Algérie : 20 août 1955,
El-Halia, un massacre méconnu
« Pour la première fois des personnes dépecées, vraisemblablement tant qu’elles étaient vivantes. »
Alors que le gouvernement célèbre en grandes pompes les morts de la manifestation du 17 octobre 1961 tout en oubliant les victimes françaises du FLN, nous vous présentons pour combler cette lacune un des massacres commis par les terroristes et aujourd'hui injustement oubliés.
20 août 1955, un massacre méconnu.
El-Halia est attaqué entre 11 h 30 et midi le 20 août 1955.
C’est un petit village proche de Philippeville, sur le flanc du djebel El-Halia, à trois kilomètres environ de la mer. Là vivent 130 Européens et 2 000 musulmans. Les hommes travaillent à la mine de pyrite, les musulmans sont payés au même taux que les Européens, ils jouissent des mêmes avantages sociaux. Ils poussent la bonne intelligence jusqu’à assurer leurs camarades Degand, Palou, Gonzalès et Hundsbilcher qu’ils n’ont rien à craindre, que si des rebelles attaquaient El-Halia, « on se défendrait » au coude à coude.
À 11 h 30, le village est attaqué à ses deux extrémités par quatre bandes d’émeutiers, parfaitement encadrés, et qui opèrent avec un synchronisme remarquable. Ce sont, en majorité, des ouvriers ou d’anciens ouvriers de la mine et, la veille encore, certains sympathisaient avec leurs camarades européens…
Devant cette foule hurlante, qui brandit des armes de fortune, selon le témoignage de certains rescapés, les Français ont le sentiment qu’ils ne pourront échapper au carnage. Ceux qui les attaquent connaissent chaque maison, chaque famille, depuis des années et, sous chaque toit, le nombre d’habitants. À cette heure-là, ils le savent, les femmes sont chez elles à préparer le repas, les enfants dans leur chambre, car, dehors, c’est la fournaise et les hommes vont rentrer de leur travail. Les Européens qui traînent dans le village sont massacrés au passage.
Un premier camion rentrant de la carrière tombe dans une embuscade et son chauffeur est égorgé. Dans un second camion, qui apporte le courrier, trois ouvriers sont arrachés à leur siège et subissent le même sort. Les Français dont les maisons se trouvent aux deux extrémités du village, surpris par les émeutiers, sont pratiquement tous exterminés. Au centre d’EI-Halia, une dizaine d’Européens se retranchent, avec des armes, dans une seule maison et résistent à la horde. En tout, six familles sur cinquante survivront au massacre. Dans le village, quand la foule déferlera, excitée par les « you you » hystériques des femmes et les cris des meneurs appelant au djihad, la guerre sainte, certains ouvriers musulmans qui ne participaient pas au carnage regarderont d’abord sans mot dire et sans faire un geste.
Puis les cris, l’odeur du sang, de la poudre, les plaintes, les appels des insurgés finiront par les pousser au crime à leur tour. Alors, la tuerie se généralise. On fait sauter les portes avec des pains de cheddite volés à la mine. Les rebelles pénètrent dans chaque maison, cherchent leur « gibier » parmi leurs anciens camarades de travail, dévalisent et saccagent, traînent les Français au milieu de la rue et les massacrent dans une ambiance d’épouvantable et sanglante kermesse. Des familles entières sont exterminées : les Atzei, les Brandy, les Hundsbilcher, les Rodriguez. Outre les 30 morts il y aura 13 laissés pour morts et deux hommes, Armand Puscédu et Claude Serra, un adolescent de dix-neuf ans qu’on ne retrouvera jamais. Quand les premiers secours arrivent, El-Halia est une immense flaque de sang.
Le groupe de fellagha est commandé par Zighout Youcef. 123 des personnes qui l’habitent, de toutes religions, de tous sexes, de tout âge et de toutes opinions politiques sont massacrés de la façon la plus ignoble que l’on puisse imaginer (71 Européens, 52 musulmans, 120 disparus). Outre les égorgements des hommes (après ablation du sexe et vision du viol de leurs femmes et de leurs filles) et l’éventration des femmes, méthode habituelle, on note pour la première fois des personnes dépecées, vraisemblablement tant qu’elles étaient vivantes.
Ce massacre résulte des nouvelles consignes du FLN qui a échoué dans sa tentative de mobiliser massivement les Français musulmans d’Algérie contre la France, que ce soit par la propagande ou par la terreur. Il a également échoué dans sa tentative de créer une force militaire suffisante pour gagner des combats contre l’armée française, par manque de soutien extérieur susceptible de lui procurer des armes, aussi parce que les paras et autres troupes de choc, ramenées d’Indochine, implantent de nouvelles formes de guerre, avec des unités mobiles, et le début des opérations héliportées. Enfin de plus en plus nombreux sont les musulmans qui portent les armes françaises, d’abord protection des sections administratives spéciales nouvellement implantées, gendarmes des groupes mobiles de sécurité, puis progressivement et de plus en plus, auto défense des villages et troupes combattantes, les harkis.
