Carl R. Rogers, PH.D.
Extrait de “Le développement de la personne", traduit par E.L. Herbert reproduit avec une permission spéciale des éditions Dunod, Paris.
L’intérêt que je porte à la psychothérapie m’a conduit à m’intéresser à tous les genres de relations d’aide. J’entends par ce terme des relations dans lesquelles l’un au moins des deux protagonistes cherche à favoriser chez d’autres la croissance, le développement, la maturité, un meilleur fonctionnement et une plus grande capacité d’affronter la vie. L’autre, dans ce cas, peut-être soit un individu, soit un groupe. On pourrait encore définir une relation d’aide comme une situation dans laquelle l’un des participants cherche à favoriser chez l’une ou l’autre partie ou chez les deux, une appréciation plus grande des ressources latente interne de l’individu, ainsi qu’une plus grande possibilité d’expression et qu’un meilleur usage fonctionnel de ses ressources.
Comment puis-je aider les autres ?
Or, il est clair qu’une telle définition recouvre toute une série de relations dont le but est de faciliter la croissance. Sans aucun doute, elle comprend les relations de la mère ou du père avec leurs enfants, comme celle du médecin avec son malade. La relation entre enseignants et étudiants devrait s’inclure dans cette définition, bien que certains maîtres n'aient pas toujours pour but de favoriser la croissance. Elle s’applique à presque tous les rapports conseillés–client, qu’il s’agit du conseiller pédagogique, du conseil d’orientation professionnelle ou de conseiller au niveau purement personnel. Dans cette dernière catégorie, elle comprendrait toute la gamme des relations entre le psychiatre et son patient psychotique, hospitalisé, entre le psychothérapeute et l’individu, perturbé ou névrosé, ainsi que les relations du psychothérapeute avec le nombre croissant d’individus, dit “normaux”, qui se soumettre à un traitement thérapeutique, afin d’améliorer leur propre fonctionnement ou d’accélérer leur maturation.
Dans tous les cas, il s’agit de relations entre deux individus. Cependant, il ne faut pas oublier le grand nombre d’interactions individu–groupes qui visent à être des relations d’aide. Il existe des cadres supérieurs qui cherchent à établir avec leur personnel des relations favorisant la croissance, tandis que d’autres s’en soucient peu. C’est là que se place l’interaction entre l’animateur et son groupe de thérapie. Il en est de même pour les relations entre le consultant et le groupe auquel il s'adresse. De plus en plus, l’interaction entre le conseiller organisationnel et un comité de direction prend la forme de relation d’aide. Finalement, une grande partie des relations dans lesquelles nous et autrui sommes impliqués, ont pour raisons d’être de favoriser l’élévation du rendement, ainsi qu’un fonctionnement plus mature et plus adéquat. Quelles sont les caractéristiques de ses relations qui en fait sont une aide et qui facilitent la croissance ? À l’autre extrême, est-il possible de définir les caractéristiques des relations qui ne réussissent pas à apporter une aide, en dépit d’un désir sincère, de favoriser la croissance et le développement ? C’est pour répondre à ses questions, et particulièrement la première, que je voudrais vous conduire aujourd’hui dans les sentiers que j’ai explorés, et vous indiquer le point où je suis arrivé dans mes réflexions sur ce problème.
1. Puis-je arriver à être perçu par autrui comme digne de confiance, comme fiable et cohérent au sens le plus profond ?
La recherche, comme l’expérience, nous démontre que ceci est très important. Au cours des années, j’ai trouvé des réponses à cette question qui me paraissent meilleures et plus profondes. Il m’avait semblé que si je présentais tous les signes extérieurs d’une personne digne de confiance (exact au rendez-vous, respectant toujours la nature confidentielle des consultations, etc.) et si j'agissais de la même façon dans mes interviews, cette condition se trouverait être remplie.
Mais l’expérience m’a appris que, par exemple, le fait de me comporter de façon toujours « acceptant », si, en réalité, j’éprouve un sentiment d’agacement ou de scepticisme, ou toute autre forme de « non acceptation », finissait à la longue par être perçu comme un comportement inconséquent, et indigne de confiance.
J’ai fini par comprendre qu’être digne de confiance n’exige pas que je sois conséquent d’une manière rigide, mais simplement qu’on puisse compter sur moi comme un être vrai. J’ai employé le mot « congruent » pour désigner ce que je voudrais être. J’entends par ce mot que mon attitude ou le sentiment que j’éprouve, quel qu'il soit, serait en accord avec la conscience que j’en ai. Quand tel est le cas, je deviens intégré et unifié, et c’est alors que je puis être ce que je suis au plus profond de moi-même. C'est là une réalité qui, d’après mon expérience, est perçue par autrui comme sécurisante.
