2014 MARSEILLE

Marseille a accueilli la 18
ième université du CFDU les 28, 29 et 30 août 

CFDU – Université 2014

Les défis des territoires littoraux.

Synthèse des échanges par Lionel Prigent. 


Avertissement : ce travail ne constitue pas un compte-rendu exhaustif des exposés présentés au cours de l’université du CFDU. Il vise davantage à relever les croisements, les convergences, les objets de questionnement rencontrés au fil des interventions et s’apparentent à un exercice de conclusion et de mise en perspective.


Le programme de cette 18e université d’été avait un goût de vacances… Bien des raisons nous poussaient à ce sentiment :

  • le temps bien sûr. Plus agréable et ensoleillé que celui des dernières semaines pour nombre de participants ;
  • la ville d’accueil, Marseille, dont l’évocation et quelques lieux emblématiques remis en lumière par la Capitale européenne de la culture l’an dernier, ne peuvent laisser indifférents
  • le thème retenu enfin : les défis des territoires littoraux… dont la formulation, si l’on n’y prend pas garde, a des accents d’intervilles …

Mais l’affaire est autrement sérieuse et les débats qui ont occupé ces deux jours suffisent à nous en convaincre.

Le propos liminaire qui accompagne le programme est à cet égard, plus qu’une mise en perspective, une forme de mise en garde sur les défis à relever dans les prochaines années (dans un calendrier qui semble sans cesse s’accélérer). Revenons-y un instant. Il y est question :

  • de changement climatique ;
  • de rareté et de menace ;
  • de conditions de survie ;
  • mais aussi, à propos de la mer, d’exutoire et de benne à ordure qui se transforme en un continent de déchet…

Le sujet posé porte donc sur notre relation à la mer, dans un contexte territorial qui est celui des espaces particuliers qui font le passage entre terre et mer. Abers, rades, baies, falaises, deltas, pointes sont autant de mots de notre géographie qui désignent ces espaces de passage, de transition. Les ports sont les portes vers l’ailleurs, d’autres terres plus loin, mais sont d’abord le passage des hommes et des marchandises à la mer. Les plages sont devenues et demeurent les lieux de tourisme privilégiés et attirent chaque année des millions de personnes ; les rivages accueillent les constructions, résidences permanentes ou secondaires, aménagement d’accueil, parking. Et dans ce mouvement humain difficile à résumer, les impératifs sont à la fois pluriels et contradictoires :

  • les littoraux (j’use à dessein de ce pluriel) sont des ressources à développer, à exploiter, pour attirer les populations et faire venir les richesses, pour produire et pour offrir les conditions de vie ;
  • les littoraux sont aussi des espaces rares, finis dont l’utilisation peut conduire à des processus irréversibles et il faut donc s’assurer de pratiquer les meilleurs usages ;
  • enfin, dans la ligne paradigmatique du développement durable, il nous est aujourd'hui de plus en plus évident que les littoraux sont des espaces vivants sur lesquels doit s’appliquer l’impératif éthique de responsabilité d’Hans Jonas : préserver pour transmettre aux générations futures.
Les préoccupations prennent un tour concret : accessibilité à la mer, gestion de la qualité des eaux, entretien et évolution des paysages. Elles relèvent de principes fondamentaux qui participent aujourd’hui à un ensemble d’objectifs qui ne sont plus guère discutées tant ils semblent partagés : droit à la mobilité, droit à l’accès à la mer et au rivage, mais aussi, dans un autre registre, mixité sociale, mixité des fonctions, compacité, complexité…

Dans ce contexte, la responsabilité des urbanistes, des aménageurs est importante. Si la ville, comme espace générique d’habitat et de production, est partout, comme l’indiquait le président du CFDU en ouverture de l’université, elle est particulièrement présente au bord de la mer, historiquement et dans un mouvement démographique qui se confirme depuis le XXe siècle. L’enjeu est donc immense.

 

Je vais essayer de me livrer à l’exercice d’une synthèse des propos.

