LLOYD, le père
Entre mon fils et le juge, je n’hésite pas. Le juge, bien que dans cette histoire il n’y ait pas lieu de faire venir un juge, après tout, c’est moi qu’on accuse, n’est-ce pas. La raison pour laquelle je vous ai fait venir c’est que je voudrais que vous jetiez un coup d’œil sur le troisième roman de mon fils, vous savez, celui qui s’appelle Fixland, je ne sais pas ce que ça veut dire, ça doit être une maladie qu’il a chopé là-bas. Est-ce que vous croyez aux fantômes, aux choses comme ça, vous n’allez pas croire qu’un écrivain reconnu comme je le suis et qui va bientôt entrer à l’Académie, vous n’y croirez pas mais, en quelque sorte, moi j’y crois. Pas le folklore des âmes en peine qu’on peut trouver là-bas au Japon ou au Mexique, les fantômes auxquels je crois donnent aux objets une aura de nostalgie, je crois que la madeleine de Proust était, en quelque sorte, hantée. Je suis en train d’écrire un essai là-dessus. Passons. Je crois que mon fils est parmi ces objets. Regardez cette statuette sur la cheminée. Un jour, mon fils, énervé, m’a demandé, pourquoi, pourquoi pour une fois tu ne me montres pas de photo d’elle ? Il remettait ça. Mon procès. Je lui ai menti en lui disant que je n’avais pas de photo. Je savais qu’Alain lui avait montré une photo. C’était notre éternelle tragédie, lui s’agitant devant la cheminée, puant l’alcool, et moi vieux monsieur essayant de le calmer. S’il avait su, sur la cheminée derrière lui, il y avait cette statuette et cette statuette a été faite par un ami potier du Havre en y mélangeant les cendres de ma Georgette, sa mère. Ça, je ne lui ai jamais dit, j’aurais eu trop peur de sa réaction. À sa mère, je lui en ai fait baver, c’est vrai. J’étais jeune et je voulais devenir écrivain. Mais j’ai toujours su tenir mes promesses. Cette femme adorait les chats. Elle voulait être incinérer parce qu’elle croyait qu’il n’y avait rien, après. Nous parlions parfois de nos dernières volontés, je ne me voyais pas disperser ses cendres dans les eaux sales du port du Havre, un jour, elle a suggéré qu’elle aimerait, même si elle croyait qu’il n’y avait rien, être réincarnée en chat. J’ai pris cela comme une promesse.
GÉRARD, un ami
Sorj a dû vivre presque 10 ans au Japon. Je le rencontrais de temps en temps. Il me semblait très occupé, il a toujours été très discret sur sa vie familiale. Il me parlait plutôt de Fixland, le troisième roman qu’il était en train d’écrire. Je n’ai jamais été un grand amateur de fiction, mais en l’écoutant parler de Fixland cela me donnait envie d’en lire un bout. Lors des rares fois où nous nous sommes rencontrés je lui demandais, alors Fixland ? Il me souriait. Je ne lui disais pas, alors ta femme, ta fille vont bien ? C’était comme une règle tacite entre nous. Nous allions ensuite acheté notre bouteille de gin, nous faisions fondre du golgoth, les lumières de Shinjuku gagnaient en luminosité, il souriait, les pupilles dilatées, mais à chaque fois, je l’ai vu sombrer, il ne tenait plus debout. Puis il disparaissait. Je ne m’inquiétais pas outre mesure, puisque quelques mois plus tard on se donnait rendez-vous, au téléphone il disait, c’est le temps de se déchirer, non ?
15 août 1999
Mon petit Sorj,
Je crois que ce pays t’encrasse l’esprit. Moi qui ai beaucoup voyagé, je peux te dire que les pays sont hantés et qu’il ne faut pas y rester trop longtemps. As-tu déjà lu les Propos sur le Bonheur ? Loin est le temps où je t’envoyais des souvenirs de mes voyages ou des citations de Christian Bobin ou de Philippe Sollers... Maintenant tu es dans ce pays, l’esprit encrassé, n’est-ce pas la ville la plus polluée après Mexico (dont je garde un excellent souvenir, et surtout de la petite Soledad, rencontrée le Jour des Morts) ?...
Je pense que la déchéance n’est pas une bonne réponse. Je pense que l’anathématisation du monde n’est pas une bonne réponse au monde.
Je t’envoie les 10000 F que tu m’as demandés. Je ne te demande pas ce que tu comptes en faire mais sache que je ne roule pas sur l’or. L’argent c’est la première chose à laquelle un écrivain devrait penser. Rien de bon n’est jamais sorti de la misère.
