– Le jour est pestilentiel.
– C’est toujours comme ça ici.
– Je crois que c’est l’inconscient de cette ville.
– Au fait, tu as remarqué que le corps des Japonais ressemble à un gyōza. Transparent par endroit. Pâte mystérieuse dissimulant un organe violet.
– Je suis d’accord avec ça. Quand je suis arrivée, j’avais pris ça pour une peau de requin, mais tu as raison.
– Il faut des raccourcis et des légendes pour supporter ses relents d’égout, certains jours. À quelle baleine appartient ce ventre d’ennui dans lequel on vit ?
– J’ai vu passer tout à l’heure une camionnette remplie d’étrangers en train de hurler.
– Je l’ai vue aussi. Tout le monde voit cette camionnette.
– Mais le plus intéressant est que c’était des étrangers qui louchaient. Ils avaient été sélectionnés par rapport à leur strabisme. On leur a promis un visa spécial pour ça.
– On m’a raconté cette histoire. Les étrangers montent dans la camionnette croyant qu’on va leur offrir un boulot qui leur permettra de survivre encore un peu mais on les fait descendre sur le quai d’un port. On les fait monter en haut d’une sorte de plongeoir et on les pousse dans les eaux sales du port. Quand ils en ressortent, ils sont trempés jusqu’aux yeux et recouverts de déchets. On leur donne une enveloppe renfermant quelques billets. Ils n’ont pas le temps de réagir, on les refourre aussitôt dans le fourgon et ils repartent d’où ils sont venus, en hurlant. Allers et retours.
– Mais pourquoi les pousser du haut d’un plongeoir ?
– Ce n’est pas clair. C’est peut-être une tradition locale. Mais on m’a dit que sur l’enveloppe était écrit « Za ».
– Nous y revoilà.
– Tu connais ?
– Je n’arrête pas de voir ces deux lettres partout. J’ai voulu trouver un cadeau d’anniversaire pour mon ex. Elle aime la France. J’ai pensé à un bouquin de Jacques Attali. J’ai commandé ça sur un site de livres d’occasion et quand elle l’a ouvert ce n’était que pages blanches avec au milieu, minuscules et tristes, ces deux lettres, « Za ».
– C’est sûrement un projet artistique. Inutile et ridicule.
– Sans doute.
*
– Quand je dors, j’ai l’impression que ma peau digère quelque chose.
– Pouvez-vous me parler de la première fois que vous avez rencontré Za ?
– Une amie m’avait parlé de l’opportunité de vivre une expérience palpitante. Sur le moment, je n’ai pas réfléchi. Je suis allée à l’adresse indiquée. On m’a servi une boisson amère et emmener dans une pièce entièrement noire, du sol au plafond, sans fenêtre. J’ai attendu deux heures, peut-être plus. J’avais un peu la nausée. Et puis finalement, rien ne se passait. J’entendais des bruits mais c’était dans ma tête, je crois.
– Za n’est pas apparu ?
– Non. Je me suis dit que les autres filles allaient être déçues. L’interphone dans la pièce a grésillé. « Za est apparu ? » a grésillé encore l’interphone. J’ai répondu non. « Ce n’est pas normal. C’est la première fois que ça arrive. » Il y avait un certain énervement dans la voix de l’interphone. « Vous avez bu le vin ? » Bien sûr. « Vous vous êtes déshabillée ? » Il faut se déshabiller ? « Oui. » C’est une plaisanterie ? « Il faut ce qu’il faut pour rencontrer Za. » Je l’ai fait à contrecœur. « Vous vous êtes accroupie ? » Il faut s’accroupir ? « Za a besoin de repères pour apparaitre. C’est ainsi. » Je me suis accroupie au milieu de la pièce noire. D’ailleurs les murs étaient mal peints. Cela m’a paru intéressant. La peinture était imparfaitement étalée. Comme si la personne qui avait peint les murs l’avait fait dans l’urgence, oubliant par endroits d’appliquer une deuxième ou une troisième couche. Je me suis dit : comme s’il voulait en finir le plus vite possible, comme s’il voulait sortir au plus vite de cette pièce. Alors que moi j’y étais depuis longtemps et que je venais de m’y accroupir, complètement nue. Je me suis dit que la vie est bizarrement foutue. Le matin, je me demandais ce que j’allais faire de ma journée. Sûrement zoner avec mes cops à Shinjuku. Aspirer un tapioca en parlant des dernières fringues à la mode. Une partie de Mario dans un love hôtel. Une journée comme une autre. Et j’étais là, dans cette position, attendant Za. L’interphone a grésillé. « Alors ? » Rien. J’ai un peu froid aussi. « C’est l’effet du vin. Nous vous laissons encore une heure. » C’était un ultimatum ? Bien sûr, on m’avait donné quelques billets pour participer à l’expérience. Mais je n’étais pas à quelques billets près. Je n’en étais pas encore au point où j’accepte n’importe quoi pour ne pas me jeter de la tour Godzilla. Si ça ne marche pas, je leur rendrai le fric et puis ce sera OK. Za restera une légende pour moi. Pas de problème.
– Vous n’aviez pas encore conscience de l’honneur que c’était de pouvoir rencontrer Za ?
– C’est à peu près ça. J’ai toujours eu une approche de la vie sans illusion. Je suis qui pour croire que la vie m’a oubliée alors qu’elle est toujours là ? Quand on a ça dans la tête, on passe un à côté de l’hystérie du moment ou des grands mots d’ordre.
– Pourtant vous avez accepté de participer à l’expérience.
– La curiosité. Mon cerveau adore les pétards de la surprise. C’est comme une nourriture. Cela ne veut pas dire que je vois ces pétards comme des collisions d’étoiles ou des signaux de l’enfer. Mon estomac mental me réclame parfois des goûts nouveaux.
– Et finalement, que s’est-il passé dans la pièce noire ?
– J’ai oublié.
– Quoi ?
– À un moment, je crois que je me suis endormie. J’entendais vaguement l’interphone grésillé, mais mon esprit est devenu aussi noir que la pièce, du même noir imparfait et sale. Je me suis vue dans une sorte de sous-sol. Nous étions plusieurs autour d’une piscine opaque et plutôt fétide. Nous étions habillées avec des toges transparentes, comme dans un film des années 70. Une ombre est apparue dans la piscine. J’ai pensé, c’est Za. La fille à côté de moi a commencé à pleurer. Je lui ai dit de se taire, de prendre sur elle, ce n’était qu’un mauvais quart d’heure à passer. Nous étions toutes dans le même bain. « J’ai peur », a dit la fille. Je lui ai dit qu’il fallait plutôt avoir honte. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Je me suis penchée sur la piscine. J’ai senti que je devais être la première. J’ai dit : « Za ? » Au fond de la piscine, tout au fond, je voyais quelqu’un qui me regardait. J’ai compris qu’il était dans une pièce dont les parois donnaient sur l’intérieur de cette piscine sombre. Je distinguais sa silhouette. Je ne voyais pas son visage. Il me paraissait bien habillé, mais ce pouvait tout aussi bien être un serviteur de Za. On m’avait seulement dit que je devais le rencontrer. Je me suis rendue compte que l’on ne m’avait même pas dit s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme, d’un être humain ou d’autre chose.
– Pendant que vous rêviez, vous oubliez la pièce noire ?