2. Puis-je m’exprimer de façon à communiquer sans ambiguïté l’image de la personne que je suis ?
Il me semble que presque chaque fois que j’ai échoué dans une relation d’aide, mon échec a été dû à une réponse insatisfaisante à ces deux premières questions. Lorsque mon attitude reflète l’agacement que j’éprouve vis-à-vis de quelqu’un, mais que je n’en suis pas conscient, ma communication comprend des messages contradictoires. Mes paroles communiquent un certain message, mais je communique aussi d’une manière détournée l’agacement que j’éprouve, ce qui crée une certaine confusion chez l’autre personne et la rend moins confiante, bien qu'elle puisse aussi être inconsciente de ce qui cause la difficulté entre nous.
Lorsque dans le rôle de parent, de thérapeute, d’enseignants ou d’administrateur, j’omets d’écouter ce qui se passe en moi, à cause de ma propre attitude de défense qui m’empêche de discerner mes propres réactions, c’est alors que je produis ce genre d’échec.
Pour cette raison, il me semble que la leçon la plus fondamentale, que doit retenir celui qui désire établir une relation d’aide, quel qu’ elle soit, et qu’il est, enfin de compte, toujours plus sûr de se montrer tel que l’on est. Si dans une relation donnée, mon attitude est assez congruente, si aucun sentiment qui se rapporte à cette relation, n’est caché, soit à moi-même, soit à l’autre, alors je peut être presque sûr que la relation sera « aidante ». Une façon d’exprimer, cela, qui peut paraître étrange, est que si je peux établir une relation d’aide avec moi-même (si je peux être affectivement conscient de mes propres sentiments et les accepter), alors il y a beaucoup de chance pour que je puisse établir une relation d’aide envers quelqu’un d’autre.
3.Puis-je éprouver des attitudes positives envers l’autre : chaleur, attention, affection, intérêts, respect ?
Cela n’est pas facile. Je découvre en moi-même, et devine souvent chez les autres, une certaine crainte à l’égard de ses sentiments. Nous redoutons d’être pris au piège si nous nous laissons aller à éprouver librement ses sentiments positifs envers une autre personne. Ils peuvent nous conduire à des exigences vis-à-vis de nous-mêmes, ou à une déception dans notre confiance, et nous redoutons ses conséquences. Aussi par réaction, avons-nous tendance à établir une distance entre nous-mêmes et les autres, une réserve, une attitude «professionnelle», une relation impersonnelle.
4. Puis-je comme personne être assez forte pour être distincte de l’autre ?
Suis-je capable de respecter mes propres sentiments, mes propres besoins aussi bien que les siens ? Puis-je considérer mes propres sentiments comme une chose qui m’appartient et qui est indépendante des sentiments de l’autre ? Suis-je assez fort dans ma propre indépendance, pour ne pas être déprimé par sa dépression, angoissé par son angoisse ou englouti par sa dépendance ? Mon moi intérieur est-il assez fort pour sentir que je ne suis ni détruit par sa colère, ni absorbé par son besoin de dépendance, ni réduit en esclavage par son amour, mais que j’existe en dehors de lui, avec des sentiments et des droits qui me sont propres ?
Quand je peux librement ressentir cette force qu’il y a d’être une personne séparée, alors je découvre que je peux me consacrer plus entièrement à comprendre autrui et à l’accepter parce que je n’ai pas la crainte de me perdre moi-même.
5. Suis-je assez sûr de moi pour permettre à l’autre d’être distant ?
Suis-je capable de lui permettre d’être présomptueux ? Puis-je lui accorder la liberté d’être ? Ou bien est-ce que je ressens qu’il devrait où suivre mes conseils ou demeurer quelque peu dépendant de moi, ou, encore, me prendre pour modèle ? À ce sujet, je pense à la brève, mais intéressante étude de Farson qui a découvert que les moins bien adaptés et les moins compétents parmi les conseillers ont tendance à induire le conformisme vis-à-vis d’eux-mêmes, à avoir des clients qui les prennent pour modèle.
D’autres part, le conseiller le plus compétent, et le mieux adapté, peut être en interaction avec le client au cours de nombreux entretiens, tout en laissant au client la liberté de développer une personnalité différente de celle du thérapeute. Je préférerais être dans cette dernière catégorie, que ce soit, en tant que parent, manager ou thérapeute.
6. Puis-je me permettre d’entrer complètement dans l’univers des sentiments d’autrui et de ses conceptions personnelles et les voir sous le même angle que lui ?
Puis-je pénétrer dans son univers intérieur assez complètement pour perdre tout désir de l’évaluer ou de le juger ? Puis-je entrer avec assez de sensibilité pour me mouvoir librement, sans piétiner des conceptions qui lui sont précieuses ? Puis-je comprendre cet univers avec assez de précision pour saisir, non seulement les conceptions de son expérience qui sont évidentes pour lui, mais aussi celles qui sont implicites et qu’il ne voit qu’ obscurément ou confusément ? Y a-t-il une limite à cette compréhension ?