Je t’envoie également mon dernier bouquin, dédicacé. Il a reçu d’assez bonnes critiques (même, étonnamment, dans le MDA, ah ah).
Prends soin de toi et n’hésite pas à m’écrire.
Ton père, Lloyd
(Août 2006 ?)
Miss Universe habite à Shibuya. C’est la voisine de Elizabeth Báthory.
« La vie, fanfare sarcastique au moment du trépas. » (B. Traven)
Je continue à faire des rêves lucides (torturé par une drogue de synthèse, précipité du Santa Fe) mais je ne m’y intéresse plus comme avant. Parfois je m’affole comme autrefois mais sans raison. Il y a très longtemps, nous nous disions (avec Jérôme) qu’il y a des gens ouverts et des gens fermés, comme si pour certains la fontanelle ne se refermait pas. Mais au fond nous sommes tous fermés, depuis la nuit des temps, nous tournons en rond, dans la petite roue-cage de plastique de la société. Dans les rêves lucides, je peux m’amuser à faire ce que je veux, mais il faut arriver à ce convaincre, dans le rêve lucide, qu’on ne rêve pas : gageure vicieuse.
Il y a cette légende urbaine à Tokyo qui circule : de jeunes sauvageons, mal intentionnés et qui ont une larme tatouée au coin de l’œil, tendent de très fins et très longs fils invisibles entres les buildings. De temps en temps (les journaux n’en parlent pas), une passante ou un businessman s’effondre en pleine rue, décapité, comme je ne sais plus quel Kennedy.
(13 août)
Je touche le fond. Dans une poubelle, j’ai trouvé une bière encore fraîche, une photo froissée, un vieux pull et une édition de Pamiętnik znaleziony w wannie. La ville est loin. Elle émet un signal. Insolitude complète.
RICHARD, un ami
Coïncidence, le 13 août au Japon, c’est le Jour des Morts, petites lanternes en papier dans les jardins, dans les cours d’immeubles, sur les balcons, dans les gares, sur les toits, pour guider les âmes plus ou moins en peine, mais comme toutes les fêtes au Japon, on ne sait plus trop pourquoi on dresse le couvert, parce qu’il faut et non au cas où, on fait comme le voisin qui fait comme le voisin, même les SDF mettent leurs petites lanternes en papier, à Tokyo, la ville la plus dense du monde, la ville où on frôle le plus de corps par jour, et dans laquelle on cherche un peu de compagnie, sans le savoir.
(Avril 99)
Je sortais du grand magasin et c’était toujours le grand magasin, partout c’était le grand magasin et je ne voyais plus qu’elle. Appelons-la l’Indélébile. Quelques heures plus tôt, dans le grand magasin, je l’ai vue, déambulant, se recoiffant, d’étage en étage, et nue. Elle suivait une équipe de tournage. J’ai fait un TDR mais non, dans cette ville qui se cherche encore, on n’a pas trouvé mieux que d’exhiber la honte feinte, l’ultime pigment de l’organe mort. Petit caillot des curieux autour de l’Indélébile, au troisième étage. Tout sent le maquillage pour dames. Je me mêlais au curieux, il me semblait que loin très loin quelqu’un nous ordonnait de faire comme si, malgré ma déchéance, j’en était offusqué. Comme d’habitude le golgoth me faisait perdre pieds, je crois que je me pissais dessus. Alors que le service de sécurité se rameutait avec leurs yeux de cyborg, je jetai un dernier regard à l’Indélébile et pensai : y’a que ça qui marche de nos jours, un jeune réalisateur a eu l’idée de tourner en dv la version exhibitionniste de la Philomèle d’Ovide et c’est pour ça qu’elle se trimballe ainsi d’étage en étage sans ouvrir la bouche parce qu’elle a du sang dans la bouche, un truquage avec une sorte de langue-serpent articulée nano-technologiquement qui tombera sur les carreaux livides du grand magasin et courra éternellement entre les rayons d’étages en étage, attendant le jour de la vengeance, brodant son histoire dans le sourire des vendeuses.
