en dansant ce rythme de valse en tournant sur soi-même.
Pour faire "fleurir" la voix, je dis souvent aux participants : "On va chanter comme des grands chanteurs d'opéra !" Alors, ils s'y efforcent et on a souvent de belles surprises. Certains parviennent à ce moment-là à produire une qualité de voix qu'on ne leur avait pas entendue auparavant. Il faut essayer ça pour le savoir ! Ensuite, on peut se rattacher à ce souvenir et susciter de nouvelles performances. (voir vidéo 33 39 36 15 ci-dessus)
Pour cet exercice, il est important de laisser à la personne le temps de prendre son souffle, il faut même souvent y faire penser. Certaines personnes n'ont pas le réflexe de se préparer à chanter en prenant de l'air. Elles semblent ne pas se préparer et tentent de produire le son instantanément avec l'air dont elles disposent à cet instant. On peut penser à une déficience de la fonction exécutive de planification. On peut aussi relier cela à la fonction d'imitation, voire à la compréhension du "tour de parole" dans l'interaction. Il faut aider à comprendre en supportant par des gestes porteurs d'un sens univoque la notion de "à toi... à moi", chacun son tour.