Pour ma part, il m’est plus facile de ressentir ce genre de compréhension et de le communiquer à une personne prise individuellement qu’à des étudiants pendant un cours ou à des collègues dans un groupe dont je fais partie. Je suis fortement tenté de « reprendre » le raisonnement des étudiants ou d’indiquer à un collègue les erreurs de sa pensée.
Cependant, quand je parviens à faire preuve de compréhension dans ces situations, tout le monde y gagne. Et avec un patient en thérapie, je suis souvent impressionné par le fait que même un minimum de compréhension empathique, une tentative maladroite et tâtonnante pour saisir ce qu’il veut dire dans sa complexité confuse, est une aide, bien que sans aucun doute, l’aide soit maximale quand je suis capable de saisir et de formuler clairement le sens de ce qu’il a éprouvé et qui pour lui était resté vague et confus.
7. Puis-je accepter toutes les facettes que me présente cette personne ?
Puis-je la prendre comme elle est ? Puis-je lui communiquer cette attitude ? Ou ne puis-je l’accueillir que conditionnellement, acceptant certains aspects de ses sentiments et en désapprouvant d’autres tacitement ou ouvertement ?
D’après mon expérience, lorsque mon attitude est conditionnelle, le client ne peut changer ou se développer dans les aspects de sa personnalité que je ne peux complètement accepter. Et quand, plus tard, et quelques fois trop tard, je cherche à découvrir pourquoi j’ai été incapable de l’accepter sur tous ces aspects, je m’aperçois généralement que c’est parce que j’ai eu peur ou que je me suis senti menacé en moi-même, par quelques aspects de ses sentiments. Pour être plus « aidant », il faut que je me développe moi-même, et que j’accepte c’est tous ses sentiments en moi-même.
8. Puis-je agir avec assez de sensibilité dans cette relation pour que mon comportement ne soit pas perçu comme une menace ?
Le travail que nous commençons à faire, en étudiant les concomitants psychologiques de la psychothérapie, confirme les recherches de Dittes qui soulignent la facilité avec laquelle les individus se sentent menacés à un niveau psychologique.
Le réflexe psycho–galvanique (la mesure de la conductivité de la peau) plonge brusquement quand le thérapeute réagit par un mot qui n’est qu’un peu plus fort que les sentiments du client. Et à une réflexion, comme « Dieu, que vous avez l’air bouleversé », l’aiguille bascule presque jusqu’à quitter le papier. Mon désir d’éviter même des menaces infimes n’est pas dû à une hypersensibilité vis-à-vis de mon client. Il est dû simplement à la conviction fondée sur l’expérience que si je peux le libérer aussi complètement que possible de toute menace extérieure, alors il pourra commencer à éprouver et à affronter des conflits internes qui lui apparaissent menaçant.
9. Puis-je me libérer de la crainte d’être jugé par les autres ?
Presque dans toutes les phases de notre vie (à la maison, à l’école, au travail), nous dépendons des récompenses et des punitions, qui sont les jugements d’autrui : « c’est bien », « c’est vilain », « cela vaut 10 », « cela vaut zéro », « c’est de la bonne psychothérapie »,« c’est de la mauvaise psychothérapie ». De tels jugements font partie de notre vie depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse. Je crois qu’ils ont une certaine utilité sociale dans des institutions et des organisations telles que les écoles, ainsi que dans la vie professionnelle. Comme tout le monde, je me surprends trop souvent à porter de tels jugements. Mais, d’après mon expérience, il ne favorise pas le développement de la personnalité et par conséquent, je ne crois pas qu’il fasse partie d’une relation d’aide.
C’est assez curieux, mais un jugement positif est aussi menaçant en fin de compte qu’un jugement péjoratif, puisque dire à quelqu’un qu’il agit bien, suppose que vous avez aussi le droit de lui dire qu’il agit mal. Aussi j’en suis venu à penser que plus je peux maintenir une relation sans jugement de valeur, plus cela permettra à l’autre personne d’atteindre le point où elle reconnaîtra que le lieu du jugement, le centre de la responsabilité réside en elle-même.
Le sens et la valeur de son expérience dépendent uniquement d’elle, et aucun jugement extérieur ne peut rien changer à cela. Aussi j’aimerais m’efforcer d’arriver à une relation où je ne juge pas autrui à mon fort intérieur. Je crois que c’est là ce qui peut le libérer, faire de lui une personne qui prend ses propres responsabilités.
10. Puis-je voir l’autre comme une personne en devenir où vais-je être bloqué par son passé ou par le mien ?
Si dans ma relation avec l’autre, je le traite comme un enfant immature, un élève ignorant, une personnalité névrotique ou un psychopathe, chacun de ses concepts que j’ai créé limite ce qu’il peut être dans notre relation.
Si je l’accepte comme une personne en devenir, alors je fais ce que je peux pour confirmer ou rendre réel ses potentialités.