J’ai rencontré un certain Nestor Sanchez, dans un Star Bucks, qui veut aussi devenir écrivain. Quand je lui ai dit que j’avais déjà édité deux livres, il a eu l’air triste. Sans doute, m’a-t-il mis dans la catégorie déjà-écrivain. Il m’a expliqué son vague projet mais je n’ai rien compris : il parlait de temps spiralé et de micro-archétype et de sous-narration. Il m’a demandé des conseils. Je n’ai pas su quoi lui répondre. Il vit en donnant des cours de salsa. S’il savait que je suis en pleine décomposition et que l’écriture n’y est pour rien du tout, il n’en reviendrait pas.
11 janvier 1993
Très cher Sorj,
J’espère que tout va bien pour toi à Paris. Je viens de terminer ton deuxième « roman », Tropisme des nuits d’adieu, je crois, d’un bout à l’autre, et il me laisse de meilleures impressions encore que ton premier. Parfois ces enflures adjectivales (post-exotiques ?) me rappellent Laforgue. On ne peut que constater que tu es sur la bonne voie. Je te conseille pour ton prochain livre de changer d’éditeur. L’Amourier, ne te mènera jamais (financièrement) assez loin. Je comprends que tu as des choses à dire, mais tu ne dois pas oublier le business (je crois que l’on ne brise pas son intégrité d’artiste en tâtant le pouls de la dame qui nous lit, de temps en temps).
Moi-même j’attaque doucement mon nouveau projet (j’en ai tellement dans mon tiroir), une sorte d’uchronie, une parabole sur le fascisme qui nous habite tous, comme je suis maintenant au Bahamas.
J’ai croisé Amélie Nothomb à la piscine du bar, c’est une fille très gentille.
Je t’embrasse.
Ton père, qui lève son cocktail à toi, Lloyd
P.S. : Est-ce que tu as pensé à essayer de faire la Villa Kujoyama ? Je ne connais pas de meilleur coup-de-pouce que les (soi-disant) résidences d’artistes.
JEAN, le légataire de Lloyd
Les papiers que Sorj a laissés sont impubliables. Je lui ai souvent téléphoné, les derniers jours. Je sentais dans sa voix qu’il était devenu une loque. Après son opération, il n’était plus le même. Ses papiers tiennent dans une boîte à chaussures. En dix ans, il a écrit si peu et avec haine. Pour son père. Pour tout le monde. Il a abandonné sa famille. Il a abandonné sa fille. Je ne veux pas savoir que Henry Miller a aussi fait ceci et ou cela. Je crois que Sorj a toujours était moins talentueux que son père. Il était dévoré par une sorte de feu. Une « bête », disait-il. Il répétait souvent les mêmes histoires. Il me racontait souvent par exemple que dans un club de salsa SM, je ne sais pas ce que ça peut être, il avait eu une crise de larmes, que les larmes coulaient à gros bouillons, sans bruit, que c’était comme une illumination, que ses larmes sentaient le gin. C’était le soir après sa sortie de l’hôpital. Il racontait souvent ce genre d’histoire qui laisse l’interlocuteur démuni et qui n’avait d’autre but que de se faire plaindre. L’amour qu’il n’avait pas reçu de son père, il voulait le transmuter en compassion de la part de n’importe qui. Dans les derniers jours, je lui téléphonais souvent parce que je savais qu’il n’avait plus aucun ami.
(Extrait de Dark Intervals)
Pourrais-tu fouiller pour moi les Archives de la ville et trouver les infimes et malsains petits détails qu’il faut sur l’attentat ? Comme tu le sais, je suis né le 13 août 1973 et ce jour-là un évènement curieux a eu lieu sur la Croisette, un homme isolé (?) a poignardé mortellement Keith Jarrett qui s’est effondré en pleine rue sous les yeux horrifiés de la foule. On a dit qu’il s’est effondré sans raison, de fatigue chronique ou en voyant une vieille martyriser son chien, mais qui ose encore croire à toute ces thèses ? Le meurtrier s’est enfui. La psychologie de ce personnage me hante depuis plusieurs années. Qui lui a donné l’ordre d’agir ainsi ? Pour quelles raisons ? Est-ce que ce n’est pas simplement un pauvre type qui voulait en finir en se faisant abattre par l’ECRI ? Tu me diras sans doute que le 13 août 1973 Keith Jarrett a tout de même donné un concert mémorable à Juans-Les-Pins, que des centaines de personnes l’ont vu sur scène, gesticulant, penché dans son piano. Justement. Qui ne se contorsionnerait pas en jouant du piano, un poignard coincé entre les côtes ? Je te rappelle que je suis effectivement né le 13 août 1973. Merci pour ton aide.
