L’histoire de l’Antoinisme est traversée par une série de dissidences, tant interne qu’externe, qui illustrent la complexité de sa réception et de son évolution dès le début du XXᵉ siècle. Dès sa naissance, le mouvement fondé par Louis Antoine est regardé avec suspicion, voire réprobation, par son milieu d’origine : ainsi, les Spirites francophones – issus du courant kardéciste dont Antoine fut un temps une figure – ont perçu l’Antoinisme comme une dissidence par le fait même de son autonomisation. Louis Antoine, de son côté, s’est défendu de vouloir fonder une nouvelle religion, insistant sur le caractère progressif et universel de son message. Il affirmait dans le Développement :
« Le progrès seul fera comprendre la cause de la diversité des croyances. En nous améliorant, nous surmonterons la matière, par conséquent ses lois qui imposent au croyant de se soumettre à certaines formes dans la pratique de la religion. »
(La croyance & la foi, p.XXXXV)
Cette insistance sur le progrès spirituel et la relativité des formes religieuses visait à déjouer toute fixation dogmatique, mais n’a pas empêché la perception d’une rupture avec le spiritisme.
Par ailleurs, certains chercheurs, notamment dans le champ de la sociologie des religions, ont classé l’Antoinisme parmi les mouvements à coloration « gnostique » : il y aurait une démarche d’initiation, une valorisation d’un savoir intérieur, et une posture de distanciation vis-à-vis des dogmes institutionnels, qui évoquent la logique des mouvements gnostiques anciens.
Enfin, les sources grand public telles que Wikipédia qualifient l’Antoinisme de « culte d’inspiration chrétienne », soulignant à leur manière la tension entre l’enracinement du mouvement dans l’imaginaire chrétien populaire et sa volonté d’ouvrir la voie à une lecture universelle, ce qui apparaît aussi comme une forme de dissidence ou d’alternative à l’orthodoxie chrétienne classique.
Ainsi, l’Antoinisme a dû composer dès son origine avec une double dynamique de dissidence : d’abord à l’égard du spiritisme, dont il marque l’émancipation tout en revendiquant une fidélité morale ; ensuite, par sa plasticité doctrinale et institutionnelle, face aux attentes de conformité véhiculées tant par les sciences religieuses que par la culture commune. Ce contexte explique la diversité des formes et des conflits internes qui ont jalonné l’histoire du mouvement.
Issu de Touche à tout de novembre 1913.
Illustration issue de Christ parle à nouveau.
représentation du Père Dor en Christ soignant les malades, reprenant celle d'Antoine le Guérisseur
L’Antoinisme, tout en étant né officiellement comme un mouvement religieux et spirituel dans la Belgique du début du XXe siècle, n’a rapidement pas échappé à des tensions internes et à des ruptures, dès l’époque du fondateur Louis Antoine. Parmi les premières dissidences identifiées figurent celles de Robert Jousselin à Verviers et Paris, ainsi que celle de Pierre Dor dans la région du Hainaut.
R. Jousselin : une dissidence singulière et méconnue
R. Jousselin, peu documenté, apparaît dans les sources anciennes comme un guérisseur et un homme d’aspiration spirituelle proche de l’Antoinisme mais en rupture avec certains aspects de la doctrine et de la pratique. Mentionné notamment dans des revues spirites et populaires de l’époque (1910-1913), Jousselin donnait des consultations où il revendiquait l’usage d’une « force secrète » plus philosophique que méthodique, rejetant les remèdes matérialistiquement explicables. Son style mêlait mysticisme et une démarche d’éthique pratique, une « philosophie transcendante » selon ses termes, tout en restant en contact indirect avec les cercles antoinistes. Il aspirait à fonder une « Ligue d’éthique et du bien moral » qu’il voyait comme une régénération du monde. Toutefois, sa dissidence ne donna pas lieu à un mouvement structuré durable et resta marginale, mais elle atteste des diverses tensions sur la manière d’interpréter la spiritualité antoiniste dès ses premiers temps.
Pierre Dor : le « dorisme », une dissidence structurée et controversée
Pierre Dor (1862-1947), neveu du Père Antoine, constitue la dissidence la plus notable et développée parmi les premières. Initialement proche et participant au groupe spirite que dirigeait son oncle, il se détacha pour mener sa propre voie, tout en restant lié à la famille et au mouvement. Il fonda ce que l’on appellera plus tard le « dorisme », notamment dans le Hainaut avec une forte implantation à Roux et ses environs.
Dor revendiquait une autorité spirituelle qu’il associait directement à la lignée d’Antoine, mais en s’apparentant au Christ lui-même dans sa mission. Il rejeta certains dogmes comme la notion classique d’un Dieu créateur, la considérant comme source d’illusion et d’empoisonnement spirituel, affirmant une conception morale abstraite et une guérison par la foi et la purification intérieure. Pour lui, la bonté excessive devenait un « défaut » nuisible à autrui. Il proposait des pratiques spécifiques, telles la diète rigoureuse, la chasteté avant le mariage, et recommandait jusqu’à la non-participation aux scrutins électoraux.
