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En italique, les pistes, les éléments de réflexion à posteriori, des notions de référence, etc.
J. : Dans les séances de formation collectives, je comprends qu'il est important d'avoir des attentes hautes vis-à-vis des personnes pour les inviter à progresser, mais pour la danse, comme on travaille avec le corps, il faut faire attention au risque. Je peux les pousser mais je ne suis pas dans leur corps. Aussi, je leur dis souvent : "Adapte le mouvement que je te propose à ton corps, à ce que tu es capable de faire." Mais alors, comment les amener à se dépasser sans que cela ne soit dangereux pour eux ? J'apprends à les connaître, à voir ce qui est possible. Un des participants me disait souvent lors des premières séances : "Non, ça je ne peux pas le faire, c'est impossible..." et il se mettait de côté. Je lui ai demandé d'essayer, de le faire à sa manière, de faire un mouvement plus petit, de tenir une position moins longtemps. Je ne peux pas le forcer, évidemment, mais je pense qu'il est capable alors j'essaie de l'encourager à essayer quand même. Pour d'autres, j'ai remarqué qu'ils savaient très bien écouter leur corps et savoir quelles sont leurs limites non pas a priori, mais en faisant l'exercice. Je reste vigilante et en questionnement constant là-dessus.
On peut aussi penser que lorsqu'une personne dit qu'elle ne peut pas réaliser une tâche dans l'apprentissage, il peut y avoir plusieurs hypothèses explicatives : 1. je ne peux pas le faire = je ne m'en sens pas capable donc je vais dire que c'est dangereux pour moi. 2. j'ai des craintes face à la nouveauté. 3. je me connais bien et je sais bien quelles sont mes limitations physiques.
On va donc devoir tester ces hypothèses en faisant des propositions alternatives, plus simples, plus accessibles, pour distinguer plus nettement ce qui est possible et voir quelles pourront être les marges de progression. L'important, c'est que la personne ne se retire pas, ne se mette pas de côté, et finalement se décourage et renonce. On peut par exemple lui demander de faire quelque chose "qui ressemble" à ce qui est montré, une interprétation "à sa manière". On n'a pas besoin pour cela de tout connaître à l'avance des capacités et limitations des personnes, sauf contre-indication médicale impérative. C'est une expérience à vivre ensemble. Il faut tenter de trouver sa "zone proximale de développement" (Vygotski). (voir aussi encart en bas de page)
J. : On aurait aussi besoin d'un miroir dans la salle pour que les participants puissent "se voir". A certains moments, la vidéo aussi pourrait être utile. Cela permettrait en particulier d'enrichir la rétroaction que je leur donne et qui est très importante pour soutenir les apprentissages.
J. : Souvent, quand je commence à travailler avec un groupe, les personnes sont un peu gênées. On construit tranquillement et puis elles s'ouvrent. Là, j'ai vu le contraire. Dès le premier cours, j'ai vu qu'elles avaient des capacités et une créativité incroyables, mais il a fallu les "ramener", pour pouvoir faire un travail plus technique, partant de mouvements et de consignes simples. Pour certaines, c'est difficile car elles laissent aller leur imaginaire en permanence, danser, pour elles, ça ne se "décortique" pas. Alors je laisse dans certaines séances de la place pour l'exploration sur un thème puis dans d'autres, je consacre du temps à reprendre systématiquement sur quelques mouvements sélectionnés dans la phase d'exploration.
Pour ces personnes, danser, c'est une séquence globale. Un peu comme la chaîne parlée est une modulation sonore continue avant d'être capable de la segmenter et d'isoler les mots pour recomposer un discours. Pour les aider, il ne faut pas hésiter à être assez exigeante à des moments donnés. On ne le fait pas en disant "ce que tu fais, ce n'est pas bien", mais plutôt : "refais-le, un peu plus comme ci... un peu moins comme ça..." jusqu'à ce qu'on puisse dire : "entre ce que tu faisais tout à l'heure et ce que tu fais maintenant, il y a des progrès visibles." et les identifier, les nommer, les montrer si possible. Alors, c'est encourageant!
On est encore beaucoup dans l'exploration mais je vais devoir sélectionner les éléments qui constitueront la chorégraphie que l'on doit préparer.
E. a beaucoup progressé depuis les premières séances. Certes, il reste assez raide et réalise toujours un peu les mêmes mouvements mais il a réussi à y apporter plein de nuances, à faire des variations qu'il ne faisait pas il y a quelques semaines. Je vois qu'il y a une progression. Il adore ça, il manifeste sa joie y compris par des cris !
