J’avais six ans, maman était penchée sur un livre.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– Je lis.
– Ça parle de quoi ?
– Des grands transparents. C’est une sorte de mystique française. Tu es encore trop petite pour comprendre.
– J’aimerais que tu m’expliques.
– J’ai dit que tu étais trop petite.
– Je répèterai à personne, juré.
– Bon, a dit maman. Ça dit qu’autour de nous, ils existent des êtres invisibles.
– Des fantômes ?
– Non, pas exactement. Ce sont des êtres qui vivent à côté de nous, à travers nous aussi. Comme à l’intersection d’une autre réalité. Cela explique certains phénomènes mystérieux. C’est comme introduire une inconnue dans une équation.
– Je ne comprends pas bien.
– Pour simplifier, ses êtres, ni hommes ni femmes, nous regardent.
– Ils nous regardent ?
– Oui, ils nous observent, et ils se masturbent.
– Je ne suis pas sûre de vouloir connaitre la suite.
– Les phénomènes paranormaux sont le résultat de la paraphilie des grands transparents.
– Maman, je crois que je vais retourner à mes poupées.
– Tu voulais savoir. Les grands transparents peuvent nous observer tout le temps. Leur temps est différent du nôtre. Ils peuvent nous observer depuis l’intérieur de nos rêves. Si tu prends un bain tranquillement et que la lumière se met à clignoter sans raison c’est sûrement qu’un groupe de grands transparents est en train de se masturber au-dessus de toi et leur jouissance distord le flux électrique.
– Je ne veux plus savoir, maman.
– Tu voulais savoir. Quand tu rêves et que quelque chose d’horrible, d’angoissant se présente c’est qu’au moment où tu dors dans ton gentil lit en soie, ils sont là, avec leurs immenses yeux transparents, en train de se palucher, transpirant et grognant des saletés pendant des heures et des heures, qui chez nous ne représentent que quelques secondes.
– Maman !
– Et les grands transparents enregistrent tout de toi. Ils ont des archives sur d’autres planètes et n’importe quel grand transparent peut les consulter et se passer en boucle les vidéos transparentes de tes ébats orgiaques et involontaires. Ils peuvent aussi brancher les rêves entre eux. Peut-être que ton père a déjà rêvé à quelque chose qu’il a oublié et qui n’était que les images de toi recouvertes de la substance gélatineuse, transparente et froide qui coulait sur ton corps endormi, dévêtue pour l’occasion, ce que nous appelons, faute de mot humain, trou de mémoire.
*
Je l’avoue, après, j’ai eu du mal à m’endormir. Je n’osais plus regarder dans les miroirs. Dès que la lumière clignotait, je me sentais sale. Cette histoire de grands transparents me rendait folle. Ma mère continuait à lire beaucoup de livres, mais moi je me morfondais. Comment continuer et faire semblant qu’ils n’étaient pas là, autour de nous, à travers nous, ses voyeurs pervers d’une autre dimension qui ne communiquaient entre eux en éjaculant leur transparence, pendant que je dormais ou que je croyais être seule ?
J’ai fait des recherches sur les grands transparents à la bibliothèque. Il y en avait tout un rayon et c’était de loin le plus fréquenté. J’en en ai pris un au hasard. Comment devenir riche grâce aux grands transparents, par le docteur Renoir. J’ai commencé à somnoler à la deuxième page. J’ai eu le temps de lire qu’il existait des formules incantatoires permettant de voir les grands transparents. Évidemment, je ne voulais pas les voir. Quand je suis entrée dans les toilettes, dans ma tête résonnait encore la phrase d’incantation. J’ai sursauté parce qu’il y avait une femme allongée sur le sol. Elle semblait dormir. Je me suis dit qu’elle avait dû s’effondrer de fatigue. Il y avait aussi dans le coin, un homme avec une caméra.
– Qu’est-ce que vous faites là, ai-je demandé.
– Rien de spécial.
– C’est les toilettes pour femmes ici.
– Ne soyons pas tatillons à ce point.