À partir des années 1910, il publia plusieurs ouvrages (notamment Catéchisme de la restauration de l’âme et Le Christ parle à nouveau), mêlant influences antoinistes, kardécistes et tolstoïennes. Son mouvement connut un franc succès local avec des milliers de consultations et un réseau de succursales. Cependant, ces succès entraînèrent rapidement des critiques, notamment judiciaires liées à la pratique illégale de la médecine, et des accusations diverses (gestion financière, comportements moraux), qui précipitèrent le recul et la marginalisation du dorisme dans l’après-guerre. Pierre Dor fut condamné en justice et son mouvement disparut progressivement après sa mort en 1947.
L’histoire de ces dissidences illustre les difficultés inhérentes à la structuration d’un nouveau mouvement spirituel, où la quête d’autorité, la diversité d’interprétations et les tensions pratiques se mêlent. La figure charismatique du Père Antoine fit converger autour d’elle des adeptes passionnés mais aussi ambitieux, certains voulant perpétuer un chemin individuel au détriment de l’unité doctrinale.
Dès l’origine, l’Antoinisme faillit à sa promesse d’un message unifié et voit apparaître des cheminements différents, oscillant entre fidélité modifiée et rejet du cadre central.
« Les personnes qui ont établi un nouveau groupe et y font des réunions pour la lecture de l’Enseignement, témoignent qu’elles ont l’intention de le propager ; si elles ne voient pas plus le mal dans les adeptes du groupe de Jemeppe que ceux-ci ne doivent le voir en elles, elles seront toujours ainsi dans la raison, sur laquelle j’ai appuyé cet Enseignement, elles ne font que donner plus d’extension à notre libre arbitre, de cette façon chacun pourra agir à sa guise tandis que s’il n’y avait qu’un seul groupe, on ne serait pas libre puisque pour entendre l’Enseignement, on ne pourrait se dispenser d’en faire partie. »
Le Développement, Nous devons toujours respecter notre naturel, pp.174-175.
Les pratiques instaurées par la Mère Antoine et la ritualisation de l’Antoinisme
Après la mort du Père Antoine en 1912, sa veuve, connue comme la Mère Antoine (Jeanne-Catherine Collon), prit la direction du mouvement avec une volonté ferme d’assurer la continuité et l’organisation du culte. Cependant, cette période marque un tournant important dans la structuration et surtout la ritualisation du culte antoiniste, tendant à se rapprocher des formes et symboliques plus proches de celles du catholicisme romain, ce qui engendra des tensions avec l’esprit originel du Père.
1. Centralisation de l’autorité autour de la Mère et institutionnalisation
Bien que femme analphabète, la Mère sut asseoir une autorité forte pour légitimer sa succession. Dès les années 1910 des articles dans la revue L’Unitif la présentaient comme « l’intermédiaire officiel » entre le Père et les fidèles, assurant que c’est par elle que le Père continuait d’inspirer ses adeptes.
Pour éviter toute contestation, elle limita sévèrement l’autonomie des dévots et desservants : en 1932, elle fit notamment fermer les salles de lecture où des membres enseignaient des interprétations personnelles, imposant un contrôle doctrinal strict. Contrairement aux ouvrages du Père accessibles au public, les textes de la Mère furent consignés dans des Tomes, réservés uniquement aux desservants officiels, renforçant une hiérarchie interne.
2. Rituels et pratiques liturgiques : vers une catholicisation de l’Antoinisme
La Mère institua plusieurs rituels structurants inspirés clairement de la liturgie catholique :
Introduction des portraits : Pour la première fois, la photo officielle du Père Antoine fut placée dans les temples, souvent au centre, avec la mention solennelle « Le Père fait l’Opération ». Peu après, figurait également sa propre photographie. Cette matérialisation du fondateur fut un changement notable par rapport à la sobriété originelle, rappelant la vénération des saints dans le catholicisme.
Mise en place des sacrements : Le culte intégra alors des rituels inspirés du baptême, de la communion et du mariage, rituels absents sous le Père mais qui soulignent une volonté d’officialiser et sacraliser davantage la vie spirituelle des adeptes. Ces cérémonies étaient conduites par les desservants qui transmettaient ce qu’ils désignaient comme le « bon fluide du Père », conférant une dimension sacramentelle analogue.
Déclaration d’autorité durant l’Opération Générale : La Mère insista pour que l’Opération, moment central de prière collective, soit précédée d’une déclaration affirmant que c’est le Père lui-même qui pratique l’Opération par l’intermédiaire du desservant, insistant sur la foi portée en la personne du Père, accentuant ainsi un culte de la personnalité.
Organisation de fêtes cultuelles : En particulier, la date anniversaire du décès du Père, le 25 juin, fut instituée comme la « Fête du Père », occasion de commémorations annuelles, rituels et rassemblements qui firent du Père une figure quasi divine à honorer. Elle instaure également des lectures spécifiques pour les fêtes chrétiennes (et uniquement chrétiennes), renforçant ainsi le lien rituel avec le calendrier liturgique catholique.