(Juin 97)
Il n’y a rien de plus contradictoire, de moins romantique, que de prendre du golgoth puis d’écouter du Morton Feldman en déambulant à pas d’heure dans une ville qui ne dort jamais.
Au départ mon idée était de réunir le maximum de mots d’adieu inutiles, ces petites phrases que l’on griffonne sur un bout de calepin, derrière un ticket de blanchisserie ou de cinéma, sur le mur avec un Velleda, etc., tous ces début-fin de romans en forme de point d’orgue dégoûtant que l’on trouve dans les parages de ceux qui ratent leur suicide. Les suicides réussis ne m’intéressent pas. J’ai la conviction qu’un suicide raté est avant tout un suicide réussi. J’aimerais essayer de me rater pour relire l’effet de telles phrases. Mais c’est inutile, parce que le courage de le faire partager manque.
Je pense qu’un jour le Grand Tremblement de Terre tombera le Jour des Morts. Fissures sexuelles dans la chaussée. Poteaux pris comme des dauphins dans des les filets de pêche électrique. Etincelles aux dessus d’enfants immobile au milieu de la rue. Mais je me suis plutôt effondré en pleine rue, un sourire maternelle au lèvres (peut-être), complètement noyé d’awamori (1), les bruits de la ville, au moment où je défaillais, s’éloignaient et se rapprochaient. J’étais tellement immobile que je croyais que ma peau allait tomber et en laisser apparaître une autre. J’imagine que la foule indifférente a pu constater mes REM, car rien ne vaut le golgoth noyé d’awamori pour que chaque détail du rêve devienne vertigineux.
JULIE, la belle-soeur
Les petits mots laissés par ceux qui décident d’en finir, c’était l’un de ses dada. Ce n’était pas le seul. Il me parlait de collection de choses laissées. Il voulait ouvrir un musée. Il avait commencé à récolter les objets oubliés par ceux qui s’était pendu dans la forêt de Aokigahara. Il parlait de son musée comme d’une sépulture collective. On disait que c’était un pessimiste, un sataniste. Je l’ai connu enfant, je peux vous dire que c’est un être sensible et qui ferait tout pour aider son prochain, il faut simplement attendre le bon moment. En grandissant, on lui laissait de moins en moins de bon moment pour exprimer sa bonté.
DR BARTH, le psychiatre
C’est incroyable comme cette famille, après seulement quelques années, se résigne à parler de Sorj en terme de disparu. C’est vrai qu’il est dans le coma depuis trop longtemps. C’est vrai que les médecins, sous un autre ciel, l’aurait déjà euthanasié. Tout cela est vrai. Mais ce qui m’intéresse, c’est le travail de la famille et des proches pour faire comme si il avait vraiment réussi à mettre fin à ses jours. Entendre son père dire qu’il est mort à cause des douleurs imaginaires dont il croyait être la victime a quelque chose d’effrayant. Il parle de l’acte de son fils comme si celui-ci avait voulu maquiller sa tentative de suicide en meurtre du père. Mais alors pourquoi avoir gardé précieusement tous ces papiers et vous avoir demandé d’éditer son troisième livre ? Chaque jour j’apprends un peu plus l’indifférence des vivants et des forts. Je ne crois pas que cela pourra vous aider en quoique ce soit dans vos recherches mais il y a cette anecdote qu’un collègue neurologue m’a raconté. Après un accident et un long coma, un homme s’est réveillé. Il avait perdu la mémoire mais, d’après mon collègue, c’était une forme d’amnésie très particulière. Il avait vraiment perdu sa mémoire, seulement la sienne. D’autre part, il était atteint d’une sorte d’hypermnésie délirante qui lui faisait croire qu’il avait mené une vie, dans les moindres détails, entièrement différentes de la réalité. Il se rappeler de sa vie, mais c’était une vie d’un bout à l’autre erronée, qui changeait chaque jour. Mon collègue me disait que son patient croyait dur comme fer à ses inventions, mais aussi il avoua qu’après plusieurs années de suivi, il lui paraissait que dans les yeux de celui-ci flottait comme une lourde et très ancienne fatigue, comme s’il savait. Quand je me rappelle l’histoire de mon collègue, je ne peux m’empêcher de repenser à la photo que vous m’avez montrée, l’une des dernières que Sorj a prise avant son accident, ce petit format de purikura, je ne peux m’empêcher d’y voir le même regard, peut-être, qui sait, de cobaye oublié dans l’espace.