– Voilà. Quand je me suis réveillée, j’étais à l’extérieur. Dans une petite salle d’infirmerie. Une dame un peu revêche à lunettes me regardait. Au début, j’ai eu l’impression qu’elle était jalouse de moi. « Vous vous souvenez de ce qu’il s’est passé ? » La piscine au sous-sol, la silhouette au fond, la fille qui pleure. « Non. Dans la pièce noire. » Je me suis endormie. « C’est ce que je craignais. Il ne faut surtout pas dormir pendant l’expérience. On ne vous l’a pas dit ? » Peut-être. Mais hier soir, avec les cops on s’est pintées au tapioca radioactif. « Je ne veux pas le savoir. Ne pas dormir est une règle absolue. Ce que vous avez fait est grave. Vous êtes maintenant obligée de faire des analyses régulières. » Pardon ? Mais pourquoi ? « Si vous dormez au moment où Za doit apparaitre, il se peut que quelque chose se dérègle en vous. On ne sait pas trop encore ce que c’est. Mais il est possible que Za profite de l’occasion. » Je ne comprends rien. J’aimerais rentrer chez moi pour dormir. « Je crains que ce ne soit pas possible pour l’instant. Nous devons vérifier plusieurs choses. » Elle m’a palpé les seins. J’étais encore nue. J’avoue que j’étais un peu gênée avec cette obasan.
– Vous a-t-elle dit ce que Za était capable de faire pendant que vous dormiez ?
*
La foule du métropolitain avait une tête de hernie et sur la vitre noire j’ai repéré cette fille qui se voulait méprisante pour vanter une vague société de rencontre anonyme. Les autres contre moi sentaient le mal séché dans l’ombre et la tumeur trempée dans le saké. La fille sur la publicité me semblait de la vanille dévergondée. J’ai cherché son nom, j’ai trouvé quelqu’un qui l’avait croisée quelques minutes auparavant et j’ai fendu l’écrasement pour trébucher sur le quai. J’avais décidé de la trouver pour lui expliquer combien je l’avais trouvée excitante dans la foule métropolitaine et quelle était comme un signe qui me permettait de retrouver un peu d’oxygène dans la pestilence de mes jours. Je savais qu’il ne se passerait rien mais je voulais la retrouver, lui tourner autour comme un vautour, je voulais être sa fourmilière. Elle avait le visage plutôt rond par rapport aux autres model à la mode et elle avait un grain de beauté au-dessus de la lèvre. Quand je suis arrivé en surface, j’ai tout de suite été attiré par un konbini illuminé, et pourtant l’intérieur était dégarnie comme après une catastrophe naturelle. Elle était là, sans autre maquillage qu’elle-même et elle hésitait au rayon des onigiri. J’ai su sur l’instant que mon regard allait être planté en elle pour un moment. Je pouvais fermer les yeux et sentir qu’ils étaient encore enfoncés dans son image à quelques mètres sous les néons malpropres. Quand j’ai voulu l’aborder, elle a couru dans la rue pour retrouver un vieux type sans charme, un gyōza humain. Je n’en croyais pas mes yeux et pourtant je comprenais qu’elle avait sûrement besoin de ce genre de relation pour pouvoir continuer à se sentir vivante. Ils ont pris le bus ensemble et j’ai sauté dans le véhicule pétaradant pour être avec eux. Ils sont descendus à l’arrêt « Bidonville voyeur ». Je me suis amusé de ce nom jusqu’à ce que je constate que le quartier était un ancien quartier pour journaliers, un assemblage de taudis bancals, la plupart des habitants du lieu étaient des vieux malpropres dont le visage était dissimulé derrière un rideau de chevelure répugnante. Un œil perçait à travers la masse de poils rêches. Je me sentais observé de toutes parts, d’autant plus que je suivais la fille et le vieux avec une certaine impudeur. Ils sont arrivés devant un palais de jade qui jurait un peu au milieu de la pauvreté du quartier. Sur la porte qui s’est refermée, un bouddha grossier en mosaïques avec, encore et toujours, la même expression, « Za ». Ce n’était pas la première fois que je voyais ces lettres. Je les avais vues en rêve et dans de nombreux lieux de la ville. Parfois gravées sur des fronts. J’ai essayé d’ouvrir la porte. Rien n’y faisait. J’ai été obligé de regarder par le l’œil de bœuf de la porte. Je distinguais faiblement l’intérieur. La fille était là-dedans, quelque part. Le vieux type qui ressemblait à un gyōza s’est mis à s’arracher la peau des mains et il riait. De la femme, je ne voyais presque rien, son grain de beauté brillait dans l’ombre. Je crois qu’ils participaient à une réunion dont ils ignoraient les détails. C’est Za qui exigeait que leur corps épouse leur ombre. La fille avait la même mine méprisante que dans la publicité. Les pauvres du quartier commençaient à affluer contre la porte. Ils se collaient à moi. Ils m’écrasaient le dos et je devenais la porte. Mon pauvre rêve de rencontrer cette fille se perdait dans les douleurs de ma transformation en porte de jade. Tous les voyeurs du bidonville se bousculaient contre moi pour regarder par mon œil encrassé par Za. Au moment de la quitter, j’ai lu sur ses traits une douleur étrange dont j’ai oublié l’intention. J’ai été amené sur une civière de jade jusque sur le toit du palais et la fille était là, honteuse d’être seule avec moi. « Je n’ai pas pu retenir la lumière. Parfois j’ai l’impression de voir mes organes violets à travers les autres, et les passants ruminent des commentaires qui ressemblent à des prières. Za dit que le jour est ce que vomit la nuit. »
*
– Je te jure que c’est vrai. La jolie voisine criait : La nuit a vomi ! La nuit nous a vomi dessous !
– Il se passe de sacré truc dans ton pays.
– Tu penses. J’ai refermé la porte. Je voulais seulement dormir.
– C’est ce qu’il y a de mieux à faire.
– J’ai allumé la télé : Les autorités prennent très au sérieux le phénomène. Tous les ministères se sont réunis en urgence pour prendre une décision. Je rappelle l’information. Hier soir, vers 22 heures, dans le quartier de D, la nuit a dégueulé pendant plusieurs minutes, surprenant les riverains dans la rue et blessant une dizaine de personnes. C’est un phénomène qui échappe encore aux spécialistes. Mais selon les premiers témoignages, il semblerait que la nuit se serait mise à vomir bruyamment déversant une matière nauséabonde et encore indéterminée sur les habitations, les jardins, les voies de chemin de fer. Rien n’a été épargné et les dégâts sont considérables. Le premier ministre prendra la parole dans quelques minutes…
– La télé.
– En quoi tout cela me concerne ?
– Qui croire ? La jolie voisine ou la télé ?
– Je suis allé à la fenêtre. La plupart des voisins étaient sortis de chez eux. Ils se baissaient pour observer ce que la nuit avait vomi. D’où j’étais, je ne voyais pas grand-chose. Ça ressemblait vaguement à de la gelée grise. Je dirais, semblable à du konjac.
– C’est le flan glucidé sans goût et sans rien dedans ?
– Ça a une sale gueule.
– Comme toi.
– On a tapé à la porte. C’était la jolie voisine. Elle m’a dit : Il faut que vous veniez voir ça. Ce que la nuit a vomi est en train de changer. Vite, venez. Vous n’avez pas à avoir honte. Nous sommes des êtres humains comme vous.
– Tu étais habillé au moins ?
– À peine.
– Bravo. La nuit dégueule et toi tu restes en petite tenue. Tu te crois dans un film ?
– C’est possible. Qui te dit que quand on rêve, on ne passe pas notre temps à filmer des trucs pour le plaisir des ombres.
– Tu ne peux pas dire ce qui te chante par la tête. Il faut rester coller aux faits.
– J’étais avec la jolie voisine. Elle prenait de plus en plus de place. Elle parlait mais je n’écoutais pas : J’en ai dans les cheveux, c’est luminescent, comme du chocolat blond, c’est lumineux, j’ai l’impression que ça rentre dans mon corps et j’ai l’impression que ça va vivre avec moi pendant longtemps. Certains disent que ce truc gris qui est tombé dans notre quartier est un genre d’organe violet et que nous pourrons vivre ensemble, que nous allons nous brancher à lui et que le bonheur coulera directement dans notre jungle intestinale et que nos déjections n’auront plus jamais d’odeur et que nous ne penserons plus jamais à la mort parfumée en contemplant les tonnes de saletés que nous produisons quotidiennement. Venez voir ça avec vos yeux.
