Piège de la DEMANDE ("J'aimerais que tu ..." ou "j'ai besoin que tu ...") :
Insérer une demande, même légitime, dans le message-Je, en altère l'intérêt pédagogique.
Par exemple : "Tu as laissé tes affaires scolaires sur la table de la cuisine, et je suis embêtée car c'est l'heure de mettre le couvert pour le diner, donc j'aimerais que tu les ranges s'il te plait, pour qu'on puisse mettre la table".
Il est très tentant d'exprimer à l'autre ce que l'on attend de lui : "Ce que tu fais me pose problème et j'aimerais que ça se passe mieux, de telle et telle façon, j'aimerais que tu m'aides en changeant de comportement, que tu fasses autrement." Et là, on formule notre solution idéale à laquelle il n'a plus qu'à se conformer.
Cette demande empêche l'enfant, qui réceptionne le message, de réfléchir à une proposition. Il n'est pas responsabilisé car pas associé à la résolution du problème qu'il provoque. Il est juste sommé d'y mettre fin, de la façon qui arrange le parent.
Cette indication du souhait exprime même une exigence, voire parfois une menace, une pression plus ou moins sous-entendue qui dit ceci : "Ce que tu fais me pose problème et j'aimerais que tu fasses autrement. Si tu ne le fais pas, suite à mon message, je t'y forcerais..."
Piège du message-Je "exprimé" tout seul :
Il arrive que certains messages Je, une fois formulés, suffisent à obtenir satisfaction, car l'autre étant informé du problème qu'il pose, il y remédie immédiatement.
Par exemple :
" Je suis embarrassée que tu écoutes cette vidéo si fort car je n'entends pas mon interlocuteur au téléphone.
-Oh désolée, je ne m'en rendais pas compte, je baisse le volume ! "
Mais le message-Je de confrontation se suffit rarement à lui-même. La plupart du temps, s'il n'est pas suivi d'écoute et de recherche de solution, il ne sert à rien, et risque juste d'être vécu par l'autre comme une remarque sans importance ou une plainte. Il n'a pas d'impact car il a peut-être manqué d'énergie, il est passé inaperçu ou il rencontre une indifférence (mode défensif peut-être, de la personne qui fait exprès de ne pas en tenir compte).
Mais surtout, lorsque le problème est consistant, répétitif, chronique, alors s'impose un échange de confrontation, qui consiste à associer le message-Je à l'écoute juste après, à plusieurs reprises, et à enchainer ensuite par une étape de recherche de solution, pour permettre la résolution du problème avec l'autre.
Si le message-Je n'obtient pas l'attention espérée, attention à ne pas basculer dans nos modes réactifs familiers (démission : on s'en attriste sans rien faire, ou alors attaque : on passe au rapport de force).
Il s'agit alors de réitérer, ou de différer, pour refaire une tentative à un moment approprié.
Piège de l'AUTO-ALIENATION ("ça m'oblige à...") :
Par exemple : "Tu mets de l'eau par terre en jouant dans ton bain, ça m'agace, car ça m'oblige à l'éponger."
Mais non ! Rien ni personne n'oblige ce parent à éponger... C'est une "fausse conséquence", car ce qui l'agace, c'est l'idée qu'il va avoir une corvée à faire... La "vraie" conséquence de l'acte de l'enfant est que l'eau par terre, c'est désagréable, glissant et dangereux... Et certes, il serait utile que quelqu'un éponge.... Qui donc peut le faire ?
Voici deux autres situations banales, qui déclenchent ces messages de parents :
"Quand tu ne débarrasses pas la table du petit déjeuner avant de partir, je suis contrariée d'être obligée de le faire à ta place." ou "Tu n’as pas lavé ta vaisselle et ce qui me gène, c’est que ça m’oblige à le faire. "
Pour formuler des messages-Je de confrontation, en précisant avec justesse les effets concrets portant sur nos besoins insatisfaits et non sur des valeurs, il est recommandé d'utiliser des termes tels que "ça m'empêche de..." ou "ça m'oblige à..."
