Tokyo se compose de 800 pentes. Chaque pente a un nom et une inclinaison précise. Je suis bien placé pour le savoir. Depuis vingt ans, chaque nuit, je me rends en haut de l’une d’entre elles, et j’attends.
Cela se confirme à chaque coup. Vers 1 h 25, une femme apparaît en courant, sortant de l’ombre et à bout de souffle, elle s’effondre contre un poteau de réverbère. Je n’ose pas bouger. Elle a dû monter la pente à plein régime, en y allant de toutes ses forces, au bord de l’évanouissement. Elle est en sueur, quelle que soit la saison.
Moi, je suis en pyjama. Comme paralysé. Je ne prends pas la peine de m’habiller. J’ai l’impression que personne ne me remarque, de toute façon. Bien sûr, en cas d’averse, j’ai un parapluie.
La femme s’arrête à quelques pas de moi, le souffle brisé et l’expiration douloureuse. Elle ne me regarde jamais. Elle regarde au loin, appuyée sur un poteau.
Ce n’est jamais la même femme. Je pourrais le jurer. Elle a parfois un visage sérieux. Parfois, elle a un visage inquiet. Parfois, digne, fermé. Je n’essaie pas de lui parler, elle est trop essoufflée pour répondre. Je ne sais même pas si elle m’entendrait. Si je m’approche, elle s’enfuit et je me sens ridicule de rester là, en haut de cette pente, en pyjama, à 1 h 26.
Je redescends alors la colline, comme à chaque fois. Et je me promets que c’est la dernière fois que j’agis ainsi.
Mais la nuit suivante, je pense à nouveau à toutes ces collines. Je me demande si une autre femme sera là-bas. Mon cœur s’accélère. Je regarde la carte que j’ai clouée sur le mur de ma chambre. La carte de toutes les collines de Tokyo. Je sais que c’est la dixième fois que je retourne en haut des mêmes pentes, mais l’excitation est toujours neuve. Je ferme les yeux et je pose un doigt au hasard sur la carte. Je regarde ma montre. J’ai encore le temps. En pyjama, je sors, la tête vide, dans la nuit, pour me rendre à mon point d’observation.
En chemin, j’essaie de m’expliquer cette dérive qui dure depuis vingt ans. Bien sûr, surprendre Sisyphe sans rocher, en plein effort, serait une activité envieuse. Mais ces femmes poussent la roche de leur corps sans punition.
Je suppose que leur relative jeunesse se consumant dans cette course intense, relève d’un certain charme. Mais si je pense à leur accoutrement sportif et leur maigre maquillage, en pleine nuit, je ne peux croire que cela soit le moteur de tout ce spectacle.
Quand elles viennent s’appuyer sur le poteau, vers 1 h 26, le souffle court, le regard vide, elles semblent si lointaines, si peu effrayées de moi, que je n’ai pas le courage de m’abandonner à l’étrangeté de la situation.
De toute façon, il est toujours trop tard. J’ai voulu prendre une photo. La coureuse a éclaté en sanglots. J’en garde un amer souvenir et je me suis juré de ne plus retenter l’expérience.
Ce que je trouve incroyable, c’est que, depuis vingt ans, jamais une femme n’a manqué ce rendez-vous. Cela veut dire que chaque nuit 800 femmes gravissent à perdre haleine les 800 collines de Tokyo.
Évidemment, je me suis aussi rendu en bas de la pente, un peu avant l’heure. La femme est apparue. Elle a serré ses poings et, comme électrocutée par une impulsion, elle s’est jetée en courant à toutes jambes dans la pente barbouillée de nuit grise. Quand je l’ai vu disparaître, prendre de la distance, mon cœur s’est serré.
Je préfère l’attendre en haut de la pente. Même si elle ne semble pas me remarquer.
Je suis retourné plusieurs jours consécutifs en haut de la même colline. Chaque fois, la femme était différente. Elle ressemblait à la précédente, pourtant ce n’était pas la même. Leur corps dissimulé par le survêtement est plus gras ou plus maigre. Leur façon de courir, plus guindée ou plus résolue.
Je me suis demandé également si d’autres personnes se rendaient comme moi à ces endroits. J’ai demandé à deux collègues d’aller attendre à la même heure en haut de deux autres pentes. Ils m’ont confirmé que des femmes apparaissaient, s’arrêtant à bout de souffle, contre un poteau, comme après une course effrénée. Ils m’ont confirmé qu’il n’y avait aucune autre personne sur les lieux.