– Ne me dis pas qu’elle t’a pris la main pour aller observer tout ça.
– Non, je ne te le dis pas.
*
– Tu vas faire quoi avec ça ?
– Je te montre. Le fil dans le chas de l’aiguille, l’aiguille dans la peau du bras, le fil rougit un peu, mais le violet lumineux domine. C’est joli, au final. Non ?
– Tu es folle.
– De fil en aiguille, ce picotement lointain m’aide à me souvenir.
– Et tu te souviens de quoi ?
– De la première vidéo.
– C’est-à-dire ?
– La balançoire calamar. Les jupettes de la mort. La boîte à nostalgie éclatée. La lentille magique. Le démaquillage frénétique.
– Mais encore.
– C’est l’historique de ma masturbation. J’ai onze ans. Je suis chez une amie et nous avons trouvé une cassette VHS derrière le bureau de son père.
– Quel genre ?
– Une cassette, derrière, le bureau, de son père. Dessus, il y a les lettres « Za ».
– Ah.
– J’ai oublié ce que c’était mais je me rappelle que j’ai ressenti un truc. Partout. Dedans. Un dieu me nouait l’intestin. On cousait mon ventre à d’autres ventres. Je suis allée aux toilettes en urgence. J’ai cru que c’était le début de la fin.
– Et ?
– C’était bien la fin du début. Je ne sais si on peut appeler ça un orage ou un orgasme. Je suis revenue, échaudée, dans le salon.
– Ce sont des choses qui arrivent.
– Mon amie avait un grain de beauté qui se déplace.
– Tant que c’est pas un grain de laideur.
– Quand je suis arrivée, son grain de beauté était sur le front. Quand je suis revenue des toilettes, il était sur sa joue.
– C’est de la sorcellerie.
– À l’époque, on ne se posait pas de question. Elle était comme ça. Elle s’appelait Lucine. On trouvait du charme à ce grain de beauté qui parcourait son corps en 24 heures.
– Vous avez étudié le phénomène ?
– Bien sûr. C’était notre amie. Nous voulions comprendre. On a fondé un club de chercheuses amoureuses. C’était la seule chose que nous avions réussi à comprendre. Le voyage de 24 heures de son grain de beauté. À chaque fois un chemin différent. Un infini toujours nouveau. Sauf quand il était sur son front. Là, c’était toujours 13h08.
– Tu es arrivée chez elle à 13h08.
– Voilà. J’ai oublié le jour. J’ai oublié les images.
– Si j’avais une amie comme ça, j’aurais plutôt peur.
– Pourquoi ?
– Si le grain de beauté me saute dessus pendant que je dors ?
– Il suffit de ne pas dormir.
– Moi j’avais une amie qui s’amusait à se mettre un cocon de ver à soie sous les paupières.
– C’est pas commun.
– Quand la prof venait à côté d’elle pour l’interroger, elle fermait les yeux et :es paupières gigotaient, pleine de vie. Nous disions, mais madame vous voyez bien qu’elle rêve. C’est dangereux de réveiller quelqu’un qui est en train de dormir. Vous ne savez pas ça à votre âge ? Alors la prof la laissait tranquille.
– Sacrée idée.
– C’est dommage que tu ne te souviennes plus.
– Quand je suis revenue des toilettes, les joues encore enrosées, Lucine m’a dit : Tu as raté le meilleur.
– C’est con ça. Tu as oublié à deux reprises le meilleur. L’avant et le pendant. Il ne nous reste rien. Je suppose que l’après était fade.
– Il reste la lumière qui entre par effraction dans ce salon moisi. Le grain de beauté baladeur. Et toi, tu as une vidéo derrière le bureau de ta tête ?
– Bizarrement, ça ressemble un peu à ton histoire. J’étais chez une amie. Il y avait peut-être de la lumière. Mon souvenir est moisi. On a trouvé un gros magnétoscope dans un coin. Une grande bouche dilatée. Sans dents et sans langue. On a peur qu’il nous bouffe la main et le reste. On regarde de loin à l’intérieur de la grosse fente.
– Et alors ?
– Il y a une cassette à l’intérieur. Embobinée sur elle-même comme un chiot carré. On a commencé à se faire des films. Et si c’était un film pas-pour-nous ?
– C’est sûrement ça.
– On a appuyé sur le triangle vide. Il y a eu un rideau de neige grise au milieu de l’écran qui a glissé en diagonale sur nous et une autre image s’est détordue, dansé contre. Un décor inondé de lumière froide. Un salon tout ce qu’il y a de normal. Vieux avant l’heure. Et deux petites filles.
– C’est horrible.
– Non, elles ne faisaient rien de spécialement spécial. Elles étaient devant un téléviseur et les images qui y passaient étaient pas mal étranges. Il faut que je cligne sur ce souvenir pour me rappeler. Une femme mûre, type bourgeoise, longue chevelure permanentée. Une autre, plus jeune, debout, à moitié dévêtue en bas. Je peux dire gants longs, chemisier de soie à motifs, un grand chapeau noir à voilette.
– Attends.
– C’est tout.
– Ça va trop vite. Tu te fous de moi.
– Je sais que c’est bizarre.
– Mais le truc que tu décris, ça ressemble.
– Tu m’as dit que tu ne te souviens de rien.
– C’est vague. Mais le grand chapeau, les gants, le salon bourgeois. Ne me dis pas qu’il y a une fleur baladeuse.
– Une rose.
– Putain de merde. C’est la même vidéo. Avec épines dedans, et puis après sans épines.
– Oui, c’est ça. On était mortes de rire. C’était tellement farfelu comme truc. Même pas de la magie. Y entrer une rose épineuse. Quand ça sort c’est lisse et merveilleux.
– Si c’est une plaisanterie, ce n’est pas drôle.
– On n’a tellement rien compris que ça m’a marqué jusqu’à maintenant.
– Stop. Ce n’est pas possible.
– Non, ce n’est pas toi dans la vidéo que j’ai vue. C’est ridicule.
– Pas plus que le reste. Et si on nous avait filmées en secret ?
– Arrête le délire. Qui ferait ça ?
– Je ne sais pas. Le père de Lucine.
– Une brune ?
– Oui.
– Toi, tu étais châtain clair.
– Tu me fais peur.
– Et puis, après tout, c’était peut-être toi. Tu lui ressembles un peu. Il y a un air. Toutes les fillettes se ressemblent. Tout ça, c’est de la brume dans de la brume.
– Mais est-ce que tu m’as vu sortir du salon et revenir ?
– Je n’ai pas ce souvenir.
– Ce n’était pas moi, alors. Le plus important, ce n’est pas cette vidéo absurde. La meuf magique en chapeau de deuil ou je ne sais quoi. L’important, c’est que je me suis absentée quelques minutes et quand je suis revenue j’étais déjà désinnocentée.
– Tu exagères, comme d’habitude.
– C’est toi qui as remis un coup d’aiguille dans la plaie du plaisir.
– Toi et tes fils violets.
– Je me rappelle maintenant. Le lendemain de notre réunion devant la vidéo, Lucine n’avait plus de grain de beauté. Elle n’était plus la même. Elle était devenue moins intéressante. Elle n’était qu’une fille comme les autres. Quand on nous a appris qu’elle ne venait plus en classe, on s’est regardées : « Qui ? ».
– C’est triste.
– Je sais.
– Je me rappelle moi aussi. Le magnétoscope a émis un gémissement, il s’est emballé et il a recraché la cassette dans un flot puant de bande magnétique. « L’appareil est foutu, ou possédé », a dit mon amie. Et puis on a entendu la porte d’entrée. « Cache-toi. Si mon père voit ça. Il te tuera. » Sur le moment, j’ai été prise de panique. Je me suis cachée sous un lit. Je suis restée comme ça pendant des heures. J’avais trop peur de sortir. Quand je suis sortie de dessous le lit, il n’y avait personne dans la maison. Il faisait nuit partout. Le magnétoscope était éventré sur le tapis. Il n’y avait personne dans la rue. Les lampadaires étaient éteints.