Les participants ont appris beaucoup en danse en regardant et en imitant ce qu'ils voient sur internet. YouTube est une mine de chorégraphies qu'on peut regarder et découper autant qu'on veut. Alors, comme pour beaucoup d'apprentissages, ils apprennent en grappillant ici et là parce que dès l'âge scolaire on ne leur propose que trop peu d'apprentissages structurés à propos de ce qui peut les intéresser, en particulier, les pratiques culturelles et artistiques. Peut-être que cette faculté d'imitation qu'ils mettent en œuvre spontanément peut être utilisée à certains moments dans la séance de travail sur la base d'une augmentation progressive du nombre de mouvements à mémoriser. (voir vidéo ci-dessous : 38 43 40 20)
Cela donne à chaque personne un "style" bien à elle. Mais je les invite à regarder ce que font les autres. (voir vidéo ci-dessous : 15 25 18 05). C'est aussi l'occasion pour le groupe de valider des choix selon leurs préférences. Malheureusement, dans la période actuelle de distanciation sanitaire, on ne peut pas tellement faire jouer la coopération, l'interaction directe, avec contact, entre les danseurs. Pas de duo, de trio, de groupe...
Il est aussi notable que les personnes vivant avec une déficience intellectuelle ont souvent des difficultés à exécuter des mouvements controlatéraux, c'est à dire par exemple dans la marche, à balancer en arrière le bras opposé à la jambe qui avance.
Dans la vidéo ci-contre, la consigne donnée était de réaliser une improvisation libre dans une tonalité d'émotion "triste". Alors que S. tente de s'écarter de ce que fait Jasmine pour faire une expérimentation personnelle, M-E, réalise une imitation simultanée très réussie des mouvements de Jasmine. On comprend que M-E pratique régulièrement chez elle l'imitation des danseurs et danseuses vues à la télévision ou sur YouTube. C'est une démarche d'apprentissage dans laquelle elle réussit très bien et qui pourra servir de point d'appui pour de nouveaux apprentissages dans le cours.
Dans la vidéo ci-contre, E. effectue une "marche" dans son style. Les autres danseurs et danseuses sont invité·e·s à l'observer pour réaliser ensuite à leur tour une "marche" qui s'inspire du modèle donné par E. Après une description élaborée collectivement, P. se lance et propose son interprétation. C'est sensiblement différent sans doute à cause de son style personnel et surtout de la musique qui impose un rythme mais on retrouve néanmoins des éléments apportés par E.
Lors des premières séances avec un autre groupe, un duo, j'avais l'impression qu'un des danseurs n'arrivait pas à retenir les mouvements. On les travaillait avec intensité pendant une séance et à la suivante, il semblait ne pas s'en souvenir ou y ajoutait des éléments imprévus. Et puis, finalement, ça a pris plus de temps que je pensais, mais il y est parvenu parce que je lui ai pointé les éléments que je voulais qu'il retienne. Peut-être qu'une fois sur scène ça aura une autre allure parce qu'il ne pourra pas s'empêcher d'ajouter des choses... on verra ! Mais c'est satisfaisant de voir qu'il est capable de placer les mouvements au bon moment et de la manière prévue.
Il y a une dimension éthique là-dedans : par respect pour les personnes, il faut les présumer capables et penser qu'on peut leur indiquer des contraintes dans la pratique artistique car celle-ci ne peut se réaliser, se développer qu'à cette condition. Et si on se refuse à cela au prétexte de préserver une illusoire liberté d'expression, alors, on prive les personnes de l'accès à la pratique artistique visée. Donc, on peut (ou même doit) dire : "tu peux faire telle chose plus précisément, plus exactement, ce qui a été convenu." Le fait de pouvoir se référer à une occasion passée où la performance a été réalisée pour demander de la réitérer, ça peut soutenir.
Je vois aussi une difficulté lorsque par exemple, je veux leur proposer un travail au sol. Pour certaines personnes, c'est physiquement très difficile, voire impossible. Je ne veux pas non plus leur imposer de se distinguer en leur disant :"Vous, vous restez debout!"
Une possibilité, c'est d'offrir un choix en indiquant des zones dans la pièce où se placer pour travailler debout et d'autres où se placer si on veut travailler au sol. Donner des choix, c'est reconnaitre l'agentivité de la personne, sa capacité d'autodétermination et lui permettre de l'exercer.
On peut aussi envisager de travailler tous en commençant par explorer les mouvements qui nous sont possibles dans une position assise assez confortable. Puis progressivement, chacune et chacun selon ses possibilités va passer à d'autres positions au sol.
Lors de cette séance, c'est la première fois que je parlais des "niveaux". Au cours des séances précédentes, j'avais essayé d'attirer leur attention sur les jambes, sur le fait de penser à plier les jambes à certains moments, mais ça ne marchait pas. Alors, cette fois, j'ai pensé qu'en attirant leur attention sur le haut du corps, la tête, en disant qu'il faut passer sous un plafond bas, ils le comprendraient mieux. Pour certains, ça a bien marché, ils y pensaient un peu mais ensuite oubliaient la consigne en cours de séquence de quelques minutes. (voir vidéo ci-dessous 11 55 16 42)
Peut-être pourrait-on les aider à s'habituer à ces changements de niveau en fixant des rubans traversant la pièce à mi-hauteur, obligeant ainsi à se baisser pour danser dessous. En filmant la séquence, on pourrait aussi ensuite la leur montrer pour les confirmer dans les mouvements réalisés avant de pouvoir ensuite ôter ces rubans.
