Il est des cultures que l’on fréquente et qui vous regardent. D’autres qui vous mettent un objet tiède sur la joue. Et il y a celles qui vous ignorent royalement. Dans le métro, la culture publicitaire gesticule devant moi, colorée. Bouillie de silence. Indigestion de surface. Grande farce fixe. Boucle sans désir. Puberté de la vente. Personne ne regarde. Muselés dans la lumière, les Cadenassés s’affaissent et piquent du nez sur un rectangle lumineux. Les pubs sur les parois, dans les interstices entre les sièges, forment une végétation brune.
La publicité dans le métro se déplace sur ses petites pattes et s’effraie de ma présence pourtant désirée. Je crois qu’elle veut ma peau, une nouvelle peau lustrée, aguicheuse. Épilée puis pendue au-dessus des dormeurs. La publicité-cafard vient grêler l’imagination de celui qui ne peut plus fuir. Je crois penser, mais je cherche un slogan. Je regarde autour mais je cherche un au-delà de l’humiliation. Dans cette antichambre fonçant dans une nuit souterraine, on nous maquille pour une boîte noire. S’épiler l’intelligence pour vivre ensemble. Rester debout face à un visage exhibé en vain. Personne ne regarde. Potions pour mieux digérer la mauvaise foi. Mots qui promettent la fortune, la maigreur et une pierre tombale lustrée. Et toujours le même ostéopathe à tête de psychopathe qui me suit partout, d’affiche en affiche, me regarde, avec sa vertèbre brandie.
Je reste au centre de la moiteur. J’attends l’ostéopathe. On souhaite parfois un déraillement pour que le voyage continue. Personne ne regarde. La publicité qui s’accroche à moi comme des mains d’enfants dans un tunnel, je les sens sur mon corps. Moiteur dans l’interstice de mon crâne, il y a des clous dans le crâne, tapisserie de pubis publicitaires, pudibonderie qui déshabille jusqu’au geste d’acheter un rêve oublié.
Les visages des passagers endormis tombent dans les interstices. Leur vie défile, compote pour bébé, jardin en carton mâché, promesse de vie conforme, gras à brûler, poils à marteler. Le métro, dans ses sursauts et ses brusqueries, mime l’accélération des boîtes funéraires en promotion. Les visages pointus des passagers sont la fleur du non-choisir. Il ne faut pas avoir peur du calme qui dégénère. Je me mets à quatre pattes et cherche, dans l’interstice entre deux dormeurs, le moindre sursaut pourrait devenir puanteur soudaine d’un vouloir-exister. J’entre dans la nuit des sosies. Je glisse la main dans l’interstice d’un sourire autocollant. L’ostéopathe me sourit. Dans l’interstice, je constate qu’une passagère a le pouce en forme de vipère. Attention, car rien n’est inoffensif si on prend la pente de la désillusion. Puis ce sont toutes les passagères, sosies de la fille de l’affiche, qui ont le même pouce à profil vipérin. Je me sens bercé par cette vision. Comme si leur pouce avait décidé de ne pas achever le rêve, comme si la nature les avait privées du droit fondamental de tenir une raquette de tennis ou une arme à feu.
L’ostéopathe à tête de psychopathe me regarde. Ses yeux me parlent de carambolage. Une fleur dans un tunnel. Tout se désire car tout s’achète, murmure-t-il. Il cherche à tatouer des trajets impossibles dans le blanc de mon œil. Les visages sans parfum des affiches me tombent dessus. Flegme marchand. Bouffi de crudité des grands fonds. J’essaie de réveiller une passagère. Elle murmure : « American Burger, funérailles pour animaux de compagnie, agence immobilière possédée, Open Campus, visage offert au désir le plus offrant, texte minuscule vantant du charabia en blouse blanche, ramen extraterrestre, adolescent désemparé, pinte de visages clonés dans le blanc de l’œil. » Elle essaie de me griffer mais c’est son pouce qui me mord.
Je fais semblant d’ignorer les petites pattes de l’ostéopathe. Ses appels dans les tunnels. Je continue à fixer les affiches autocollées sur les visages endormis. J’évite comme la peste de croiser son regard. Tous les labyrinthes sont acceptables, à l’heure du carambolage. Il est trop tard, déjà. Je me jette très loin du soleil. Les passagers ne regardent pas, cela ressemble à des funérailles. Grande farce fixe. L’ostéopathe cherche à m’arracher une vertèbre. Il en fera un sourire de compagnie. Je mets tous les pouces vipérins que j’ai trouvés dans ma bouche. Ils me grattent à l’intérieur. Beauté à tout faire. Fiction à la niche.
Quelque chose saigne loin de moi. Je ne suis pas sûr que ça stimule mon temps de cerveau déprimé disponible. Charabia qui vend du charabia. La pub cherche à grappiller désespérément un regard pendant le trajet vain. Fiction à tout faire. Je rêve comme une jeune fille couverte de moisissure entre dans un konbini. C’est une rêvasserie commune. Loin de moi.
Bercé méchamment avec les Cadenassés. Je somnole n’importe comment. Les corps plongés dans un ennui de vitrine attendent mon regard pour exister péniblement. La chasse à l’attention est ouverte. La condensation des corps dans l’interstice. Le pouce prêt à gratter la lumière. Noyade érigée en transport. Je pendouille telle une affiche vantant un traitement épilatoire révolutionnaire.
Au-dessous de moi, les passagers dorment, regardent leur portable. Ma peau danse dans la moiteur. Cadenassé. Je cherche à grappiller faiblement leur regard, pendant le trajet d’un temps moribond.