– Je comprends.
– Non, tu ne comprends pas. Il y avait de la brume partout. J’ai couru jusqu’à chez moi. Il y avait de la brume dans la maison. Je ne voyais plus les meubles. J’entendais mes parents, mais je ne pouvais pas les voir, la fumée était partout, même à l’intérieur de moi. Ça sentait le moisi. Je voulais me cacher derrière un meuble, mais je ne voyais rien. J’avais peur de toucher quelque chose dans la brume. Les meubles étaient comme des vieux cadavres d’animaux.
– C’est comme moi avec Lucine.
– Ma mère disait : J’ai un truc derrière la cuisse. Regarde. Mon père a dit : Ouais, c’est quoi ce truc ? On dirait un code-barres. Je te jure. Attends je vais utiliser le lecteur de code-barres que j’ai mis derrière mon bureau. Ne bouge pas. Ne bouge pas, je te dis. Ma mère a dit : Je n’ai pas mal, au contraire.
– Et ensuite ?
– Je ne voyais rien. La voix de mon père a disparu. Il n’y avait que ma mère. Et elle parlait avec quelqu’un au téléphone : Oui, madame Za, ma fille est précoce, sûrement. Mais je la crois incapable de faire ce genre d’acte. Il y a un instinct de décence en elle. Je la connais. Non, madame Za, je ne veux pas entendre vos arguments. Je vous dis que ce n’est pas elle. Il n’y a aucune raison que ce soit elle. Même si vous tordez la vérité dans tous les sens, cela ne changera rien. Même si vous droguez sans le lui dire la vérité, je ne changerais pas d’avis. Ma fille n’a pas pu faire ça. Attirer un homme jusqu’au toit d’un immeuble pour ensuite le pousser. C’est impossible.
– C’était toi ?
– Évidemment. Le père de mon ami me poursuivait. Il me suivait partout et sa bouche édentée me criait des insultes.
– Tu n’as pas voulu en parler à la police ?
– Mon amie m’avait prévenue. C’était déjà arrivé. Son père allait me tuer. J’ai couru droit devant moi et je me suis retrouvée sur le toit d’un immeuble. Il était là, bouillant. Il a commencé à neiger. La neige fondait avant de le toucher. Il s’est approché. Il allait me déchirer comme une feuille de papier.
– Je n’ose imaginer la suite.
– Pas la peine d’imaginer puisque ça s’est passé dans le réel. Il a pris son élan. Je me suis rappelé la belle femme au chapeau dans la vidéo, torturée et puissante, et les deux petites filles droguées par les images. J’ai senti quelque chose dans mon ventre.
– Un nœud divin. La potence du temps. La balançoire éclatée. La boîte à corbeau. La lentille frénétique.
– C’est à peu près ça. L’orage m’a pliée en deux. Le type bouillant de neige est passé par-dessus. Trop étonné pour penser à agiter les bras et il s’est envolé comme un corbeau.
– Personne ne t’a vue ?
– C’est ce que j’ai cru sur le moment. Mais en écoutant la conversation téléphonique de ma mère dans la brume. J’ai compris que quelqu’un m’avait dénoncée.
*
– Si tu viens te perdre au Japon, je te conseille de ne pas apprendre la langue.
– Tu crois que c’est mieux de rester dans le mystère.
– C’est une manière de voir les choses. En effet, quand le rêve est indéchiffrable, il te reste des crédits avant le suicide.
– C’est un peu fort de saké.
– Si tu deviens entendant, la mégalopole devient tiède, guindé, ennuyeuse. Tu chercheras en vain un pétale de beauté sur le terreau de l’ennui mécanisé.
– Tu vas changer de pays ?
– Mayotte.
– Tu hésites ?
– Il paraît que la mer est tellement transparente qu’on voit le corail mourir. Mais le vrai problème c’est que changer de niveau de compréhension de ce qui t’entoure, c’est aussi perdre le sens de l’humour.
– C’est peut-être simplement l’âge.
– Je sais. Cette fine couche de vernis magique qu’on peut voir seulement sur les vieux masques de lucha libre.
– Il faudrait qu’on sorte de ce poste de police, c’est étriqué.
– C’est le pays. Coincé dans une sorte de guérite de camp de réfugié. Foudroyé par une fausse propreté.
– Tu me dis que tu t’es réveillé dans ce poste de police sans te souvenir de rien ?
– C’est comme se réincarner soudain dans la victime consentante d’une tribu semi-cannibale, incapable de finir son oeuvre.
– Le policier dit que tu répétais « Za za. »
– Zatori ?
– En même temps, il dit que c’est à la mode. On retrouve des gaijin drogué sans souvenir, tous les soirs, avec des pupilles dilatées et rien dedans, comme un aquarium mort.
– C’est ce qu’a dit le flic ?
– À peu près. Je ne maîtrise pas la langue comme toi.
– J’essaie d’oublier.
– Il dit aussi qu’il a l’impression que les types comme toi vont sortir un ouvre-boîte de leur poche et s’ouvrir le crâne avec, c’est pour ça qu’il les attache.
– C’est quoi Za ?
– Je ne sais pas. C’est toi qui répètes ça dans ton délire.
– C’est le nom d’un club ?
– À Shinjuku, tu es toujours à dix centimètres d’un rat et d’un club clandestin.
– Je connais cette citation.
– C’est de toi.
– Intéressant.
– Tu as écrit aussi : Tant que la mort de Dieu est discrète, tout est possible.
– J’écris des trucs sans le savoir.
– Je crois que tu t’évapores. À chaque fois que je viens te récupérer au poste de police, le flic est plus vieux, mais toi tu t’évapores. J’ai de plus en plus de mal à te récupérer.
– Za.
– Les premières fois, tu étais debout. Tu avais la langue bleue.
– J’imagine que c’est comme devenir lucide dans un rêve, et ensuite ne plus pouvoir se réveiller et, peu à peu, perdre le contrôle.
– Za, dit le policier aux pupilles dilatées.
– Un microbiote occupe l’ombre. Si tu y restes un peu trop longtemps, tu te feras digérer.
– Les premières fois, tu étais encore un peu émerveillé par la distance entre les immeubles.
– Tu te fais digérer et ensuite tu réapparais à un autre endroit. Sous une autre forme. Tu ne vaux plus rien sur le marché de l’humanité. Tu es complètement libre.
*
– Cela se passe donc toujours au sous-sol. C’est moi qui tiens l’éclairage. La fille qui est avec moi ne cesse de répéter : « Lombric, lubrique. »
– Le visage de la fille fait le grand écart dans le miroir ?
– Pourquoi tu dis ça ? Il n’y a pas de rapport. Je me retrouve au sous-sol. Je tiens l’éclairage.
– Une lampe ? Une bougie ?
– Non, un truc bizarre. Une sorte de torii lumineux, orangé, mais d’un orangé qui déteste l’orange. Dessus est attaché un appareil que je n’ai jamais vu de ma vie. Une sorte de corbeau difforme et mécanique dont les mécanismes étranges produisent une faible luminosité, pourtant suffisante dans ce sous-sol submergé d’ombre.
– Attends. Ça me rappelle un film. Une fille avec l’œil apeuré répétant « Lombric, lubrique » comme une comptine qui mesurerait la distance impossible ente le propre et le sale.
– C’est peut-être ça. Moi, je me contente de l’appeler la fille de Za.
– Elle répète tout le temps la même phrase. C’est déroutant. On dirait un cri dans un miroir, derrière un rideau déchiré. Ce n’est pas rassurant.
– On n’est plus à ça près. La peur, le sale, l’ombre. Ce sont aussi des bouts de soleil sous le lit interdit.
– Tu avais un lit interdit toi aussi dans ta famille ?