LLOYD, le père
Je n’ai pas de rituel d’écriture, je ne vois pas pourquoi j’en aurais. C’est vrai qu’un temps j’ai écrit avec de l’encre mauve mais c’est parce que la petite Soledad m’en avait fait cadeau, une fois terminé, je ne me soucie pas de ce qui m’entoure. Je ne suis pas superstitieux en ce qui concerne l’écriture. J’écris un peu n’importe où, sur n’importe quoi. Je crois que Sorj à pris de moi, à ce qu’on m’a dit. Comme vous l’avez constaté, j’ai deux salles de bain, et je mets toutes mes archives dans l’une des baignoires. Elle commence à déborder, je sais. Je ne m’en préoccupe pas plus. Je laisse le soin à d’autres, comme vous pour les papiers de mon fils, de fouiller. Je sais de toute façon qu’après ma mort on fouillera partout. Ils aiment fouiller. Je préfère laisser quelque chose pour ces rapaces. Les rituels d’écriture me semblent être une perte de temps. Autrefois, quand j’étais jeune, quand je n’étais pas encore écrivain, quand on ne me demandait pas mon avis, j’emportais partout dans le monde un portrait de Ballard peint par Brigid Marlin que m’avait donné une amie. Je ne sais pas pourquoi je le trimballais ainsi. Je n’étais pas particulièrement un admirateur de monsieur Ballard. Je l’ai rencontré deux ou trois fois depuis, un homme très charmant. Nous avons plutôt parlé de peinture que de littérature.
CÉDRIC, un ami de lycée
Sorj pouvait être obsédé par une futilité pendant plusieurs jours, oubliant famille, amis, travail. Mais ensuite il passait à autre chose. Il avait toujours des projets sur le feu. Lorsque vous me dites que finalement son Fixland est illisible, ça ne m’étonne pas. Je pense que ce titre a dû changer des milliers de fois. Pourquoi ce titre ? Ce n’est sans doute pas un titre définitif. Toujours trouver de nouveaux centres d’intérêts, c’était un fort trait de son caractère. On m’a dit que son père voyage beaucoup. Finalement Sorj aussi bougeait beaucoup, était toujours en partance mais dans un cadre géographique plus restreint et dans le fade infini de la culture. Nous le voyions partir, s’enfoncer par exemple dans les partitions de Morton Feldman avant de s’en désintéresser sans crier gare pour partir à la recherche, chez des collectionneurs, d’un exemplaire d’un photogramme de Koulechov. Tout cela sans lien logique aucun. Quel étrange éclectisme. Quel sens voyait-il, cherchait-il dans ce fouillis ? En plus, il ne gardait rien. C’est moi qui ai récupéré les partitions de Morton Feldman. Je ne sais pas quoi en faire. Vous voulez les voir ? Oui, vous avez raison, il ne faut pas se demander ce qu’il cherchait dans toutes ces choses sans queue ni tête, il faudrait se demander ce qu’il y épuisait. La connaissance comme un art d’auto-destruction ? Quelle idée saugrenue.
(Janvier 1998)
Mon père a tué sa femme pour me faire naître une deuxième fois dans le désespoir, le médecin à l’hôpital a dit à mon père, tout va bien, elle se porte bien, la poupée russe.
J’espère que dans la main minuscule de mon frère je trouverai l’arme du crime, même si c’est un mouvement d’humeur.
Ces littérateurs-là aux yeux de hyènes. Ce n’est pas dans mes manuscrits qu’ils aimeraient mettre leurs grosses mains.
Pour le nouvel an, j’ai terminé un rêve que j’avais commencé il y a un an en m’effondrant en pleine rue comme une jeune fille. J’étais avec Léah dans les ruines de la ville et nous étions les seuls survivants. Nous avons retrouvé le Santa Fe. Au fond du club, derrière la scène, il y avait un trou dans le mur qui donnait sur une sorte de cellule. Un homme à la physiologie posthumaine dormait. Léah m’a expliqué que c’était l’une des nombreuses cellules de l’ancienne dictature et que les prisonniers étaient des rêveurs de réalité que les autorités torturaient. Ces êtres difformes à force de tortures étaient hypersomniaques et passaient leur temps à rêver que la ville était intacte. On les torturait dans leur sommeil, les autorités n’acceptant pas l’idée que quelque part une autre réalité que la leur puisse exister. Lui, c’est le dernier rêveur de réalité, m’a dit Léah.