3. Effets et critiques : une dissidence vis-à-vis de l’Antoinisme originel
Ces transformations opérées par la Mère Antoine furent perçues par certains fidèles comme une dérive par rapport à la simplicité et au dépouillement que le Père avait voulu. Là où Louis Antoine rejetait toute forme de prêtrise institutionnelle, supports matériels ou ornements ostentatoires, l’ère maternelle instaura un culte hiérarchisé, rituel, avec un corps de desservants cherchant à reproduire des formes ecclésiales.
Cette ritualisation croissante rattacha le culte plus explicitement au christianisme romain, diluant la spécificité ésotérique, morale et thérapeutique de l’Antoinisme. On parle même d’une « catholicisation » du culte, marquée par :
La divinisation implicite du Père Antoine vu comme le Christ,
L’introduction de sacrements d'inspiration chrétienne,
La présence d’images saintes portées en procession,
Un cérémonial davantage codifié et visible,
L’adoption du voile : voile noire ; puis pour la Mère : bonnet noir, ou aucun voile, ni bonnet, puis bonnet blanc (sensé symboliser l’évolution spirituelle de Mère).
Ces évolutions susciteront des dissidences internes dans plusieurs régions, notamment en Belgique où certains temples choisirent un retour à la sobriété originelle après la mort de la Mère (1940), par exemple le siège de Jemeppe, tandis qu’en France et ailleurs les formes instaurées par la Mère continuaient d’être pratiquées.
Conclusion
La période maternelle a profondément transformé l’Antoinisme, en le façonnant sous la forme d’une religion institutionnalisée, proche formellement et symboliquement du catholicisme romain. Cette évolution représente une dissidence par rapport à la fondation du Père Antoine qui avait privilégié une spiritualité intérieure, simple, sans formes excessives ni dogmes rigides.
La tension entre fidélité à l’esprit dépouillé du fondateur et adaptations visibles, rituelles et sociales des héritiers a marqué durablement l’histoire et la dynamique interne du mouvement antoiniste.
Carte postale de la Trinité : Le Père, La Mère et l'Arbre
Au contraire de son neveu, le Père Dor, le Père Antoine ne s'est jamais revendiqué lui-même être un "messie". Jules Leclerc, qui fut déclaré instable, l'aurait appelé dans sa déclaration au juge de son procès "Notre Messie".
Mère fut inspirée en 1935, de placer dans les temples, sur la tribune, une pancarte : "Le Père est le Christ des Antoinistes, il est le deuxième messie". Puis il fut retiré. C'est ainsi que le nomme Vital Coutin dans son livre. C'est également la presse qui emploie souvent ce terme (Gazette de Charleroi, La Croix, Le Monde illustré, Le Temps...).
Annonce dans un Unitif du temps de Mère. Déjà du temps d'Antoine, les sacrements de l'Église catholique étaient reconnus comme valides et il était donc inutile de les reproduire.
Dans la Rue Hullos, avec une reproduction de l'Esprit Consolateur et le panneau : PERE ANTOINE, le grand guérisseur de l'humanité pour celui qui a la foi.
Mère Antoine, coiffée de son bonnet blanc, symbole de pureté et d’autorité spirituelle
« Je ne suis pas venu révéler une autre morale que celle révélée par mes devanciers », écrit le Père Antoine, « je dis plutôt à l’épreuve » (p.192), marquant ainsi sa volonté de s’inscrire dans une continuité humaine et non divine. Contre toute idolâtrie ou autorité spirituelle figée, il rappelle que « les mots ni les phrases n’y sont rien ; seule la morale qui en découle, qui est l’amour divin, est tout » (p.193), insistant sur l’universalité et la temporalité de la Révélation, soumise à l’évolution des consciences. Enfin, conscient du risque d’appropriation ou de déformation de son message, il déclare avec une lucidité prémonitoire : « N’est-ce pas un peu exagérer que de parler d’apôtres », car « c’est par leur manière d’agir, non par un mandat, que certains témoigneront de la foi » (p.126).
La Révélation, L'efficacité des lois morales, pp.125-127 et L'Arbre de la Science de la Vue du Bien, pp.192-194.
Mère, un 25 juin, soutenue par Frère Nihoul et Sœur Deregnaucourt (Archives Temple de Retinne).
Sœur Mathilde Elskens, fidèle au travail de Mère
"Dissidences" autour du retour à la simplicité originelle : entre Nihoul et Hanoul
Après la désincarnation de la Mère Antoine en 1940, le mouvement antoiniste entra dans une phase marquée par des tensions entre les formes rituelles héritées de la Mère et un désir certain de revenir à la praticité épurée et dépouillée voulue initialement par le Père Antoine.
Frère Nihoul et le Temple de Jemeppe
Joseph Nihoul, frère et desservant influent du Temple de Jemeppe, devint dans les années 1940 une figure centrale du retour au culte authentique tel que défini par le Père, ce qu’un certain nombre de fidèles considérèrent comme une dissidence par rapport à l’institution maternelle. Sous sa direction et celle du conseil d’administration, plusieurs décisions furent prises pour supprimer certains éléments introduits par la Mère :
Suppression des portraits du Père et de la Mère dans les temples, estimant que ces images matérielles ne contribuent pas au développement spirituel et allaient à l’encontre de la simplicité originelle.