– Oui. Il était à la cave. Mon père m’avait dit : Surtout ne descends jamais à la cave. Le soir même mon père est sorti pour retrouver sa maîtresse qui ressemblait à ma mère mais qui avait une perruque de couleur différente, orangée. Avant de claquer la porte, il m’a dit : Surtout ne descends jamais à la cave. Je me suis dit qu’il avait dû entreposer des bouteilles de tord-boyaux dans des alvéoles humides et qu’il ne voulait pas que je les revende. J’ai fait semblant de dormir quand ma mère, qui porte une perruque blonde-jaune, est venue dans ma chambre pour me souhaiter de faire des rêves dénués de toute maladie. Elle a chuchoté au niveau de ma poitrine : Que tes rêves soient exempts de corruption, qu’ils restent à leur place, et que Za ne viennent pas les contaminer de ses paupières déchirées. J’ai attendu qu’elle ressorte de ma chambre pour descendre à la cave.
– Tu avais une bougie ou quelque chose ?
– J’ai pris un bout de miroir et en descendant à la cave j’ai essayé de me débrouiller pour que l’angle du miroir permette de continuer à capter, par réfraction et courbes lumineuse, le faible éclairage de ma lampe de chevet en forme de pagode à opium.
– Toutes ces vies me fatiguent le cœur.
– Tu connais l’expression : être curieux jusqu’à la transparence des oiseaux.
– Non, je ne connais pas.
– Quand je suis arrivé à la cave, j’ai vu ce lit.
– Le lit interdit.
– On aurait dit un lombric écrasé par la Lune. J’avais froid. Comme si le soleil séchait dans l’ombre. Une ombre qui digérait tout. La fille était là, entortillée dans sa beauté. Rêvant agressivement. Un poème coulait de son front.
– Le lit interdit en dit toujours plus qu’il ne faut. Tu as regardé dessous.
– Non, je n’y ai pas pensé. Je regardais la fille. Elle me ressemblait un peu.
– Regarde sous le lit interdit.
– Maintenant ?
– Il n’y a pas de meilleur moment.
– Il n’y a rien.
– Tu es sûr ?
– Un rien comme une masse de poils rêches. Un rien comme une perruque brune-violette que l’on porte uniquement pour une occasion spéciale. Un rien qui digère ma main.
– Tu dois sortir de la cave maintenant.
– Je ne peux pas.
– Tu dois sortir tout de suite. C’est dangereux.
– Je ne peux pas.
– Essaie !
– Ma main ne veut plus de moi.
– Fais un effort !
– On a éteint la lumière dans ma tête et je sens que la cave est éblouissante.
– On s’en fout, sors, dégage !
– Lombric.
– Non !
*
– Sa façon d’étranger occupe l’espace.
– Mais encore ?
– Il a les pupilles dilatées et il me dit qu’il m’aime.
– Beaucoup vous envieraient.
– Je lui demande s’il vient de se réveiller et il me dit : Non, je te parle depuis une heure. Ou il dit : On est en train de baiser. Mais moi je le vois se réveiller, sortir d’une torpeur, comme s’il n’était jamais vraiment là.
– Votre couple tient bon.
– Mon couple tient fantomatique sur les bords.
– J’ai l’impression que vous vous posez un peu trop de questions. Est-ce qu’un voyeur se pose des questions ?
– Parfois, je le vois dans la rue, près de l’appartement. Il est là, dans la rue. Il ne fait rien. Les pupilles dilatées, il ne regarde rien en particulier. Il regarde un peu de tout. Les épaules voûtées. Comme s’il dormait dans un angle mort.
– Au moins il ne disparaît pas dans la nuit pour vendre des gâteaux en demi-lune à des inconnues.
– Au début, je croyais que la dilatation de ses pupilles était une tare généalogique, le caractère récessif d’une longue somnolence familiale.
– Les arbres généalogiques sont souvent morts à l’intérieur.
– Mon mari s’est intéressé à un violeur en série, il a cherché des informations à longueur de nuit, il a lu le roman écrit par ce violeur, je crois qu’il est tombé dans le puits de la fascination.
– La fascination est le symptôme d’une maladie qui n’existe pas.
– Un jour que j’avais pris deux somnifères et que je perdais peu à peu conscience, j’ai senti qu’il était excité, dans la pièce voisine. Nous faisons chambre à part, mais cela ne m’empêche pas de savoir quand il est excité. J’ai ce don de sentir les choses quand elles arrivent.
– Quel rêve vous observe pendant que vous dormez ?
– J’étais dans la rue et j’ai vu mon mari, assis sur le trottoir. Une foule s’est formée autour de lui. Mon mari vendait des lunettes aux passants. Mais pas n’importe quelles lunettes. Les montures étaient normales mais les verres étaient remplacés par des cancrelats encore vivants. Les passants avaient tous les pupilles dilatés et quand ils mettaient ces lunettes étranges les pattes des cancrelats faisaient comme des cils géants se tortillant dans tous les sens. Mon mari empochait l’argent.
– Vous voyez ce point lumineux et rouge ?
– Oui.
– Quand je vais compter jusqu’à trois et vous raconterez un autre rêve.
– Il y avait une petite annonce collée sur le portail. « Cherche gouvernante, une semaine. »
– Un.
– Devant la porte d’entrée, à travers l’interphone, une voix d’adolescent m’a demandé si je pouvais commencer tout de suite.
– Deux.
– Dans le salon, d’autres interphones étaient disposés pour communiquer avec l’adolescent. J’ai passé une heure à ranger et à nettoyer le salon. La voix a grésillé à travers l’interphone. « Cependant vous n’êtes pas autorisée à aller dans la cave. » La porte de la cave se trouvait sous le grand escalier en velours émeraude. L’interphone grésillait de plus belle mais je n’écoutais plus. J’étais excitée à l’idée de ce que je pourrais trouver dans cette cave. Un adolescent un peu attardé, en sueur, penché sur un vieux micro ? Un adolescent un peu obsédé, en sueur, penché sur une photo de moi, quand j’étais plus jeune et plus ambitieuse ? Je crois qu’il existe des photos de moi qui me montrent sur le point de choisir un destin moins erroné. Ce genre d’instantané qui fait rougir. Une photo de moi en maillot au bord d’une piscine. Endormie comme un fruit mûr. Il existe une période de notre vie où l’on est pris en photo en train de dormir. Le plus souvent on ne s’aperçoit de rien. Quel intérêt de vouloir retenir ce genre de moment noir, sans rien de plus qu’une forme indistincte sous des draps, exposée à l’appareil d’un adolescent, continuant à errer dans le grand magasin de l’inconscience ?
– Trois.
– C’était il y a dix ans, vingt ans. C’est le genre de photo qu’on revoit bien plus tard, dans les rêves. Que voit l’adolescent sur cette photo ? Un grain de peau. Une ombre lumineuse sur la cuisse. Comme un code-barres à moitié effacé. Des vallées huileuses. Un tissu taché d’humidité. Un poil brun. Un brin d’herbe. Un ongle cassé. Notre adolescent se perd sûrement en détails. Ce n’est pas avec ce genre de photo de moi qu’il pourra se satisfaire. Il pourra tout au plus se dilater la pupille.
– Quatre.
– Même s’il possède d’autres photos de moi dans une boîte à chaussures. Endormie dans la cuisine. Endormie dans le métro. Endormie aux toilettes. Endormie dans le coffre d’une voiture. Endormie sur le toit d’un immeuble. Endormie dans une maison hantée. Endormie contre la vitre d’un aquarium. Bien sûr, à première vue, cela pourrait donner du crédit à une certaine explication, parce que les photos collées les unes à côté des autres, sur le mur de la cave, ça commencerait à faire un semblant de film. Mais je serais toujours un corps endormi. C’est le monde autour de moi qui s’animerait et les gémissements du monde ne sont pas vraiment propices à l’excitation adolescente, à moins d’être tordu dans sa tête.
– Vous pouvez commencer à me parler de votre mari maintenant. Vous êtes mûre pour ne plus avoir peur de lui.