Mais quelle est cette obligation ? Qui nous oblige à quoi ?
Cette expression "ça m'oblige à" peut nous aider à clarifier, pour être crédible et légitime, mais c'est parfois un piège, si elle n'est pas accompagnée d'un complément de précisions.
Messages-Je de confrontation en lien avec les règles du "vivre ensemble" en famille :
Les messages donnés en exemple sous-entendent que ce qui me contrarie, c'est que la répartition préalable des tâches n'a pas été respectée, car ce n'est pas à moi de débarrasser ou laver la vaisselle.
Que cette tâche ne soit pas effectuée par la personne qui devait la faire ne m'oblige pas à m'en acquitter ! Sauf s'il y a une conséquence évidente qu'il importe d'éviter. Cette conséquence est tellement évidente qu'elle n'est pas nommée, alors que c'est elle qui donne du sens.
Complétons les messages avec les précisions utiles :
"Quand tu ne débarrasses pas la table du petit déjeuner avant de partir, je suis contrariée d'être obligée de le faire à ta place sinon je ne peux pas mettre le couvert pour le diner".
Ainsi, on comprend mieux que la contrariété est liée à cette double tâche : comme je dois mettre le couvert, je suis contrariée de devoir débarrasser avant puisque tu ne l'as pas fait en partant.
Prenons soin de le préciser, comme dans les différentes versions ci-dessous :
"Tu n'as pas débarrassé la table du déjeuner en partant, et ce qui m'agaçe en rentrant, c'est que ça me fait perdre du temps de le faire avant de mettre le couvert du diner."
"C'est agaçant pour moi le soir, quand je dois mettre le couvert, de perdre du temps à débarrasser la table du petit déjeuner que tu as laissée non rangée avant de partir ce matin."
"Tu n’as pas lavé ta vaisselle et ce qui me gène, c’est que ça m’oblige à le faire à ta place pour éviter de se retrouver sans vaisselle propre, et ça me prend du temps !"
"Quand je rentre et vois que tu n'as pas débarrassé la table avant de partir, je suis agacée, car je dois mettre le couvert du dîner, et je n'aime pas avoir à faire double tâche."
"Que tu n'aies pas débarrassé la table du déjeuner ni fait la vaisselle avant de partir m'a fait perdre du temps en rentrant, car j'étais obligée de le faire avant de mettre le couvert du diner, ça me contrarie d'avoir plus de tâches !"
Astuce : se référer aux règles si elles ont été exprimées
Le problème du débarrassage a peut-être fait l'objet d'une consigne, d'un principe ou d'une règle à la maison, qu'il peut être alors judicieux d'évoquer.
Pour mieux apprendre le respect des règles, l'enfant a besoin d'en comprendre le sens, et c'est pourquoi il est très utile de préciser ce que le non-respect d'une règle entraine comme conséquence réelle et concrète.
Lorsqu'une règle est posée clairement avant (par exemple : "Chacun doit contribuer aux tâches communes et à l'entretien de la cuisine, donc faire sa propre vaisselle."), on peut s'y réfèrer et c'est une bonne idée de le faire.
"Tu n'as pas débarrassé la table du petit déjeuner avant de partir et ce qui m'agace en rentrant, quand tu ne respectes pas ta tâche, c'est que je perds du temps à le faire à ta place avant de mettre le couvert du dîner."
"Quand tu ne laves pas ta vaisselle, je suis contrariée que tu ne fasses pas ta part conformément à la règle car cela m’oblige à le faire à ta place, sinon, il n’y a plus de vaisselle propre."
Autre situation éducative semblable : le rangement
Situation : Dans la chambre où les enfants jouent ensemble, un vêtement propre et repassé appartenant à la fille aînée traîne par terre.
