Boris s’endort en marchant. Il ferme les paupières, marche un peu sous la neige, puis s’endort. Son corps continue de marcher. Un corbeau funambule le regarde. Boris dort en marchant, ainsi la nuit enneigée de Tokyo se met-elle à la disposition de sa migraine.
Arrivé à la gare, un mot le réveille. Il a été réveillé par le mot « négresse ».
Ce n’est pas lui qui a prononcé ce mot. Il sait que même en dormant, ce n’est pas le genre de mot qu’il dit naturellement. Il regarde les passants dans la rue, les broussailles du jardin.
Un micro caché dans son sourcil ?
« Croa. » Le corbeau sur le fil électrique. L’oiseau funambule prêt à vandaliser quelque chose, une poubelle, des tringles sur un balcon, un crâne.
« Croa, croa, négresse. »
Boris tient le coupable.
Il s’arrête et attend la confirmation.
« Croa, croa, négresse. »
De quel plagiat s’agit-il ?
Dans les sociétés occidentales, comme il n'était pas d'usage d'utiliser les fèces et l'urine comme engrais, les excréments étaient fortement associés à l'aspect négatif de la saleté. En revanche, au Japon, jusqu'à la période Meiji (1868-1912), les fèces et l'urine étaient traditionnellement utilisées comme engrais, et les excréments avaient une valeur en plus d'être considérés comme sales. Par conséquent, à l'exception des classes supérieures qui ne manipulaient pas directement les excréments, l'acte de défécation n'était pas aussi honteux qu'aujourd'hui. Cependant, au cours des périodes Meiji et surtout Taisho, avec l'acceptation de la culture occidentale et la diffusion des engrais chimiques, l'utilisation des excréments a progressivement perdu de sa valeur. En conséquence, la défécation est devenue un acte honteux et inférieur, ce qui, combiné au développement des systèmes d'égouts, a conduit à la dissimuler aux yeux de la société.
*
Boris voit des punks batifoler dans une piscine de lait.
Il ne s’étonne plus de rien.
« Croa. »
Boris pense : « Ce qui m’intéresse, c’est la révolution albinos. Un jour prochain, un virus frappera l’humanité et tout le monde sera pâle aux yeux rouges. La chasse aux non-albinos commencera. Une nouvelle bannière flottera sur le monde. La double vie sera impossible. La beauté et la laideur perdront leur valeur marchande. Tout le monde dormira en marchant et il y aura un embouteillage mondial d’endormis. Nos rêves se mélangeront et les manuels de suicide se vendront comme des pains au chocolat. »
Boris se tient au bord de la piscine et il regarde les punks. Il voudrait être dans la piscine de lait. Ce sont de jeunes personnes tout à fait ordinaires qui perdent peu à peu leurs couleurs et finissent par se confondre avec la pâleur générale.
Boris est tenté de plonger.
Les punks sortent de la piscine. Ils sont nus, d’une maigreur extraordinaire. Il ne porte qu’un immense cache-sexe noir en forme de bec de corbeau.
Les punks emmènent Boris
Le métro file dans les boyaux de la ville.
*
Une femme aborde Boris : « Je suis une fan. »
Boris dit qu’il n’est pas célèbre.
« Non, pardon. Je suis détective », dit-elle.
« Croa. »
« Vous devez confondre avec un autre Boris qui habite à Tokyo. Je suis anti-bouddhiste, dans le sens où je rêve de m’attacher un jour à quelqu’un.
– Justement, dit la détective. C’est une monstruosité de vivre comme vous le faites. Vous marchez en dormant et la rue doit vous suivre. C’est une honte. Quand j’étais ado, je rêvais de me marier à un type bien. Je suis allée voir la grand-mère du quartier. Je m’attendais à une réponse vague d’astrologue. Mais en fait, elle a été très claire : tu es prisonnière d’un jeu que Boris a mis en place. Boris parlera de révolution albinos, mais c’est de la poudre de faux diamant qu’il répand sur ton visage. Il est le maître du jeu. Un jour, tu le croiseras. Il sera à côté de toi, faisant l’ahuri, niant jusqu’à sa naissance pour continuer à vivre.
– Qui vous paie ? demande Boris.
– Votre femme, dit la détective. C’est une fan de la première heure. Votre femme vous admirait tellement qu’elle était devenue la fan en chef. Lors de nos réunions avec la grand-mère du quartier, nous regardions en boucle des images de vous, en train de dormir en marchant. Mais notre fan club n’a pas tenu longtemps. Des guerres internes ont éclaté, des sécessions, des coups de pute dans le dos, des mensonges, des faux sourires, des silences. Bref, votre femme est devenue une sorte de gourou, certaine que vous seriez éternellement célibataire. Elle nous contrôlait mentalement. Cela fait vingt ans que ça dure. C’est elle qui m’a demandé d’être détective. Elle m’a dit : tu surveilleras Boris nuit et jour, comme si tu étais sa femme dans une autre vie. Tu seras, au lieu d’être tristement japonaise, lumineuse, blonde, grande, ensoleillée, croassante, une nuit où nagent les cœurs violets. »
Boris ferme les yeux. Il croyait être un pauvre bougre, inerte et morne, marchant dans Tokyo.
*
Boris repense à l’ascenseur. La cage d’ascenseur grince, tremble, toussote, croasse. L’ascension est pénible, douloureuse, comme si l’ascenseur faisait des efforts hors normes, à la manière d’un moribond ou d’un héros blessé qui trouve, dans le scénario de sa vie, la force de continuer à ramper vers le haut, à se hisser encore peu plus, alors que la mort rampe déjà en lui, elle se bat pour progresser dans la boue de la vie, ne faisant que ça, ramper dans la boue de la vie, jusqu’à tomber sur son double triste et muet.
L’ascenseur finit par s’arrêter.
Il se retrouve devant la porte de son appartement. L’odeur de sa femme flotte encore autour de lui.