Le FLN a alors décidé de faire régner la terreur, il renforce ses politiques d’attentat aveugles dans les villes, son extermination systématique des Européens, ses actions de sabotage de récolte, de routes, de réseau ferré, de lignes téléphoniques qui le conduiront à la victoire. Il vise aussi les nationalistes modérés type Ferhat Abbas, dont le neveu, qui gérait sa pharmacie est égorgé pour l’exemple. Abbas comprendra parfaitement qu’il n’est plus possible de tenter une troisième force et rejoindra Le Caire.
El Halia aura une autre conséquence, le gouverneur général Soustelle, qui était venu en Algérie avec la volonté de trouver une solution politique, voyant le massacre, déçu de ses contacts, décide « qu’on ne discute pas avec des gens comme ça ». Lors de l’enterrement des victimes, les personnes présentes, menées par le maire, piétineront les gerbes et couronnes offertes par les autorités préfectorales et militaires et feront une conduite de Grenoble au sous-préfet.
Soustelle écrira : « Les cadavres jonchaient encore les rues. Des terroristes arrêtés, hébétés, demeuraient accroupis sous la garde des soldats… Alignés sur les lits, dans des appartements dévastés, les morts, égorgés et mutilés (dont une fillette de quatre jours) offraient le spectacle de leurs plaies affreuses. Le sang avait giclé partout, maculant ces humbles intérieurs, les photos pendues aux murs, les meubles provinciaux, toutes les pauvres richesses de ces colons sans fortune. À l’hôpital de Constantine, des femmes, des garçonnets, des fillettes de quelques années gémissaient dans leur fièvre et leurs cauchemars, des doigts sectionnés, la gorge à moitié tranchée. Et la gaieté claire du soleil d’août planant avec indifférence sur toutes ces horreurs les rendait encore plus cruelles. »
Le 20 août 1955, « une date terrible, une date inoubliable » dira Yves Courrière dans son Histoire de la guerre d’Algérie
Diffusé par l'UNC des Alpes Dauphiné. Pour mémoire : Le massacre de Oued Zem au Maroc le 20 août 1955 est du même acabit.
5 juillet 1962 - Massacre des européens d'ORAN
Le 5 juillet 1962, dans une ville qui s’appelait encore Oran française, plusieurs centaines de Français furent enlevés, torturés et exécutés en quelques heures, pendant que dix‑huit mille soldats français, consignés dans leurs casernements, recevaient par écrit l’ordre de ne pas intervenir. Soixante‑quatre ans plus tard, aucun acte solennel de la Nation n’est venu honorer ces morts, ni nommer la responsabilité qui incombe à la République dans leur abandon. Il est temps que la France prononce enfin leur nom.
L’État français a longtemps voulu s’en tenir au rapport du général Joseph Katz, qui écrivait au lendemain du massacre, le 12 juillet 1962, qu’il y avait eu à Oran « un peu plus de vingt morts européens ». Ce chiffre est aujourd’hui pulvérisé par l’histoire.
L’ouvrage de référence de M. Jean‑Jacques Jordi, « Un silence d’État », fruit d’une enquête conduite à la demande de la mission interministérielle aux rapatriés et nourrie des dérogations d’accès aux archives militaires les plus larges jamais consenties sur ce dossier, établit que près de sept cents Européens, presque tous Français, ont été tués ou portés disparus à Oran le 5 juillet 1962, auxquels s’ajoute une centaine de victimes algériennes. Le professeur M. Guy Pervillé y voit « une explosion de violence sans équivalent durant toute la guerre, par sa concentration dans l’espace et dans le temps », et même l’historien algérien M Fouad Soufi reconnaissait, dès l’an 2000, que des hommes, des femmes et des enfants y avaient trouvé « la mort dans des conditions atroces, non encore élucidées ». Mais l’aveu le plus accablant est aussi le plus ancien, et il vient d’un futur ministre socialiste : en 1977, dans « Le vieux, la crise, le neuf », M. Jean‑Pierre Chevènement, alors jeune sous‑lieutenant attaché au consul général de France à Oran, écrivait que sa principale tâche, à partir du 5 juillet 1962, avait été « de retrouver les huit cents disparus du 5 juillet ». La République savait, dès le lendemain. Elle a choisi de se taire pendant soixante‑quatre ans.