Réduction des rites et rituels à une forme plus austère, revenant à l’essentiel de la célébration de l’Opération générale, sans ajout liturgique superflu.
Cette démarche fut vue comme un retour légitime "aux sources" mais aussi comme une rupture, voire une dissidence par les partisans de la tradition maternelle.
En conclusion, fort de son rôle de desservant principal et appuyé par les « Dernières Paroles du Père », le Frère Nihoul disposait de l’autorité légitime pour engager ce retour à la sobriété originelle du culte. Sa réforme, visant à supprimer les éléments introduits par la Mère et à recentrer la pratique sur l’essence spirituelle voulue par Louis Antoine, a incarné à la fois un acte de fidélité au fondateur et une rupture perçue comme dissidence par les tenants de l’héritage maternel.
Le Temple rue de Tilff à Angleur et la dissidence menée par Frère Hanoul
Simultanément, à Angleur en Belgique, un autre foyer de dissidence s’affirma. Le Temple situé rue de Tilff, dirigé par le Frère Hanoul, refusa fermement de suivre les directives centralisatrices de Jemeppe, particulièrement celles imposées par Nihoul et le conseil.
Hanoul rejeta notamment la réforme iconoclaste du retrait des images, maintenant la présence des portraits du Père et de la Mère dans le temple.
Il soutint une vision du culte qui intégrait les rituels maternels, refusant de revenir à un dépouillement radical.
Cette obstination l’amena à être désavoué officiellement, et le temple de la rue de Tilff fut fermé par les autorités religieuses de Jemeppe.
Cette dissidence à Angleur incarne ainsi le refus d’un retour drastique à l’orthodoxie paternelle stricte et témoigne du dilemme entre tradition et rénovation, entre rituels plus visibles ou austérité fondatrice. À l’instar du Frère Hanoul à Angleur, Sœur Elskens incarne la fidélité à l’héritage ritualisé et institutionnel instauré par la Mère Antoine, illustrant ainsi les tensions internes à l’Antoinisme entre le maintien des pratiques maternelles et les appels à un retour à la simplicité originelle prônés par certains, un conflit qui a profondément marqué la dynamique du culte.
Conclusion
Ces deux dissidences symbolisent la tension interne majeure dans l’Antoinisme post-maternel : une ligne dure, incarnée par Nihoul à Jemeppe, cherchant à restaurer l’œuvre pure de Louis Antoine via un culte dépouillé et sans images ; et une résistance régionale, avec Angleur et Hanoul, qui maintient un héritage ritualisé avec images et pratiques maternelles.
Ce conflit illustre une problématique fréquente dans les mouvements spirituels d’origine charismatique, entre fidélité au fondateur et adaptations successives, avec des enjeux de légitimité, d’autorité, et de cohésion communautaire.
Après la désincarnation de la Mère en 1940, les temples antoinistes français de Tours, Nantes et Reims (et peut-être d'autres) connaissent une période marquée par des dissidences liées à la volonté de certains fidèles de s'opposer à l' héritage maternel et aux réformes imposées.
À Nantes, Reims et surtout à Tours, en septembre 1943, une dissidence structurée prend la forme de la création de l’« Association Cultuelle Antoiniste Traditionaliste », qui revendique la possession du temple situé au 75 rue d’Amboise. Cette association regroupe aussi des desservants des temples de Nantes et de Reims, exprimant comme à Jemeppe sur l’instigation du Frère Nihoul une volonté commune de maintenir une pratique plus fidèle à la tradition originelle, en rejetant certaines directives maternelles, notamment les modifications liturgiques et iconographiques.
Le Frère Jeannin, secrétaire moral en France du collège des desservants, joue alors un rôle d’instance répressive et centrale pour le mouvement antoiniste officiel. Il intervient auprès des temples français, en particulier ceux de Tours, Nantes, et Reims, pour bloquer ou limiter ces velléités d’autonomie et d’adaptation locale. Ses actions visent à imposer le cadre institutionnel hérité de la Mère, avec ses formes rituelles et son organisation hiérarchique, ce qui suscite des tensions et parfois des refus catégoriques se concluant par des exclusions.
Ces dissidences françaises d'obédience belge, bien que minoritaires, illustrent la difficulté du culte antoiniste à concilier uniformité doctrinale et adaptations régionales, en particulier face à la fermeté exercée par les autorités institutionnelles du mouvement, incarnées par le frère Jeannin et le collège des desservants. Elles témoignent aussi du conflit latent entre la mémoire fidèle au Père et l’héritage ritualisé maternel.
Cette situation fait écho à des dissidences plus larges dans l’Antoinisme, oscillant entre autorité centrale et autonomies locales, entre rite institutionnalisé et quête d’authenticité spirituelle.
À Évreux, un Déclaration à la préfecture de l'Eure, le 19 juillet 1943 a pour but les "modifications aux statuts de l'association, destinées à préciser ses liens de subordination à l'Union des associations cultuelles antoinistes."