– Comme prévu, la porte de la cave s’est ouverte sur un escalier étroit se perdant dans des ombres un peu trop accueillantes.
– Cluster aigu de synthé et le sautillement de la réalité dans le bas du dos.
– En bas de l’escalier, dans une pièce humide sentant le moisi, il y a bien une table sur laquelle est posée une photo.
– Je crois que nous pouvons clore notre séance pour aujourd’hui. J’ai un autre rendez-vous avec une femme qui se réveille toujours de travers chez des inconnus.
– Mais l’adolescent n’est pas là. L’interphone est silencieux. Je me sens un peu triste. Il n’y a pas de centre névralgique dans cette grande maison.
– Votre mari est toujours dans la pièce voisine ?
– Quand il prend à mon mari de montrer son affection, je lui donne une tape sur le gland. On appelle ça, « Jouer à Za ». Cela fait partie de notre contrat secret. Nous nous sommes mis d’accord qu’il fallait des clauses secrètes à respecter pour que le mariage puisse avoir une valeur. C’est pour ça que je peux me permettre de lui donner un coup avec le dos de la cuiller sur le gland quand il dort. Ça ne le réveille pas mais ça calme un peu son érection. Je n’aime pas me réveiller la nuit et constater que mon mari dort à côté de moi en érection. Même s’il est dans une autre pièce, je le sens. J’ai horreur d’imaginer qu’il pourrait être en train de rêver dans ces moments-là le même rêve que moi. Son truc est comme un adolescent voyeur, nu, à la peau violette, et portant une cagoule de ski.
– Il faut vraiment que je vous laisse. Je vais dormir un peu.
– Sur la table de la cave, la photo est floue. Cela pourrait être une fille endormie au bord d’une piscine. Cela pourrait être le gros plan d’une érection nocturne.
– Je vais vous dire pourquoi je n’aime pas la poésie. Un jour, je suis tombée sur un livre de poésie sous le lit de ma mère. C’était un recueil qui avait plus ou moins la forme d’un magazine. Le poème central consistait en une double page verticale, le calligramme d’une femme endormie mais les mots dessinant son corps évoquaient plutôt un décor désagréable. Des cavernes remplies de sang poivré, où entraient des squelettes mous pour se laisser mourir sans plaisir. Le plus fou c’est que la somme de tous les non-plaisirs finissait par faire un plaisir tordu, électrocutant. Je n’ai pas du tout aimé les images de ce texte, le visage des lettres alignées comme de la chair froide, car j'ai compris pour la première fois que le langage peut en dernier lieu se réduire à une érection morte. Et j’ai senti que j'avais perdu une certaine innocence, coincé sour le lit de ma mère.
– Pourquoi interdire l'accès de la cave aux gouvernantes, si c’est seulement pour tomber sur cette photo embarrassante et ennuyeuse ?
– Je ne sais pas. Je ne sais plus rien depuis que je vous ai rencontrée.
– La cave désigne peut-être autre chose. L’adolescent, à travers son interphone, a dit, aller à la cave.
– En effet. Si on s’y arrête, cela prend des atours d’inquiétude. Cela pourrait être interprété de diverses façons. Autant que je sache, le mot cave pourrait aussi bien désigner une voiture enterrée dans un jardin, ou une montgolfière oubliée sur le toit de la maison.
– Tant qu’il n’y a pas confirmation du sens précis des choses, quelque chose nous échappe.
– C’est ce que je répète tous les jours à ceux qui viennent chez moi avec des pupilles dilatées par le vide qui les attirent.
– Si je savais ce que cette photo représente, je pourrais mieux la décrypter, je pourrais la regarder avec moins d’inquiétude. Une photo floue sur une table moisie ? Ça ne fera pas un article à sensations.
– Ça ne fait même pas une note de bas de page.
– J’ai ramassé la photo et que j’ai commencé à la lécher.
– Mais encore ?
– Le goût était un peu amer. Aucun souvenir ne surnageait. C’était un goût de carton et de vieux vernis et de terre acide et je commençais à comprendre que je n’avais pas vu le plus évident dans cette pièce. Je venais de remarquer qu’une des parois de la petite pièce donnait en fait sur le fond de la piscine.
– Il y a toujours une piscine quelque part. On cache des piscines un peu partout. C’est de là que vient l’humidité.
– Si je levais la tête, je pouvais voir les corps flous des filles endormies au bord de la piscine. Le soleil brillait, minuscule, dans un coin du plafond. J’ai compris que l’adolescent de l’interphone recrutait des gouvernantes pour les obliger à jouer à une chasse au trésor sans objet.
– La photo.
– À quoi sert une photo floue au cours d’une chasse au trésor ?
– À retarder un participant ?
– À indiquer que la réalité est à regarder d’un autre œil. Je prendrais un exemple pour illustrer mon propos. D’un côté, nous avons des gouvernantes qui récurent en tenue de soubrette la grande demeure d’un adolescent reclus. D’un autre côté, des filles qui sont endormies au bord de la piscine et qui ont comme point commun d’être partiellement dévêtues. Le flou de la photo indique que la réalité n’est pas aussi claire qu’on le dit. La réalité est l’autre nom de la séparation.
– Le message à décoder était peut-être : Les gouvernantes sont les filles au bord de la piscine. Il existe une porosité entre les deux. Si quelqu’un regardait en cet instant dans la piscine, il pourrait voir votre silhouette au fond, vos traits vagues, perdus dans les ombres de la cave.
– Vous avez raison. Il existe en cet instant précis une ligne droite partant de ma jupe de gouvernante dans la cave humide et atteignant la cuisse dénudée coupée par l’ombre du toboggan dans le jardin. Parfois mon mari me regarde comme si j’étais une inconnue en train de crier.
– C’est le soir dans le cœur des choses.
– Rien ne s’allume en lui. Il n’est pas ému. Il ressemble à une cave.
– Je crois que nous ne sommes pas autorisés à aller plus loin dans notre échange. Si nous continuons, nous risquons de changer la réalité.
– Je suis la gouvernante, c’est moi qui sais où le vin est rangé. Maman me disait : Une vraie femme, c’est une gouvernante qui sait où le vin sacré est caché.
– Vous parlez du sperme ?
– Je ne suis pas passionnée par cette substance. Cette odeur de fromage et de piscine automnale ne me permet pas de croire que mon mari pourra accomplir des ascensions pour subvenir au besoin de la famille.
– Votre mari ressemble à un adolescent à la peau violette.
– J’ai parfois du mal à comprendre la peau des autres. Je les regarde pendant des heures.
– Quelque chose en nous se lasse de tout.
– Mon mari reste immobile dans la rue pendant des jours. Je dois répondre au téléphone pour m’excuser auprès des voisins. C’est comme avoir un bout de viande sur les bras, sans savoir quand on l’a acheté et de quel animal il s’agit. Quand je rentre du travail le soir, il est toujours couché, en train de remuer la tête.
– Comment peut-on aimer les choses laides ?
– Quand j’étais petite, j’ai fouillé sous le lit de mon père. Il n’y avait pas de livre de poésie. C’était plutôt des magazines pour grands ados. Des magazines remplis de vent. Le vent soufflait tellement fort que les filles dans les magazines en perdaient leurs vêtements. Je ne comprenais pas que l’on puisse s’intéresser à ce genre d’images ennuyeuses. Le vent emporté tout. Le vent détruisait tout. Qu’est-ce que mon père cherchait dans ces pages ? J’avais l’impression de voir des insectes translucides grouillaient sur les pages et j’ai compris que c’était les traces du regard de mon père.
– Et à la page 138 ?
– On voyait une fille qui hurlait, le corps en désordre, comme si ses vêtements et sa peau avaient fondu et que le soleil était mort pendant une seconde.
– Et il y avait une piscine sous le lit ?
– Une trappe.
– Qui est, par définition, une piscine vide.