Le 3 juillet 1962, le général de Gaulle avait reconnu l’indépendance de l’Algérie ; le 5, date symboliquement choisie pour son anniversaire de la prise d’Alger par les Français en 1830, l’indépendance fut proclamée et la liesse couvrit toutes les villes du pays. À Oran, où vivaient encore près de cent mille Français, la fête tourna au massacre vers onze heures trente. Une foule descendit des faubourgs de la Ville nouvelle et d’El‑Hamri vers les quartiers européens du centre, et le cri « c’est l’OAS ! » suffit à allumer la chasse à l’homme place d’Armes, place Karguentah et rue d’Arzew.
M. Guy Pervillé écrit, après avoir examiné l’ensemble des sources disponibles, que « le massacre des Européens avait été prémédité par au moins une partie des chefs du Front de libération nationale d’Oran », et M. Jean‑Jacques Jordi conclut, à partir de la simultanéité des violences dans tous les quartiers et de la logistique mobilisée pour les rapts, que l’événement « a été programmé, organisé et coordonné à un très haut niveau ». Il ne s’agit ni d’un débordement ni d’une vengeance improvisée, mais d’un crime préparé et exécuté à grande échelle pendant que les troupes françaises recevaient l’ordre de rester l’arme au pied.
Ce qui se passa pendant les neuf heures qui suivirent appartient désormais aux archives militaires françaises et aux dossiers de la Croix‑Rouge internationale. Des hommes furent traînés sur les trottoirs et égorgés, des familles entières furent embarquées dans des camions civils et conduites au Petit‑Lac, dans les abattoirs et dans les quartiers contrôlés par les milices algériennes, en particulier celle commandée par Mouedden Attou. Antoine Romero, employé municipal au ramassage des ordures, raconte à l’historien M. Jean Monneret, dans « La tragédie dissimulée », cette image qu’il avait vue le matin même devant la morgue d’Oran : « une camionnette civile était chargée de corps d’Européens sans vie, empilés les uns sur les autres et ramassés en ville quelque temps auparavant. » Au Petit‑Lac, les corps furent jetés dans des fosses communes et recouverts de chaux vive ; les photographies aériennes prises par hélicoptère, conservées au service historique de la défense sous la cote 1 H 3206, en montrent une dizaine alignée sur la rive nord‑ouest, traces de chenilles d’engins de terrassement parfaitement visibles. Un an plus tard, Henri Mas, journaliste à l’Agence France‑Presse, put constater sur place qu’une trentaine de cadavres en avaient été retirés. Le récit d’une jeune Algérienne témoin oculaire des scènes de cet endroit a été recueilli par la Croix‑Rouge internationale, et il est conservé à Genève sous la cote BAG 275 008‑001. Le père Michel de Laparre de Saint‑Sernin, prêtre catholique à Oran, a consigné dans son « Journal d’un prêtre en Algérie » les agonies qu’il recueillit lui‑même au chevet des mourants. L’horreur de ce jour est ainsi documentée dans toutes les archives où l’on a bien voulu chercher, et elle n’attend plus que d’être entendue par la République.
Cette horreur eut lieu sous les yeux de la France. Dix‑huit mille soldats français étaient stationnés ce jour‑là dans Oran et ses environs immédiats, et la base navale de Mers el‑Kébir, à quelques kilomètres, abritait l’une des grandes implantations militaires françaises de Méditerranée. À cinq cents mètres des rues où l’on assassinait des Français, des soldats français en arme regardaient sans bouger, parce que le général Joseph Katz, commandant supérieur du secteur, avait consigné ses troupes dans leurs casernements en application stricte des accords d’Évian. À Paris, on savait ; le général de Gaulle savait, Pierre Messmer, ministre des Armées, savait, et le député Pierre de Bénouville lança ce jour‑là, en pleine séance à l’Assemblée nationale, un cri qui n’a jamais reçu de réponse : « le sang coule à Oran ». L’ordre que l’on attendait ne vint pas. Trente et un ans plus tard, en 1993, le général Joseph Katz publiera « L’honneur d’un général » et y écrira que « l’Armée, je le répète, est intervenue sur‑le‑champ », déclaration que démentent formellement les bulletins de renseignements militaires conservés sous la même cote 1 H 3206, lesquels établissent deux ordres successifs de consignation. Cette inaction n’était pas une défaillance, elle était une politique : pour ne pas compromettre la paix tout juste signée, le pouvoir français a accepté que des Français meurent. La République n’a jamais voulu nommer ce choix.
Depuis ce jour, le silence dure. La formule de « silence d’État » forgée par M. Jean‑Jacques Jordi est passée dans l’historiographie, M. Georges‑Marc Benamou a parlé d’un « événement clandestin » dans « Un mensonge français », et M. Guy Pervillé d’ « une conspiration du silence et d’une amnésie collective durant plus d’un demi‑siècle ». Huit présidents de la République se sont succédé depuis 1962 sans qu’aucun, jusqu’en 2022, ait prononcé devant la Nation le mot que les faits imposaient. Il n’existe à Paris ni plaque officielle, ni monument national, ni cérémonie d’État à la hauteur de l’événement, et nul manuel scolaire ne nomme les disparus du Petit‑Lac. Leurs enfants ont vieilli sans entendre la France dire ce qu’elle savait dès le premier jour, et certains sont morts avant que la mémoire ne leur soit rendue.