Une autre chose à laquelle je dois faire attention en construisant avec eux une chorégraphie, c'est qu'une séquence de mouvements apprise sera très difficile à modifier ultérieurement. L'apprentissage initial est évidemment assez lent mais quand il a abouti, qu'il est solide, il est par conséquent difficile à modifier.
Quand on donne une consigne, il est préférable de la donner dans une formulation affirmative, positive, sans, si possible, l'accompagner de sa tournure négative, du genre "faire ci, faire comme ci, MAIS pas ça, pas comme ça" car alors, on risque que la formulation négative, la dernière entendue soit la seule prise en considération.
Vidéo ci-contre : les changements de niveau. Comment se les représenter et maintenir la consigne ?
Parfois, au début, j'étais décontenancée par les réactions d'un participant qui me disait souvent à peine j'avais proposé une consigne, une idée directrice : "Oh ben, c'est trop facile ! Je vais pas danser là-dessus !". Au début, ça m'intimidait vraiment. Je ne savais pas comment réagir. J'avais l'impression que même s'il avait encore quelque chose à apprendre de la situation, cela lui avait déjà été trop souvent proposé.
Il faut parfois interpréter ce genre de réaction par la connaissance que l'on acquiert du parcours d'apprentissage de la personne. Pour certaines personnes, ça peut être un mécanisme de défense spontané pour ne pas avoir à se confronter au risque que comporte l'apprentissage, ça veut dire exactement la même chose que "c'est trop difficile". Ce sont des personnes qui ont vécu tellement d'humiliations de n'avoir pas réussi des apprentissages antérieurs, en particulier en milieu scolaire, qu'elles ont instinctivement des mouvements de défense pour éviter de se retrouver à nouveau humiliées de ne pas réussir. (voir : Boimare, S. (2005). Peur d’apprendre et échec scolaire. Enfances Psy, no28(3), 69‑77.)
Quand j'ai été engagée dans ce projet, c'était pour monter très rapidement des chorégraphies à intégrer au projet de spectacle qui devait se donner 3 mois plus tard. Depuis, le temps a passé, la pandémie a fait reculer de plusieurs mois la date de représentation. Cela me conduit à un changement de rôle : de chorégraphe, je passe progressivement à celui de prof de danse. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Cela me permet d'envisager un travail technique, des apprentissages, des notions qui n'étaient ni nécessaires ni possibles dans un travail chorégraphique avec une contrainte de délai. Mais ces apprentissages auront certainement un intérêt pour enrichir la chorégraphie à préparer.
Par ailleurs, comme on l'a noté plus haut, les choix faits pour la chorégraphie et qui ont fait l'objet d'un apprentissage ne peuvent que très difficilement être modifiés ensuite. Il importe donc de faire ces choix avec prudence et minutieusement. Tout changement à apporter sera une difficulté supplémentaire importante dont il vaut mieux essayer de se dispenser.
A droite : Diagramme représentant la notion de zone de prochain développement vers laquelle un sujet peut se tourner pour accroître son action sur le monde, grandir, apprendre.
La ZPD est déterminée par « la disparité entre l'âge mental, ou le niveau de développement présent, qui est déterminé à l'aide des problèmes résolus de manière autonome, et le niveau qu'atteint l'enfant quand il résout des problèmes non plus tout seul mais en collaboration »2.
C’est la distance entre ce que l’enfant peut effectuer ou apprendre seul et ce qu’il peut apprendre uniquement avec l’aide d’une personne plus experte3.
L’intérêt de ce concept est d’orienter le travail du pédagogue non pas uniquement en fonction du passé, en tenant compte des fonctions arrivées à maturité, mais aussi et davantage en fonction de l’avenir, en déclenchant le développement proche par des apprentissages adaptés. « Ce que l’enfant est en mesure de faire aujourd’hui en collaboration, il saura le faire tout seul demain »4. Autre intérêt : considérer que les différences entre élèves ne portent pas nécessairement sur des acquis mais peuvent tenir à leur marge de progression.
L’apprentissage par imitation et la ZPD sont mis en parallèle par l'Éducatrice Karina Kühni qui relève que l’imitation est également un moyen pour l’enfant de mettre en route des processus cognitifs. L'attention portée à ce que l’enfant peut imiter ou ne peut pas imiter renseigne les éducatrices et éducateurs sur la ZPD de l’enfant, et permet de déterminer ce qui peut être mis à sa disposition pour améliorer le processus d’apprentissage5.
source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_proximale_de_d%C3%A9veloppement
et K. Kühni, « Se hâter lentement vers une certaine proximité », Revue petite enfance, no 114, 2014, p. 70-75 http://www.revuepetiteenfance.ch/?p=826