– Des photos Polaroïd de corps sans visage, des dessins de femmes effrayées, des cassettes d’hypnopédagogie pour apprendre des langues qui n’existent pas, des tickets de cinéma pour des films dont je n’avais jamais entendu parler, les titres étaient bizarres pour moi, je me rappelle J’ai découvert une Ferrari enterrée dans mon jardin et L’exquise a bu le vin nouveau. Il y avait aussi cet objet étrange, je ne savais pas à quoi ça pouvait bien servir, comme des ciseaux recourbés mais qui ne peuvent pas couper ou coupe une matière que je ne connais pas. À l’époque, je m’intéressais aux enlèvements extraterrestres et il ne me semblait pas improbable que mon père ait pu être kidnappé à bord d’une soucoupe volante. Les extraterrestres lui aurait extorqué ses magazines et mon père, pour ne pas se sentir humilié en tant qu’homme leur aurait subtilisé ce machin à forme floue en bec de canard, qui sentait un peu l’intérieur algueux d'une grotte côtière.
– Je suppose que chaque famille à ses tiroirs secrets à double fond qui dissimule une clé tordue, inutilisable.
– Maintenant que j’y repense, la photo floue dans la cave de l’adolescent, c’est aussi mon corps donné en pâture à sa mémoire. Vous comprenez ?
– Évidemment.
– La séance de photo était un rituel pour créer un corps nouveau. L’esprit suivrait le mouvement. Le vin viendrait ensuite.
– J’ai des images émotionnelles précises en moi.
– Vous avez mélangé combien de comprimés avec la glace à la vanille ?
– Cinq. C’est suffisant ?
– Pour entrer dans la cave des rêves, ça devrait aller.
– Votre mari a ensuite sorti un appareil du tiroir de la table de chevet. Une sorte de cagoule de ski reliée avec une flopée de fils électriques à un téléviseur. Il a mis la cagoule sur la tête du corps entre vous.
– Oui. Puis il m’a demandé de lui tenir la main.
– Maintenant, on va se concentrer. Un.
– Je n’étais pas sûre de ce qu’il fallait faire mais c’était en même temps une évidence.
– Deux.
– Je savais que les rêves du corps allaient se matérialiser sur l’écran du téléviseur éteint. Les images sont apparues. Assez claires. Mon mari était en haut d’un toboggan, avec une femme. Il l’a poussée et elle a dévalé en catastrophe la rampe, a atterri dans le gazon, roulé jusqu’à la piscine et son corps coulé à une vitesse vertigineuse.
– Trois.
– J’étais dans la salle souterraine dont une paroi donne sur le fond de la piscine. J’ai vu le corps s’enfoncer dans l’eau chlorée et lumineuse et je l’ai pris en photo avec mon Polaroïd.
– Trois fois rien.
– Est-ce que cela suffit pour les preuves ?
– Vous avez enregistré la scène ?
– Oui, je crois.
– Vous en êtes sûre ?
– J’ai fait de mon mieux.
– Je crois qu’il faudrait recommencer pour plus de certitude.
– Je n’en aurai pas le courage.
– Vous remettez en question notre expérience ?
– Je dis juste que la photo…
– Ce n’est pas la qualité qui compte. Ce qui compte c’est que vous puissiez oublier. Reprenons. J’ai posé la photo sur la table au milieu de la pièce.
– Mon mari m’a lâché la main brusquement, il a tiré sur la cagoule. « Il ne faut pas que le corps se réveille, vite va chercher de la glace à la vanille. » Je suis allée au garage chercher un pot de cinq kilos de glace à la vanille premium et j’ai commencé à en enduire le corps entre nous. « Vas-y doucement », a dit mon mari. Je n’aime pas quand il me met la pression. Si t’es pas content, je lui ai dit, tu peux le faire toi-même. « C’est juste un conseil, il ne faut pas tout faire foirer. » J’en ai marre que tu me donnes des ordres, alors que c’est moi qui fais vivre cette famille. « Oh, commence pas avec ça. C’est pas le moment. » C’est jamais le moment. « On va pas remettre ça maintenant. » Et pourquoi pas ? « Mais enfin, tu perds la tête. » Je suis hystérique, c’est ça ? « Ce n’est pas ce que je dis. » J’ai très bien entendu. En plus, tu oses affirmer que la qualité de la photo ne compte pas. « Ça, c’est une autre histoire. C’était dans le rêve. » Qu’importe ! Avec toi c'est toujours une autre histoire. Je n'ai pas mon mot à dire. Va chercher la vanille et j'obéis. Prends une photo et j'obéis. Je ne veux plus continuer comme ça. Je préfère que le corps entre nous se réveille une bonne fois pour toutes et puis tout sera réglé, plus de messe basse, plus de clin d’œil secret, plus de non-dit, plus de détournement de rêve, plus de glace au garage. Il faudra un jour qu'on assume.
– Un jour ou l'autre, une gouvernante reliera les points et tout s'éclairera dans sa tête et ce sera le début de la fin pour tout le monde.
– On ne peut pas éternellement pousser des femmes sur le toboggan, ce n'est pas avec ça que nous pourrons vivre décemment, humainement.
– Je sais que c’est le genre de récit de rêve que vous n’aimez pas mettre dans les livres.
– Dire la vérité, c’est ne plus avoir la force de mentir.
– Le plus difficile c’est de relier les mensonges. À la fin, on se retrouve à relier des mensonges trop éloignés les uns des autres.
– Il existe quelque part des répliques de notre vie, des bouts de notre vie comme des confettis tombés sur une planète lointaine, à l’intérieur de nos cellules sexuelles.
– Ce quelqu’un qui vous regarde avec perplexité, c’est moi.
– La digestion ennuyeuse du sébum du présent dans les yeux des endormis.
– En bas, dans la pièce humide et sombre, sont entreposés nos rêves sous forme d’enregistrements textuels, audio, vidéo.
– Mon mari a jeté du jour au lendemain tous ses livres. Il avait une collection impressionnante de livres, tous sur le même thème, ce violeur en série mystérieux qui a habité près de chez nous. Il avait une villa immense pour lui tout seul. Il s’y est installé à l’âge de 16 ans, dans les années 70. D’après mon mari, sa riche famille était dans une autre région du Japon et lui vivait en autarcie, avec une gouvernante qui faisait tout pour lui.
– Pourquoi tout jeté ?
– Aucune idée. Il m’a dit un jour qu’il avait pu retracer tous les faits et gestes de cet adolescent violeur. Je trouvais ça bizarre. Il faisait des calculs mathématiques abscons, des recoupements de dates et d’évènements. Il parlait de la place du soleil sur une photo floue qu’il avait vu dans un cahier édité par ce même adolescent apparemment sous un autre nom. Il restait des heures devant la fenêtre de la chambre. Il avait déjà les pupilles dilatés à l’époque. « On voit sa villa à travers les arbres. » Ce qu’il appelait sa villa, était une demeure tout à fait banale. « On ne peut détruire complètement ce genre de maison. C’était une forteresse, sous ses aspects californiés. Une fourmilière de pièces secrètes. Des labyrinthes tubulaires, comme des toboggans sans fin. Ce qu’on détruit, ce n’est que l’esprit, la surface architecturée. Le corps pourri, l’ombre merdeuse, ne disparait pas. On peut le sentir d’ici. »
– Il a fini par s’identifier à cet adolescent malade.
– La fascination est un bain de boue violette. Si on s’y enfonce, on se réveille dans le rêve d’un autre.
– C’est à partir de ce moment, que votre mari a commencé à vous regarder dormir ?
– Oui. J’ai la preuve qu’il venait dans ma chambre la nuit. Regardez.
– C’est une photo un peu floue.
– Quand je suis avec mes somnifères, j'ai du mal à savoir ce qui se passe autour de moi. Je flotte dans une piscine noire et j'attends le matin. Je suis déjà heureuse d’avoir pu prendre cette photo.
– Pourquoi portez-vous un masque de Zorro ?