Y aura-t-il eu également là un désir de suivre les simplifications instaurées par Jemeppe de pratique plus fidèle à la tradition originelle ?
Après la création d’un groupe dissident à Liège, le Père répond dans le Développement sans condamner, affirmant que « les personnes qui ont établi un nouveau groupe […] ne font que donner plus d’extension à notre libre arbitre » (p.174). Il rappelle que « si même vous êtes divisés à l’effet en agissant naturellement, vous ne le serez pas à la cause » (p.173), insistant ainsi sur la primauté de la sincérité intérieure sur l’unité extérieure.
Le Développement, Nous devons toujours respecter notre naturel, pp.161-176.
GROUPE ANTOINISTE - 244, Rue Gilles Magnée, ANS - LIÈGE
Les plus petites dissidences dans l’Antoinisme se manifestent notamment par des groupes locaux à dimension restreinte qui revendiquent une fidélité plus marquée soit à la lignée maternelle en Belgique, soit à l’esprit originel du Père en France.
En Belgique, le groupe antoiniste d’Ans, situé au nord-ouest de Liège, représente un foyer modeste mais fidèle au travail et à l’héritage de la Mère Antoine. Ce groupe a conservé une organisation et un culte structurés autour des formes ritualisées maternelles, témoignant ainsi d’une fidélité à l’autorité spirituelle centralisée qu’elle a instaurée. Ce groupe, bien que petit, s’inscrit dans la continuité maternelle et illustre, à l'instar de Retinne, la persistance de cette ligne plus institutionnalisée dans certains territoires belges.
En France, une dissidence plus petite encore s’est formée après la Seconde Guerre mondiale à La Teste, à 5 km d’Arcachon, regroupant une cinquantaine de personnes issues majoritairement du milieu populaire (domestiques, etc.). D’après Chéry (1954), cette « petite secte dissidente » est restée marginale mais significative par sa fidélité revendiquée au culte originel fondé par le Père Antoine, rejetant implicitement ou explicitement les aménagements liturgiques maternels. Ce groupe illustre la permanence d’une volonté locale de maintenir une pratique fidèle à la simplicité et aux fondements doctrinaux du fondateur, notamment en milieu ouvrier ou populaire, soulignant la diversité des réceptions régionales du mouvement et les expressions dissidentes à échelle réduite.
Ainsi, ces deux cas illustrent la complexité interne du culte antoiniste, qui comprend, à côté des grandes dissidences institutionnelles, des petites communautés fidèles à l’une ou l’autre composante (hérétique pour certains) du mouvement, incarnant les tensions historiques entre tradition paternelle et héritage maternel dans un contexte localisé et à faible effectif.
Le Temple de Retinne, en Belgique, constitue une réussite notable des fidèles attachés à la ligne maternelle dans le culte antoiniste. Officiellement, il est géré par l’ASBL « Les Disciples de Père et Mère Antoine », une association sans but lucratif créée en 1964 pour assurer le respect fidèle des enseignements du Père et de la Mère Antoine, ainsi que la garantie de leur authenticité.
Son statut, publié au Moniteur Belge, prévoit la construction et la réhabilitation des salles de lectures et temples conformément à l’exemple laissé par la Mère Antoine, avec pour but moral la diffusion et la sauvegarde de la doctrine maternelle. Les membres doivent verser une modique cotisation annuelle pour adhérer, ce qui traduit une forme d’organisation associative formelle et financée.
Cette structuration avec cotisations et gestion associative représente un certain formalisme et un cadre institutionnel contraignant par rapport aux principes originaux du culte antoiniste tels que Louis Antoine les a indiqués, notamment :
Le refus de toute imposition financière et de pression sur les fidèles.
L’absence de hiérarchie pesante et institutionnalisation rigide, prônant une spiritualité libre, simple et sans dogme imposé.
Le rejet du corporatisme religieux structuré autour d’un appareil officiel rigide, favorisant l’autonomie et la pratique intérieure.
Le procès du frère Hanoul, qui chercha à revenir au « culte antoiniste primitif » à Angleur et fut juridiquement interdit d’utiliser l’enseigne « Culte Antoiniste », illustre le cadre légal strict protégeant l’identité institutionnelle du mouvement. De manière parallèle, le Temple de Retinne, administré par l’ASBL « Les Disciples de Père et de Mère Antoine », affiche l’inscription « TEMPLE - ANTOINISTE » plutôt que « CULTE ANTOINISTE », reflétant cette même volonté d’éviter toute confusion avec l’organisation centrale tout en affirmant son autonomie. Ces faits témoignent des tensions historiques entre centralisation et dissidences internes dans l’Antoinisme, où des groupes fidèles à la tradition maternelle cherchent à préserver leur spécificité tout en respectant les décisions judiciaires protégeant le monopole doctrinal du culte officiel.
En résumé, l’ASBL « Les Disciples de Père et de Mère Antoine » incarne la volonté de préserver et diffuser un antoinisme fidèle au modèle rituel et institutionnel développé par la Mère, par ses statuts formels, sa cotisation annuelle et son appel à la reconstruction des temples selon ce modèle. Cependant, ce niveau de formalisation et d’organisation constitue une forme partielle de dissidence par rapport aux principes originaux du Père Antoine, qui prônait une spiritualité libre, sans contraintes institutionnelles strictes ni obligations financières importantes.
