– Vas-y, fais le chien fantôme, dit Minami.
Paul se met maladroitement à quatre pattes.
– Pas comme ça, dit-elle. Ça, c’est le chien normal. C’est pas le chien fantôme.
Paul tremble.
– Tu n’es vraiment bon à rien.
Paul baisse la tête.
Elle lui donne un coup de pied.
– Tu crois que la cuisine va se faire toute seule ?
Paul se relève.
– J’ai pas dit que tu pouvais te relever.
Paul se remet à quatre pattes.
– De toute façon, un chien fantôme, dit Minami, ça ne sert à rien. Se faire lécher par une langue immatérielle, c’est nul.
*
Paul est allongé sur la table de cuisine. Il a les bras et les pieds attachés. Il est immobile. Il est nu. Minami est debout en train de lire un livre relié en cuir. Sur la couverture, on peut lire en lettres dorées, La vie conjuguée du docteur Renoir. Minami met des gants et saisit un couteau. Elle fait une incision dans le ventre de Paul. Il grimace et sert les dents.
– Maintenant, dit Minami, je vais suivre les recettes de ce bon vieux docteur Renoir. Je ne suis pas sûre d’avoir les bons outils mais avec de l’effort et du courage, on arrive à tout. Je dois d’abord réduire le nombre de tes organes. Ensuite il faudra réduire la taille de tes os. Une épilation suivra, pour plus de réalisme. Je ne dis pas que ce ne sera pas douloureux. Mais après toutes ces années où j’ai trimé pour toi, je crois que tu peux faire un petit effort. Je ne te demande pas de rembourser tout ce que j’ai dépensé pour toi. Je sais que tu as refusé depuis longtemps à être un vrai homme. C’est pour ça que j’ai acheté le grimoire du docteur Renoir. J’ai besoin d’autre chose. Tu peux me juger si tu veux. J’ai enfin compris que la xénophilie cachait une forme de haine.
Minami fouille le ventre de Paul.
*
Sur la table de la cuisine, Paul n’est plus vraiment Paul. Son visage est réduit, maquillé. Il porte une robe rouge et des chaussures de poupée. Minami le prend dans ses bras et le berce.
– Tu te sens comment ? demande-t-elle.
– Léger.
– Je crois que j’avais besoin d’un souffre-douleur à la maison pour pouvoir supporter la vie en général. Je sais que ça peut sembler égoïste. Mais il faut dire aussi que tu étais une proie facile. J’ai l’impression que tu aimais ça.
– Oui, dit Paul.
– Maintenant, une nouvelle vie nous attend.
Minami sort de son sac deux billets d’avion.
– J’ai toujours rêvé de voir les champs de lavande avant de mourir.
*
Dans l’avion, Minami donne le sein à Paul. L’hôtesse de l’air lui demande si elle veut de l’aide. Minami répond qu’il n’y a aucun problème. Elle gère la situation. Paul dort le reste du voyage, rassasié. Minami regarde des films d’horreur pendant le trajet, parce que les dessins animés de Disney lui font peur. L’hôtesse de l’air lui propose un jus d’orange. Minami demande du vin et l’hôtesse dit que ce n’est pas possible. L’hôtesse repart en riant. Minami entend les autres hôtesses rire. Puis les passagers commencent à rire aussi. Ensuite c’est au tour du pilote de l’avion de rire dans son micro. Minami rit avec les autres. Les cheveux blonds et bouclés de Paul tremblent sous les coups de la bonne humeur dilatée.
*
Dans le champ de lavande, Minami et Paul ne savent plus dans quelle direction il faut aller.
– Il faut se repérer avec le soleil, dit Paul.
– Le soleil n’est pas le même ici, dit Minami. Je crois qu’on est perdus. C’est plus clair ainsi. On est perdus. Voilà.
Paul s’endort doucement, bercer par les mots qui se dissolvent dans le cri des cigales.
Minami sort un peigne en plastique de sa poche et le coiffe en chantonnant.
– Il faudra que je te donne le bain, dit-elle. Avec toute cette chaleur, tu pourrais puer.
– Oui, chuchote à peine Paul.
Puis les lavandes s’ouvrent et un villageois apparait. C’est un type immense portant des sabots. Il sent l’ail.
– Elle est toute jolie ta poupée, dit le villageois en montrant Paul. Mais il ne faut pas rester toute seule dans les herbes, tu sais ? Cette odeur de la lavande, ça t’enivre le cerveau et après c’est quelque chose d’autre. C’est dangereux. Y sont où tes parents ?
Minami le regarde avec de grands yeux éperdus. Elle n’a jamais vu un homme aussi imposant. Son corps pourrait remplir un appartement à Tokyo.
– Tu es venue en vacances ici ? continue le géant. Allez viens-t-en avec moi. Une petite fille comme toi, ça doit pas se perdre dans la lavande. J’ai fait des réglisses en spirale dans la cave, c’est ce qui a de meilleur pour te faire passer l’été. Après, je te ramènerai chez les tiens. Ils doivent être déjà tout enfoulachés d’inquiétade.
Minami cherche désespérément autour d’elle, dans le cri des cigales qui dissolvent la peur, une dernière manière de se perdre.
Paul est rabougri contre elle. Elle pourra faire semblant de l’avoir perdu plus tard.