– Un jour, la police m’a téléphoné pour me dire que mon mari était au poste parce qu’il se promenait nu dans la rue. Je me suis rendu au koban. Il y avait un homme nu, mais sur la tête il avait un cube noir. Pour moi, ce n’était pas mon mari. L’homme avec la boite noire sur la tête ne bougeait pas. J’ai répété : Ce n’est pas mon mari. Je crois que le policier a essayé de me draguer parce qu’il a dit : Si ce n’est pas votre mari alors c’est Carlos Ghosn.
– L’humour de la police.
– Ce policier faisait des efforts considérables pour se rendre intéressant. Il a dit : « Quand les chats sont tristes, il faut installer des caméras de surveillance. Les chats ne sont pas tristes sans raison. C’est la première chose que nous apprenons à l’école de police. En Occident, c’est différent. Nous, au Japon, on installe des caméras partout pour mieux comprendre d’où vient la tristesse des chats. Le plus souvent, on découvre un type aux traits aryens qui entre dans la maison et qui s’amuse avec les chats. Le problème c’est qu’il s’amuse de façon bizarre. Avec une sorte de branche de mimosa, il chatouille l’oreille du chat qui miaule. Il tire sur ses moustaches. Il lui gratte le ventre. Le chat essaie de prendre la fuite. Mais il est comme prisonnier d’un labyrinthe invisible. Il revient toujours vers cet homme aux formes floues. Ses yeux jaunes semblent perdus dans un alcool inconnu. L’intrus agite son mimosa en fermant les yeux. On a l’impression qu’il s’amuse à mimer un sacrifice dans un univers parallèle. De temps en temps, il regarde directement la caméra, en tenant le chat par une patte. On comprend pourquoi les chats sont tristes. C’est le rôle de la police.
– Maintenant que j’y pense. Mon chat a des miaulements qui ne correspondent pas à la réalité.
– Un autre policier est arrivé et il a confirmé que l’homme nu avec la boite noire sur la tête n’était pas mon mari. C’était simplement un artiste qui travaillait dans un club clandestin du quartier. Le policier a voulu me donner un cadeau avant que je parte. Il a fouillé dans un tiroir et il a sorti un masque de Zorro. « Pour que vous pensiez à moi. »
– C’est intéressant que vous ayez décidé de le porter ici et maintenant.
– Je crois que j’essaie de cacher quelque chose.
– L’adolescent de la villa, l’adolescent de l’interphone n’aurait jamais osé venir chez vous.
– Au bord de la piscine, j’avais trop chaud. Je suis allée dans le salon mais j’avais encore trop chaud. Je suis descendue à la cave. Ça sentait un peu le moisi. L’interphone a grésillé doucement. « Il existe des cruautés accidentelles. »
– Il existe des cruautés accidentelles.
– J’ai trouvé ça un peu tiré par la perruque.
– Ça aurait pu être une citation de l’un de mes bouquins.
– « Le corps est un animal aveugle que l’on nourrit de rêves. Nous ne sommes pas seulement un corps. Nous sommes aussi une fumée de mots. Et quelqu’un nous nourrit de rêves, mais nous ne le savons pas. »
– Vous savez à quoi il pense toute la journée ? Il pense à comment fabriquer un toboggan.
– Pourquoi ?
– Pour que vous entriez en lui, plus lumineuse en lui, par le trou d’aiguille de son œil, jusqu’à l’envahir entièrement.
– Finalement j’aurai collectionné les cas perdus, les loosers de bord de piscine, des maîtres-nageurs pour Doppelgänger noyé.
– De nos jours, on n’a plus le courage de s’amputer d’une part de soi, une paupière surnuméraire, un furoncle cardiaque, un souvenir se remplissant d’ombres, une vie de luxe dans la niche étroite d’un animal malade. Car nous sommes tous des collectionneurs enragés, au milieu d’objets fades et flous que nous mettons dans des boîtes noires jusqu'au jour où il n'y a plus personne pour maintenir ces boîtes hermétiquement fermées.
– Elles s'ouvrent dans le noir, comme des fleurs noires.
– Puisque je n’ai que ça à faire, je vais vous raconter un souvenir. Quand j’étais au lycée, une rumeur courait sur un camarade de classe. On disait que son père était cannibale. Du moins, on disait de lui qu’il avait été arrêté dans un pays étranger pour avoir abusé et dévoré une jeune femme. On décida de l’extrader vers la France, mais il s’est enfui. Notre ami Jan ne voulait pas parler de son père. Alors qu’on voulait qu’il nous raconte les détails. Puis un jour on s’est dit qu’il fallait se méfier. Il n’était pour rien dans les actes de son père mais, sait-on jamais, ce cannibalisme était peut-être héréditaire. Nous avions pris nos distances avec lui. Nous ne lui parlions plus. Quand arriva la fin de l’année, on fit une dernière fois un repas au restaurant avec les copains. Jan était là aussi. On ne savait plus où nous mettre. Nous l’avions délaissé pendant tout ce temps, que pouvions-nous lui dire ? On lui a servi un tartare et un steak bleu. « Je ne mange pas de viande », a-t-il dit. On a failli éclater de rire. Il y avait donc un lien réel entre la viande crue et lui. Le « rejet » qu’il faisait du plat était la preuve qu’il n’était pas indifférent, mais plutôt qu’il clamait à rebours, inconsciemment, son attirance pour la protéine animale frémissante. Comme si un curé jetait l’anathème sur des garçons qui étaient, pour lui, l’incarnation du mal démultiplié par les chorégraphies de Satan en maillot de bain. Notre ami nous questionna du regard. « C’est à cause de mon père ? » Nous ne pouvions plus répondre. Nous étions au pied du mur. Nous avions l’intention de lui dire qu’il n’était plus notre ami. Le sang qui coulait en lui souillait notre amitié. « Ton père a disparu dans la jungle. Il doit couler des jours heureux maintenant. Au fond, de la jungle, parmi des tribus de mangeurs d’hommes. » Nous ne pouvions prononcer le mot entre nous, non qu’il nous effrayât, mais nous avions cultivé une sorte de superstition nous poussant à croire que ce mot pouvait rameuter un spécimen près de nous ou, plus obscurément, réveiller en nous une fibre pour l’intérêt de la chair humaine, une sombre volonté maternelle de mordre la texture de l’enfant, le goût de mâcher le coin du miroir de chair de notre corps, la crainte primale de recouvrir notre identité rêvée d’un sceau de sang poivré. Le serveur nous demanda pourquoi nous ne voulions pas manger la viande. Personne autour de la table n’était capable de regarder ce qu’il y avait dans le plat. C’est à ce moment-là que le serveur a engouffré dans sa grande bouche édentée un bout de viande. Nous avons sursauté et le serveur a plongé la tête dans l’assiette et il dévorait la chair en grognant de plaisir. Nous étions livides. Un autre serveur est intervenu. Il s’est jeté la tête la première dans l’assiette. Il a tout de suite eu le visage rouge. Puis un autre serveur a accouru. Les deux autres serveurs avaient le visage couvert de sang et ils souriaient et je me suis aperçu qu’ils ressemblaient un peu à Jan. Je me suis dit, avec étonnement, que nous pouvions finir, un jour, au fond de l’assiette et que nous avions tout faux depuis le début.
– Parfois j’ai l’impression de courir au fond de la vallée des pressentiments.
– Après ça, nous avons eu un oignon à la place du cœur.
– Je pressens que je ne suis pas vraiment loin de pouvoir trouver une explication à toute ma vie et on éteint la lumière et je glisse le long du toboggan de mon corps.
– La nuit est une grande femme paludéenne. Quand je regarde dans mon jardin, c’est moi, installée au milieu d’un psychodrome en plastique.
– Parfois j’ai des dents de requin. Parfois je crois qu’on nait tous dévisagés par l’impensable.
– Je vous conseille de ne pas vous arrêter. Courez. Courez dans les signes de la violence pour ne pas qu'ils vous rattrapent, au fond de votre vallée des pressentiments.