Nous avions trois ateliers (ou plutôt 2,5 si nous faisons la moyenne de ce matin) :

  • Projets innovants ;
  • Villes ports ;
  • Préservation du patrimoine « eau ».

À chaque fois, les intervenants ont présenté des expériences riches : près d’une douzaine en tout, même si Marseille, bien sûr, a été plus largement évoqué.

Mais si vous me l’autorisez, je vais d’entrée de jeu, tenter de me défausser, en proposant non pas une lecture linéaire des discussions mais une présentation par entrée thématique. Ce n’est pas une simple dérobade, mais le souci de tirer quelques enseignements.

En effet, des discussions et des notes qui ont été prises et que quelques-uns parmi vous avez partagées avec moi, il semble se dégager quelques préoccupations. Je les ai relevées par une série de mots clés que nous allons ainsi parcourir :

  • désigner,définir ;
  • décrire,mesurer,évaluer ;
  • innover et réaliser ;
  • mais aussi et enfin relier,gouverner ;

  

1.     Désigner, définir

De quoi parle-t-on ? Je vais citer ici Claudel : Nommer une chose, c'est la produire inexterminable.

Et c’est bien par cette action difficile qu’il nous faut commencer. Le premier film qui a été diffusé, extrait d’une émission de télévision, l’a rappelé à propos : qu’est-ce que les littoraux ? Comment les définir, les reconnaître ?

L’exposé ne nous a pas seulement rappelé l’importance de l’objet pour la France : 5500 km de littoraux métropolitains et 8200 km outre mer, soit 10 % des côtes européennes. Il n’a pas seulement rappeler que ce sont des milieux dynamiques et fragiles, denses en population, en activités économiques, touristiques, en infrastructures, ce sont aussi des territoires où les préoccupations des spécialistes sont nombreuses et où chacun, emporté par ses propres méthodes et objectifs, a fixé ses règles de définition et de représentation : il y a ainsi des 0 différents : celui des terriens et celui des marins pour représenter les estrans. Et il faut donc aujourd’hui une initiative européenne pour tenter de donner une définition homogène à nos littoraux. Le travail est d’autant plus important qu’il permet d’anticiper les conséquences des changements climatiques. 

Mais les enjeux de définition ne se résument pas seulement à nos bandes littorales. D’autres expériences ont apporté les mêmes interrogations : ainsi, le programme CATMED « changer les métropoles méditerranéennes avec le temps » se heurte-t-il aussi à la définition d’une ville méditerranéenne : quels critères retenir en effet pour caractériser dans un même ensemble Rome et Marseille, Thessalonique et Barcelone, Malaga, Séville, Gênes… Dans ces villes, comment définir un quartier durable, selon quels critères ? Quels indicateurs ?

Mais la question de la définition va plus loin et présente d’autres problématiques. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de désigner, il faut encore que l’on s’entende sur ce que l’on doit désigner. Trois exemples que je vais reprendre ici rapidement vont illustrer cela :

Le premier concerne Toulon il y a quelques instants : est-ce la rade et ses communes ? Est-ce la ville ?

Le second concerne le parc national de Port-Cros. Né dans une vocation de protection à sa création en 1963, il a aujourd’hui une vocation bien plus large de valorisation du territoire et couvre un territoire bien plus vaste que son périmètre initial. Cependant, son intitulé inchangé maintient auprès du plus grand nombre d’acteurs l’idée de ses missions initiales. Et il faut donc envisager tout un travail d’explication pour que la notion retrouve sens.

Davantage encore, la question de la désignation est apparue dans les discussions qui ont mis à jour les empilements de découpages administratifs qui sont autant de territoires de compétence : Marseille, c’est à la fois la ville, l’agglomération, la métropole aujourd’hui, le port (et mieux, un port autonome)… On ajoute un mot, on complexifie les intitulés officiels mais la préoccupation réelle a bien été martelée par les élus présents hier matin : la question en jeu est bien celle de la concurrence entre les grands territoires. Et la question présente du développement est bien celle de la place de Marseille face à Lyon, à Turin, à Barcelone. Il n’est plus question, alors, de finasser sur les intitulés des dispositifs.