En conclusion, malgré ce que prévoyaient ses statuts en matière de « construction et réhabilitation des salles de lectures et temples », l’ASBL « Les Disciples de Père et de Mère Antoine » à Retinne n’a pas réussi à essaimé ni à développer significativement son réseau. Cela contredit l’idée, parfois avancée parmi certains fidèles de la Mère, que la perte de vitesse du culte antoiniste en Belgique serait principalement due au retrait des portraits du Père et de la Mère dans les temples. L’exemple de Retinne montre plutôt que les dynamiques de croissance et de vitalité du culte sont plus complexes et ne se réduisent pas à une simple question d’iconographie.
Frère Miot - Sr Jeannin - Pré-St-Gervais 1970
(Archives du Temple de Retinne)
Carte postale écrite à l'occasion de cette "réconciliation".
Procession des iconodules "pour la Fête de Mère et la Remise des Portraits dans les Temples" faisant suite à plusieurs manifestations.
Le frère Lucien Miot, arrivé dans le mouvement en 1967 après une période personnelle difficile suite à la mort de son épouse, s’est investi profondément dans le culte antoiniste, notamment comme desservant du temple de Seraing puis comme Secrétaire moral à Jemeppe. Soutenu par des adeptes français, il œuvra au rétablissement du travail de la Mère Antoine, dans un contexte où les iconodules, fervents défenseurs des portraits du Père et de la Mère, revendiquaient leur réintégration dans les temples, en opposition à l’iconoclasme pratiqué jusque-là suite aux décisions du frère Nihoul dans les années 1940.
Le lundi de Pâques 1970 constitua un moment-clé : grâce au travail concerté du frère Lucien Miot et du frère André du temple de Hors-Château, les portraits du Père et de la Mère furent réinstallés dans le temple de Jemeppe. Cette réintégration fut officiellement célébrée lors de deux Opérations avec un temple comble, coorganisées notamment par Sœur Ghislaine Dumont à la grande Tribune et Sœur Jeannin à la petite Tribune. Cette date symbolique marquait également le 60e anniversaire de la première Opération Générale réalisée par le Père en 1910, renforçant son importance spirituelle et historique.
Ce retour des images s’accompagna d’un véritable renouveau du culte en Belgique dans cette décennie, marqué par la création du journal antoiniste « Le journal d’informations morales » sous l’impulsion du frère Miot. Jacques Cécius, un témoin de l’époque, soulignait la joie et l’enthousiasme des adeptes lors de ce rétablissement des photos et de la reprise de l’Opération du dimanche, signe d’un retour à la tradition maternelle plus ritualisée et apaisée après des décennies de tensions.
Ainsi, le frère Lucien Miot incarna la transition entre un Antoinisme idéologiquement divisé entre iconoclastes et iconodules, permettant un compromis pacificateur qui fit écho à la fidélité au travail de la Mère tout en accueillant les attentes des fidèles attachés aux images saintes.
Cette période reste un jalon majeur dans l’histoire du culte, témoignant de la complexité des héritages spirituels et des dynamiques internes au mouvement antoiniste en Belgique.
Pendant que des adeptes font tous leur possible pour lutter contre les formes, d'autres s'efforcent de les restaurer. En 1963 et 1964, le 25 juin, ils organisèrent un cortège à Jemeppe avec des images à leur boutonnière et un grand portrait du Père et le 3 novembre, ils firent de nouveau un cortège avec des images et lurent une allocution devant le Temple de Jemeppe. A quoi cela peut-il servir ? Uniquement à semer la division entre nous.
Pour le Père « cette manière de faire est un peu le système des partis ». Il préfère « révéler, pour ceux qui désirent les entendre, l’amour et la loi morale », en insistant sur « l’exemple avant tout ». Il affirme que « la révélation est pure » et « on ne peut y nuire en rien ; celui qui chercherait à la faire déconsidérer se ferait déconsidérer lui-même », soulignant que « grâce à la vigilance de nos ennemis, nous ne pouvons guère sortir des lois ».
La Révélation, L’Efficacité des lois morales, pp.121-127.
Dans une lettre datée du 12 juillet 1999, adressée aux desservants, auxiliaires et responsables des temples, elle a clairement affirmé que chaque temple est autonome et que le desservant est responsable de son temple tant matériellement que spirituellement.
Sœur Dumont y précise que, loin d’imposer une ligne stricte, « le Représentant du Père ne décide pas, il exécute l'inspiration qu'il reçoit du Père » et « n'impose rien à personne, tout le monde est libre ou pas de suivre l'inspiration ». Par conséquent, elle a laissé aux desservants la liberté totale de conserver ou non les portraits du Père et de la Mère dans leurs temples, instaurant ainsi une souplesse respectueuse des divers courants et sensibilités internes au mouvement.