J’ai réfléchi.
– Vous êtes un grand transparent.
– Euh… c’est ça, oui.
Mince ! L’incantation dans ma tête avait fonctionné.
Il n’avait pas l’air de venir d’une autre planète.
Il n’avait pas l’air de venir d’une autre dimension.
Il sentait l’ail.
– Pourquoi vous faites ça ? ai-je demandé.
– Faire quoi ?
– Tout ça.
– Tu sais, c’est pas facile à expliquer…
– Et vous n’avez pas honte ?
– Pas vraiment. Un peu ?
Je me suis dit que les grands transparents n’étaient pas forcément plus intelligents que nous.
Et maintenant, la femme allongée avait disparu.
Le grand transparent ne disparaissait pas du tout.
– Vous ne voulez pas rentrer chez vous, sur votre planète ?
– Pas vraiment.
Évidemment qu’il y avait des grands transparents qui voulaient être libres et ne plus suivre bêtement les codes culturels de leur race.
Il m’a regardé avec des yeux suppliants.
Il me rappelait un chien que j’ai croisé un jour dans la rue. Cela m’a fait mal au cœur de ne pouvoir le ramener à la maison, alors qu’il tremblotait sous la pluie.
– Vous n’avez pas de maison, dans votre dimension ?
– Tu as deviné.
Il a souri. Ses dents étaient trop blanches pour être vraies.
Je lui ai dit que j’habitais pas loin, mais que je ne pourrai sûrement pas l’héberger longtemps.
*
Quand maman l’a vu, elle n’en revenait pas.
– C’est ?…
– Oui.
J’ai essayé de lui expliquer ce qui s’était passé. L’incantation coincée dans ma tête qui l’a fait apparaître dans les toilettes et son désir de vivre dans notre réalité plutôt que la sienne.
– Et comment il s’appelle ?
– Nous n’avons pas de nom, d’où je viens, a-t-il dit.
Maman m’a chuchoté qu’elle était ennuyée parce qu’elle ne savait ce que ça mangeait.
Et puis elle n’était pas sûre qu’il ne continue pas ses saletés pendant qu’on dort.
– Je préfère quand ils sont transparents, a dit maman. Je vais prendre un bain. Dites à vos collègues de me laisser tranquille.
– D’accord, madame.
Je l’ai emmené dans ma chambre.
Il avait l’air gêné.
Il touchait mon lit comme si c’était la première fois qu’il touchait un lit en soie.
Je lui ai demandé pourquoi les grands transparents filmaient les humains. Quel intérêt d’avoir ce genre d’archives ?
– C’est une longue histoire.
Il m’a demandé de m’approcher.
Il m’a montré l’écran de sa caméra.
– Tiens, c’est ce que je filmais avant que tu arrives.
J’ai reconnu la femme allongée au sol. Elle se regarde dans le miroir au-dessus du lavabo. Elle se recoiffe et essuie une larme au bord de son œil. Elle fait des grimaces. Elle tire la langue. Elle se gratte l’oreille. Elle fait les gros yeux et tend son index et son majeur comme un pistolet en direction du miroir et fait bang ! et elle s’effondre par terre.
Puis elle se relève, se recoiffe, essuie une larme au bord de son œil et ressort des toilettes.
– Mais quand je suis entrée, elle était…
– Attends.
*
Ensuite, les images changent. Je vois un jardin plutôt luxueux. Ensoleillé comme c’est pas possible. Des femmes sont allongées autour d’une piscine, affalées, recroquevillées. Comme brûlantes de rêves. La caméra se rapproche. Elles semblent dormir. La piscine est comme habitée de grands courants transparents. Je n’arrive pas à distinguer leur visage. Je suis presque sûre que je pourrai être amie avec elles. Leur peau est blanche, presque translucide. J’ai l’horrible impression de devenir la cornée du grand transparent. Mon corps se couvre graduellement de vagues douces, effaçant sa présence. Pendant un instant, je ne vois plus ma main, puis l’ivresse, lourde et horrible, ne se dissipe plus.