Dans ce cadre concurrentiel, l’action doit être menée sur le périmètre de compétence. Encore faut-il que les périmètres de compétence soient des périmètres pertinents, d’où les rapides évolutions qui nous ont été exposés pour atteindre la dimension métropolitaine.

  

2.     Décrire, mesurer, évaluer

Des cartes, des plans, des photos, des images de synthèse, des chiffres, des statistiques… Tout cela s’est entremêlé au cours de ces deux jours. Des logements par milliers, des hectares par centaines, des proportions de bureaux, de logements, des kilomètres de côtes, des taux de croissance, de catégorie de population... Ce sont les outils du quotidien et on ne prend même plus la peine d’en préciser la source et la construction.

Nous avons besoin d’outils d’analyse et de présentation sur le territoire. Les statistiques, en particulier sont nécessaires mais sont à la fois difficiles à rassembler, et lourdes de sens dans leur interprétation.

Je reprends ici la leçon de prudence d’Alfred Sauvy : Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d'être torturés, finissent par avouer tout ce qu'on veut leur faire dire".

Et finalement, tous les exemples revenaient vers une posture commune, posée avec force : quelle est l’ambition ? Quelle est la finalité ? Et comment la traduire.

La question des échelles, territoriales et temporelles, a ainsi été souvent évoquée au travers des débats. Il ne s’agit plus aujourd’hui de faire et de constater ensuite les dégâts. La mesure est indispensable tout au long du processus de réalisation de la ville : avant, pendant, après.

 L’enjeu est d’autant plus fort : comment construire des indicateurs synthétiques, pour mesurer dans le temps, vérifier que les cibles sont atteintes, mais aussi pour faire le benchmarking, les comparaisons dans le cadre de la concurrence que nous avons évoqué plus haut.

 

3.     Innover – réaliser

Innover a été présenté comme une nécessité à toutes les étapes et à toutes les échelles : l’innovation porte sur :

  • La prise de conscience des enjeux sur le long terme et de la logique d’interaction des territoires.
  • La préservation de l’environnement n’est pas seulement un enjeu paysager, c’est aussi une ambition économique comme l’a souligné en 2006 le rapport Stern, du nom de cet économiste britannique qui a montré que l’investissement aujourd’hui pour le développement durable pouvait coûter moins cher que les coûts de réparation demain.
    • Les effets environnementaux ne sont pas seulement localisés là où se font les pollutions mais s’accumulent et se déplacent. Il faut gérer aussi les problèmes en amont, ce qui nécessite une gestion à d’autres échelles de territoires, bassins versants, territoires des agences de l’eau, à l’exemple de l’agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse. Cela passe donc par une sécurisation des captages d’eau

    L’innovation porte aussi sur :

    • la connaissance des territoires (les recueils de données, les SIG, les cartes en lignes, les open data, les capacités de représentation qui ont illustré les diaporamas tout au long de ces deux jours) ;
    • les techniques de construction, isolation, matériaux, orientation, etc.…
    • elle intervient aussi sur les gouvernances mais nous y reviendrons un peu plus loin.

     

    Mais l’innovation est aussi dans la réalité, dans la transformation du paysage ainsi que l’ont montré les exemples de Toulon ce matin ou de Marseille hier : l’ensemble J4, Mucem, le silo, les Terrasses du port a radicalement modifié l’image du port mais aussi les usages, tant des habitants que des visiteurs.

      

    4.     Relier, gouverner

    Je vais terminer en posant une question en termes apparemment techniques : quelle ville souhaitons-nous ? Les ingrédients à rassembler sont nombreux : développer mais en préservant l’identité, permettre l’activité mais en laissant la place au vide et au loisir ; installer et équiper, mais en maintenant la place de la nature ; construire dans les évolutions des besoins (en confort, en structures) mais préserver le patrimoine, favoriser le transport mais en permettant une pluralité des pratiques, une plurimodalité (relier le bateau au train, voir développer un transport maritime, etc.). Beaucoup d’exemples nous ont été donnés.