Le 26 janvier 2022, recevant à l’Élysée les représentants des associations de rapatriés d’Algérie, le Président de la République M. Emmanuel Macron a prononcé, pour la première fois dans l’histoire de la République française, les mots que cette histoire imposait. Il a dit : « le massacre du 5 juillet 1962 à Oran, qui toucha des centaines d’Européens, essentiellement des Français, doit être reconnu. Ce massacre, lui aussi, doit être regardé en face et reconnu. La vérité doit être de mise et l’histoire transmise. » Quatre ans plus tard, cette parole demeure ce qu’elle était ce jour‑là : un discours d’antichambre, prononcé devant un parterre restreint, qu’aucune loi, aucune résolution, aucune plaque commémorative n’est venue prolonger. La République ne saurait se contenter d’une parole présidentielle livrée à huis clos ; il revient à la représentation nationale de reprendre publiquement ce que son chef de l’État a dit en privé. La présente proposition de résolution n’a pas d’autre objet que celui‑là.
D’autant que cette exigence est devenue, depuis lors, une question d’égalité entre les morts. Le 28 mars 2024, l’Assemblée nationale a adopté une résolution reconnaissant et condamnant le massacre des Algériens du 17 octobre 1961 à Paris.
Le 8 mai 2026, la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, Mme Alice Rufo, s’est rendue à Sétif pour commémorer aux côtés de son homologue algérien la répression du 8 mai 1945. Aucun de ces actes n’est de trop, et aucun ne saurait être effacé. Mais on ne pourra pas longtemps expliquer aux familles d’Oran qu’une République qui nomme Sétif, qui nomme la rue d’Isly et qui nomme le 17 octobre 1961 trouve encore la force de se taire sur le 5 juillet 1962, parce qu’une telle hiérarchie crée, dans la mémoire officielle de la Nation, des morts que l’on honore et des morts que l’on tait. Le principe d’égalité de la République ne s’arrête pas à la porte du cimetière.
Cette injustice prend, dans le moment diplomatique que nous traversons, une signification particulière. Depuis l’été 2024, la France et l’Algérie sont engagées dans la crise la plus grave de leurs relations depuis l’indépendance, et le 24 décembre 2025, l’Assemblée populaire nationale algérienne a adopté à l’unanimité une loi dite de « criminalisation de la colonisation française » qui réclame à la France des excuses formelles et des réparations intégrales et qui punit pénalement l’apologie du colonialisme. Le ministère des Affaires étrangères français a lui‑même qualifié cette initiative de « manifestement hostile ». Or, pendant que la République algérienne instrumentalise sa mémoire pour faire pression sur la France, la République française continue d’oublier ses propres morts, et ce silence ne lui vaut pas la paix qu’elle escompte : il lui vaut au contraire le mépris de ses partenaires, l’incompréhension de ses citoyens et l’audace de ceux qui voient bien qu’une nation qui ne respecte plus ses propres morts ne sera respectée par personne.
L’Assemblée nationale a, le 30 octobre 2025, commencé de briser ce cercle : en adoptant la résolution déposée par le groupe Rassemblement National et demandant la dénonciation de l’accord franco‑algérien du 27 décembre 1968, la représentation nationale a signifié que la relation avec l’Algérie ne pouvait plus reposer sur la culpabilité unilatérale ni sur le statu quo. La présente proposition de résolution s’inscrit dans cette continuité. Elle dit que la France a, elle aussi, ses morts, ses fosses communes et ses orphelins, et qu’il n’existera pas de relation franco‑algérienne refondée tant que la Nation française ne sera pas autorisée à les nommer.
Les derniers témoins disparaissent et, avec eux, la chance qu’avait la République de regarder ses propres archives dans les yeux. Reconnaître le massacre d’Oran, ce n’est pas rouvrir une plaie, c’est refermer enfin celle que soixante‑quatre années d’oubli ont entretenue. C’est rendre à des hommes, à des femmes et à des enfants morts pour le seul fait d’être Français à Oran le 5 juillet 1962 la place qui leur revient dans le récit national, et c’est restaurer la dignité d’une République qui n’a pas su, ce jour‑là, protéger les siens. La représentation nationale doit aujourd’hui dire ce que les présidents successifs n’ont pas dit, ce que les historiens ont établi, ce que les familles attendent et ce que l’histoire commande.
Source : Assemblée Nationale, proposition de résolution n° 3012 relative à la reconnaissance du massacre du 5 juillet 1962 à Oran.