Message du parent à sa fille : "Tu n'as pas rangé ton vêtement et en jouant avec ton frère, il est tombé au sol, je suis contrarié car maintenant, ça m'oblige à le ranger à ta place."
Ce parent est peut-être attaché à l’harmonie d'une chambre rangée où rien ne traîne au sol, ou juste désireux d'apprendre à sa fille à ranger ses affaires. Mais personne ne l'oblige à ranger le vêtement à la place de l'enfant ! (d'ailleurs un jour, c'est ce que la fille risque de répondre : "Je t'ai rien demandé !" ).
Ce parent, qui range le vêtement alors que ce n’est pas à lui de le faire, mais pour lequel c’est tellement important que ça soit rangé, qu'il préfère quand même s’y obliger, entre souvent dans un cercle vicieux, car ensuite, il risque de le reproche à sa fille. En se comportant ainsi, il n'apprend pas à l'enfant à ranger, il lui reproche juste de ne pas le faire, et "d'être obligé de le faire à sa place" ! Il a saisi une occasion d'être insatisfait et d'en vouloir à l'autre, de le culpabiliser, situation fréquente dans la vie quotidienne (cf triangle de S. Karpman).
Cette petite fille ne doit pas ranger juste pour faire plaisir,à l'adulte. Elle doit le faire parce qu’elle a compris l'intérêt de le faire.
Ces situations de la vie familiale sont banales et récurrentes et justement déterminantes en terme d'ambiance relationnelle et coopérative. D'où l'importance d'être clair dans nos messages, c'est à dire au clair avec nos propres besoins, les valeurs qu’on veut transmettre, et les règles qu'on veut faire respecter.
Ce qui pose problème avec ce vêtement par terre, c'est quoi concrètement ?
Voici un message qui précise une conséquence plausible, et un autre qui explicite la règle (qui est occultée dans le précédent) s'il y a bien eu une règle concernant le rangement.
"Quand tu ne ramasses pas ton vêtement qui est par terre au milieu du passage, je suis contrarié car il va se salir ou se froisser par terre, et que ça gène la circulation dans la pièce."
"Quand tu ne ramasses pas ton vêtement, je suis contrariée que tu ne respectes pas la règle de rangement, et que du coup, ton vêtement se salisse et se froisse par terre, et nous oblige à le contourner pour ne pas le piétiner."
L'apprentissage du rangement s'effectue souvent à travers la règle suivante "Chacun doit ranger ses affaires" ou "On ne doit pas laisser ses affaires en désordre dans les espaces communs."
L'exprimer permet l'intégration d'habitudes facilitant le "mieux-vivre" ensemble en famille. On a chacun des arguments consistants pour justifier cette règle, par exemple :
- ranger permet de retrouver plus vite les choses lorsqu'elles sont à la place convenue, c'est efficace quand on a besoin rapidement d'un vêtement propre et correctement plié,
- ranger évite d’abîmer ce qui a besoin d’être protégé,
- ranger facilite la vie collective (mouvements, activités dans l'espace commun, déplacements faciles sans marcher sur les affaires),
- ranger éviter d'étaler son intimité au yeux des autres et de donner une image négligée si des personnes extérieures viennent et voient notre intérieur.
Quand l’enfant grandit et qu'il a intégré pourquoi c’est mieux de ranger, il comprend vite le souci lorsqu'on lui rappelle la règle, et ne s'oppose pas forcément à la personne, juste à la contrainte qui lui pèse et qu'il essaye de contourner. S’opposer à la règle, et à l'autorité qui l'édicte, fait partie de sa construction, notamment à la pré-adolescence, mais l'essentiel a été transmis avant cette période de remaniement : le bien fondé de la règle, le contenu qui fait sens, l'enfant l'a intégré si le parent l'a explicité lors des apprentissages de l'enfance et de la petite enfance, et c'est ce qui compte au niveau éducatif.