Je me suis senti en quelque sorte soulagé de savoir que j’étais le seul à agir ainsi. Je me suis même dit : est-ce grâce à moi que ces femmes peuvent continuer ainsi leur activité nocturne ?
À moins que ce soit le contraire. C’est à cause de moi que 800 femmes triées sur le volet sont obligées de fournir cet effort absurde, toutes les nuits, alors qu’elles pourraient faire autre chose, vivre tranquillement.
Je fais cela depuis vingt ans. C’est devenu une seconde nature. Je fais ça sans effort. Je me suis réveillé quelques fois avec de la fièvre, mais cela ne m’a pas empêché d’y retourner. Sans vraiment le vouloir, je me réveille vers minuit. Je me lève, incapable de me rendormir. Je regarde la carte sur le mur. Je pose mon doigt sur une colline. Et l’instant d’après, je sors en pyjama dans la nuit.
Agissent-elles sur ordre de quelqu’un ? Sont-elles des somnambules sportives ?
Les 800 pentes de Tokyo émettent peut-être un genre de phéromone à heures précises, les plongeant dans une transe sportive ? Appartiennent-elles à un club secret qui prévient les séismes de la capitale en exécutant cette danse de sueur quotidienne ?
Les hypothèses ne manquent pas. Au point où j’en suis, je ressens de la peur à vouloir comprendre la situation.
Pourtant, à chaque fois, elles m’ignorent.
Et ce n’est pas le plus triste. Je ne les vois pas vraiment gravir la pente. Je ne vois pas leurs muscles se contracter jusqu’au point de rupture. Je ne vois pas le pore de leur peau s’ouvrir pour cracher la sueur. Il me manque des détails pour que tout soit vrai.
J’ai bien essayé de me tenir à mi-pente. Elle courait trop vite. J’ai essayé de courir après elles, mais le pyjama m’empêchait de faire des mouvements suffisamment amples, et je me suis retrouvé à genoux, crachant mes poumons, la gorge en feu.
J’ai l’impression que leur indifférence est une forme de reproche ancien.
J’ai l’impression que leur expiration lourde est un langage qui m’échappe et dont pourtant je ne peux me passer.
Toutes les nuits, je suis fidèle au poste, plus ou moins perclus de froid, en haut de la pente. J’espère que quelque chose leur fera comprendre un jour que je suis la seule personne, la seule ombre, qui s’adonne à ce cirque.
J’attends en haut de la colline, mon pyjama est sale. La ville est magnifique, disséminée dans la nuit. Je n’ai plus besoin de regarder ma montre. Il me suffit de les entendre souffler atrocement, chaque fois. Je me dis bêtement qu’elles risquent leur vie à fournir un tel effort.
Si je rate une nuit, les 800 femmes seront obligées de redescendre les 800 pentes et les gravir à nouveau à pleine vitesse, jusqu’à ce que je me présente. Je ne veux pas risquer cela. C’est sans doute une folie de penser ainsi. Je ne veux pas imaginer la suite. Cet épuisement parfait.
J’ai fait un rêve. Les 800 femmes couraient sur la même pente. Leur sueur devenait de plus en plus lumineuse, leur corps éblouissant déchirait la nuit, elles ressemblaient à un troupeau de chevaux sauvages et lumineux, plus brillantes que la ville. Je savais que cet embrasement ne signifiait rien de spécial pour le reste de l’humanité, et pourtant j’étais impatient d’être renversé, écrasé par ce nuage de corps lumineux et de visages impassibles.
Je sais que c’est ma mission, me lever chaque nuit et les attendre en pyjama en haut d’une colline. Jamais, je le dis avec conviction, je ne ferais autre chose. Cette sortie nocturne me comble au point que ma vie ne pourrait avoir d’autre pente. Et jamais je n’aurai le courage de leur faire du mal. Jamais je ne les obligerai, même si c’est avec une cruauté fraternelle, à me remercier pour la dévotion absolue que je leur consacre.
(Parue dans la revue l'Ampoule 16e numéro : https://www.editionsdelabatjour.com/2024/11/l-ampoule-hors-serie-numero-16.html)