Cependant, cette autonomie n’a pas empêché le déclin de certains temples, qui ont fermé faute de desservants pour assurer leur continuité, ce qui contredit l’idée parfois avancée par des fidèles de la Mère selon laquelle « Jemeppe aurait coupé le fluide » du culte.
À ce jour, après la désincarnation de sœur Ghislaine Dumont, on observe notamment le cas du temple de Vottem, qui a rouvert ses portes à l’initiative d’un fidèle attaché au travail de la Mère. Ce temple a réintroduit les portraits du Père et de la Mère, bénéficiant de l’aval des autorités du culte à Jemeppe, ce qui illustre la diversité des pratiques et la continuation vivante de l’Antoinisme, dans un équilibre parfois subtil entre respect des traditions et adaptations locales.
Cette situation actuelle confirme que, malgré les dissensions historiques autour de l’usage des images, le culte antoiniste fonctionne aujourd’hui dans une forme modifiée d’autonomie, où la fidélité aux enseignements s’exprime selon des modalités propres à chaque temple et sa communauté.
À la suite de la désincarnation de la Mère Antoine en 1940, en Belgique, le rôle de Représentant du Père n’était pas dévolu au desservant du temple. Le frère Joseph Nihoul prit la fonction de Représentant du Père par intérim cette même année, confirmée par vote majoritaire après la guerre. Il transmit ensuite ce rôle au père de sœur Ghislaine Dumont. Après la désincarnation de ce dernier et en l’absence de desservant à Jemeppe, il n’y eut plus de Représentant du Père jusqu’à ce que sœur Marie-Thérèse devienne desservante, puis que sœur Ghislaine deviendra Représentante du Père pour la Belgique en 1985.
Dans ce contexte, les tensions internes liées aux iconoclastes (partisans du retrait des images sacrées) et aux iconodules (attachés à leur maintien) marquèrent fortement Jemeppe. En Belgique, notamment dans les années 1940, sous l’impulsion du frère Joseph Nihoul et le Conseil d’Administration, les portraits du Père et de la Mère Antoine furent retirés des temples, manifestant une posture iconoclaste, alors qu’en France la tradition maternelle et le cadre rituel furent davantage respectés sous le contrôle rigide du frère Jeannin.
Après une période de réintégration des portraits du Père et de la Mère en 1970, impulsée notamment par le frère Lucien Miot, Jemeppe a opéré un nouveau virage le 15 août 1985 (date marquant le 75e anniversaire de la Sanctification du Culte par le Père et de la Consécration du Temple de Jemeppe) en retirant à nouveau ces images des temples. Ce retrait s’appuie sur une justification spirituelle et doctrinale claire : il s’agit de revenir à la simplicité originelle voulue par le Père Antoine, qui mettait en garde contre l’attachement à la personne du Révélateur au détriment de sa Révélation.
Le document émis à cette occasion insiste sur le fait que « s’attacher à la personne du Révélateur, c’est méconnaître Sa Révélation », et que continuer de prier devant les images « maintiendrait les adeptes dans la croyance » plutôt que dans la foi véritable. Il souligne que, pour le Père, Dieu « réside exclusivement au sein de l’homme » et que la vraie foi doit dépasser la forme matérielle des images pour se concentrer sur la pratique morale et l’amour désintéressé.
Ainsi, depuis 1985, Jemeppe conserve cette posture iconoclaste, sans réhabiliter les portraits dans ses temples, conformément à cette lecture stricte des enseignements du Père Antoine. Ce choix témoigne d’une fidélité durable à la tradition iconoclaste belge initiée dans les années 1940, qui persiste encore aujourd’hui, marquant une identité spirituelle spécifique au sein du mouvement antoiniste.
Jemeppe est resté fidèle jusqu’à aujourd’hui à cette forme d’iconoclasme, privilégiant l’enseignement et l’expérience intérieure de la foi plutôt que le culte des images, illustrant la complexité et la diversité des héritages au sein de l’Antoinisme belge.
En France, malgré un essai infructueux de retirer les portraits du Père et de la Mère (information rapportée par sœur Arlette, elle-même informée par le dernier Représentant du Père en France, frère Madeleine), aucun temple ne bénéficie réellement de la souplesse laissée aux desservants comme en Belgique. Les temples français restent globalement fidèles à la présence des images, sans remise en cause notable de cette tradition. Cependant, cela n’empêche pas certains temples d’être actuellement signalés comme « FERMETURE PROVISOIRE » sur le site officiel français du culte antoiniste, témoignant des difficultés et du déclin que connaît aussi le mouvement en France.
L’histoire du culte antoiniste révèle depuis ses débuts une dynamique complexe, marquée par des dissidences initiales comme celles de Jousselin et Pierre Dor, puis par une forte institutionnalisation sous l’égide de la Mère Antoine. À mesure que le culte se structure et se formalise, ce cadre rigide engendre des tensions et des retours périodiques à une simplicité originelle, illustrés en Belgique par le retrait des portraits dans les temples dès 1940, signe manifeste du tiraillement entre la fidélité au message moral du Père Antoine et les expressions plus liturgiques instaurées par la Mère.