    Et tous ces engagements sont portés sans qu’il soit vraiment possible de répartir les rôles par un grand nombre d’acteurs.

    C’est un travail commun : État, région, Conservatoire du littoral, des établissements publics, des communes, des pouvoirs économiques, mais aussi des habitants.

    Dans l’exemple de Marseille, nous avons bien entendu comment il avait fallu amener deux établissements publics : l’un pour EUROMED et l’autre pour le port autonome, chacun rivé sur ses objectifs, à discuter et à travailler ensemble sur un territoire commun. Je veux dire par « commun » qu’au delà des périmètres de compétence, les actions de l’un impactent mécaniquement les actions de l’autre. C’est ce que les économistes désignent comme des effets externes.

    La question de la gouvernance porte aussi sur la manière de gérer aujourd’hui le changement d’échelle. Nous avons évoqué la portée de l’ambition métropolitaine. Si cette échelle est une réponse à la fragmentation institutionnelle mise en cause par l’OCDE pour Marseille, elle bouscule aussi les représentations et les dialogues pour la société civile en éloignant les lieux de décision. Elle bouscule les intérêts et les pratiques ordinaires et obligent à de nouveaux dialogues entre institutions. Nous avons entendu de nombreux exemples. Je voudrais revenir plus précisément sur les dispositifs de charte dont il a été question à plusieurs reprises :

    La charte ville-port, pour Marseille, la charte du parc national de Port-Cros. À chaque fois, ces documents ont été présentés comme une forme importante de gouvernance qui associe, met autour de la table, fait partager les objectifs et permet de discuter plus sereinement des priorités et des moyens.

    Mais de nombreuses questions ont aussi mis en exergue qu’associer la société civile appelait plus d’exigence.


    Comment répondre à ce nouveau défi ? Des réponses ont été apportées : La diversité des expériences qui mobilisent des centaines de personnes parfois, montre qu’il n’y a pas encore une adaptation d’une démocratie de proximité qui sache accompagner le projet. 

    Je vais donc terminer par les questions qui se posent alors :

    • sur la question de l’échelle. On travaille simultanément sur plusieurs échelles, ce qui peut faire perdre le sens du quotidien et rendre difficile la compréhension des différents objectifs.
    • Sur la question de la dimension culturelle qu’il faut poser comme condition nécessaire pour que, dans le projet, tous, des urbanistes aux simples citoyens, fassent projet commun.
    • Sur l’enjeu initial du débat qui ne peut être seulement celui d’abonder à une opinion commune. Je rappellerai seulement Raymond Aron : Débattre, c’est prendre le risque que je puisse changer d’avis.
    • Les expériences existent mais il reste peut-être encore à en tirer les enseignements.

    Au bilan, le propos n’a pas utilisé finalement si souvent les mots des littoraux.

    • sans doute est-ce pour une part parce que nous l’avons gardé comme un plan de fond…
    • mais c’est aussi parce que nous avons évoqué des projets qui s’appuyaient certes sur des ports, des trafics, à l’échelle française mais aussi internationale, mais que ces projets nous renvoyaient à des territoires précis qui nous éloignaient de la linéarité qu’implique l’idée de littoral
    • peut-être est-ce aussi parce les outils pour les littoraux sont des outils comme les autres et que la spécificité littorale est davantage dans la nécessité de prendre en compte, en même temps, tous les objectifs, tous les problèmes liés à la pression anthropique et ses effets ;
    Les territoires littoraux sont ainsi l’objet des mêmes préoccupations que d’autres territoires mais ils n’en constituent pas moins un sujet d’intérêt car les situations y sont plus exacerbées.



    Sous-pages (3) : Interventions Photos UrbaPress
    Ċ
    Philippe Druon,
    3 sept. 2014 à 10:50
    Ċ
    Philippe Druon,
    22 août 2014 à 12:53