Les décennies suivantes voient émerger diverses tentatives dissidentes, que ce soit les traditionnalistes en France, les groupuscules locaux tels ceux d’Ans ou de La Teste, ou encore l’ASBL « Les Disciples de Père et de Mère Antoine » à Retinne, tous illustrant une quête constante d’authenticité et d’identité face à la centralisation institutionnelle et à la diversification des pratiques . À Jemeppe, cette tension s’incarne dans le conflit entre iconoclastes et iconodules, alternant entre prééminence des images (années 1970) et retour aux sources plus strict (depuis 1985), alors même que la souplesse concédée récemment aux temples et desservants n’a pas suffi à enrayer la diminution du nombre d’adeptes, révélant l’effet de facteurs plus profonds tels que l’évolution socioculturelle et le vieillissement des communautés.
Ainsi, le parcours de l’Antoinisme illustre un mouvement continuellement tiraillé entre fidélité à une spiritualité libre et désintéressée prônée par son fondateur, et les nécessités institutionnelles qui ont modelé son expression. Les dissidences internes, les réformes iconoclastes et les compromis successifs témoignent d’une recherche perpétuelle d’équilibre et d’authenticité, dans le contexte souvent fragile d’un culte minoritaire aujourd’hui davantage confronté à ses propres défis internes qu’aux controverses symboliques comme celle des portraits.
« Tout arrive en son temps. Ce que je peux enseigner est le résultat de mon travail. […] Seront apôtres celles qui se dévoueront pour le travail moral, qui prêcheront d’exemple l’amour et le désintéressement, qui feront comprendre, par leur manière d’agir, que l’enseignement n’a d’autre base que la foi.
» Rien ne portera obstacle à leur mission ; elles pourront donc continuer l’œuvre. »
La Révélation, L’Efficacité des lois morales, p.124 et p.127.
Mais au-delà de ces dynamiques internes, il faut souligner la profonde incohérence qu’a représentée l’introduction de rites inspirés du catholicisme par la Mère Antoine. Comme le montre Pierre Debouxhtay : « Les antoinistes (…) doivent être traités canoniquement comme sont traités les membres de toute secte hérétique ou schismatique », la doctrine officielle de l’Église refusant toute proximité doctrinale avec le mouvement, indépendamment des ressemblances extérieures . Il est d’autant plus paradoxal que la Mère ait instauré, dès les années 1930, des pratiques comme le baptême ou le mariage cultuel, mentionnées sur les affiches du Temple de Jemeppe. Ces cérémonies, profondément décharnées et sans sacrements véritables, sont en fait contraires à la doctrine originelle qu’Antoine lui-même avait explicitement rejetée : « La Révélation les anéantit. … Imiter ces cérémonies ce serait faire désapprouver notre enseignement… Si nous les introduisions dans notre culte, elles nous feraient aboutir à de grandes contrariétés » (Debouxhtay, 1945, citant L’Unitif, I, 2, p. 5) . Ainsi, la tentative de rapprocher l’Antoinisme du catholicisme par des rites à peine formels se révèle doublement incohérente : elle contredit le rejet des formes voulu par le fondateur et n’a jamais suscité de reconnaissance ecclésiale – l’Église déclarant même, par décret du Saint-Office, les principes fondamentaux du mouvement comme incompatibles avec la doctrine chrétienne.
Debouxhtay analyse également les causes du succès et de la survivance du culte, évoquant le contexte social et l’attirance des classes populaires pour une religion accessible, portée par la réputation des guérisons et une morale jugée plus souple. Il cite Mgr Leroux, qui dénonce « le laxisme de la morale antoiniste qui permet de suivre ses instincts naturels et de ne voir le mal en rien », et souligne que c’est le caractère populaire et l’éloignement du clergé, « l’insondable ignorance religieuse des masses ouvrières et les absurdes préjugés contre l’Église », qui feraient le succès du culte (Debouxhtay, 1945, chap. V) . Debouxhtay s’étonne lui-même de la pérennité du mouvement après la mort de la Mère Antoine, observant que la suppression des portraits dans les temples belges a entraîné un nouvel iconoclasme et des dissidences régionales qui témoignent de la fragilité et de la pluralité du mouvement, bien qu’il soit resté vivant et implanté sur plusieurs continents.
En définitive, la trajectoire contemporaine de l’Antoinisme révèle un mouvement doublement dissident : traversé de conflits internes entre tradition originelle et rites importés du catholicisme, et rejeté en bloc par l’Église qui considère ses fondements comme hérétiques et incompatibles avec la doctrine chrétienne . Comme le résume Debouxhtay : « Si la morale antoiniste coïncide sur certains points… elle s’oppose souvent à celle-ci, par exemple par la négation des lois divines et de l’existence du mal » (Debouxhtay, 1945, chap. VI). L’incohérence des réformes liturgiques, loin de renforcer l’identité ou la légitimité du culte, a creusé les lignes de fracture internes et extérieures : entre fidélité à l’enseignement du Père, pratique institutionnelle ritualisée, et refus catégorique d’intégration au christianisme officiel. Cette tension continue de façonner la dynamique antoiniste jusque dans ses évolutions les plus récentes.