J’ai violé un flocon de neige éternelle. Ma femme me regarde avec ses yeux de cobaye oublié dans l’espace. Je délire dans ma pisse, je sens la ville, je n’écris rien. Un jour que j’étais sobre nous avons bien essayer de renouer avec nos corps, nous avons brûlé sa paye pour un hôtel de luxe, dans une grande baignoire je l’ai traité de pute et elle criait comme dans un mauvais rêve, le désir n’y était plus.
(Juin)
Sous leur mosaïque, je suis allé voir, il n’y a rien. Sous le flou digital, vous avez beau fouiller, il n’y a rien et quand je dis rien c’est exactement ce que vous lisez, rien+rien, pas de fête ni de constellation ni de vertige, le trou de mémoire d’un grand carambolage. Chapelet de blessures de corps écrasés sous des murs de béton, des corps décapités par des fils invisibles tendu entre les buildings, des yeux enfoncés dans la boue de corps inconnus, etc.
Avant de continuer à oublier, je la vois la petite sacrifiée Léah dans la dentelure hypnagogique, faon mutilé par un séisme, elle porte la ville comme un nail-art et je repense aux cinq agrégats de la petite sacrifiée dont parlait Llyod, yeux d’ignorance, seins emmurés de crainte, lèvres d’extinction, sexe de contemplation, elle me dit que nous pensions la même chose au même moment mais je ne la crois plus.
SOLENN, une ancienne amie
Qu’est-ce que c’est Fixland ? Vous ne pouvez même pas me le dire. Un testament illisible ? Charabia d’intello. Sorj n’était pas un intello comme son père. Quand bien même ce texte serait illisible, pour moi ça voudra dire autre chose. Tout ce que vous pourrez dire aura toujours un autre sens pour moi. Je ne penserai jamais comme vous ou comme son père. Je ne penserai jamais qu’au fond tout ça c’est un fouillis merdique, notes éparses dégueulé au fil de ses crises, de ses chutes et rechutes, c’est ça ? Pourquoi ne pas le laisser enfin tranquille ? D’où vous vient toute cette nécrophilie de vouloir fouiller les moindres tiroirs à la recherche d’une phrase ou d’une photo ? Pour moi le désordre que vous voyez dans tous ses papiers est voulu. Je crois que son désordre est comme une armure qu’il s’est forgé contre des forces qui le dépassent. En mettant de l’ordre dans son désordre, vous le tuez une deuxième fois. Je peux dire cela parce que je crois que je l’aimais. À ma façon, je l’aimais. Son caractère qui ne laissait personne indemne, ne le méritions-nous pas ? Son œuvre c’était aussi cette fuite éperdue entre deux phrases griffonnées. Il publie deux romans en deux ans. Et tout à coup, en dix ans, il n’écrit que trente pages ? Je n’y crois pas. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. La volonté de son père et de son fils adoptif, le légataire, de faire le ménage, de soigner la légende de Lloyd. N’est-il pas possible qu’un déclassé gênant comme Sorj puisse être réduit au silence en réorganisant ce qu’on a bien daigné laisser de lui, ce qu’un être infatué, tyrannique et toujours à soigner son image de célébrité, aurait aimé définitivement maquiller pour le faire disparaître absolument, une bonne fois pour toute ?
GÉRARD, un ami
C’est fou comme on a des amis qui vous aiment quand on vient vous voir pour vous interroger sur le fils d’une telle célébrité, n’est-ce pas. Avec Sorj, nous ne nous voyions pas souvent. Quand on se rencontrait, il me parlait invariablement de son père, de son projet Fixland (j’imaginais que ça devait être quelques choses comme du Danielewski) mais nos conversations finissaient par dévier : nos lectures, l’altermondialisme, les passantes. Nous avions découvert que Miss Univers habitait à Shibuya. Nous avions eu l’idée de nous faire passer pour des plombiers ou des terroristes altermondialistes pour pouvoir sonner à sa porte. Moi, je lisais plutôt les nouveaux philosophes et lui les livres de son père, en long et en large : il pouvait littéralement en réciter des passages entiers. Nous étions curieux de tout mais la conversation tombait vite, pour éviter de parler de la tentations que les passantes nous faisaient subir nous inventions des thèmes du genre, l’explosion de la navette Challenger était en fait un pacte suicidaire qu’avaient fait entre eux les sept spationautes. Il était obsédé par le chiffre sept. Ou encore, Morton Feldman n’avait jamais existé, il n’était que l’émanation globuleuse de sa musique, etc. Nous n’étions jamais à court de conneries. C’était un amateur de légendes urbaines et de paradoxes. Il voulait que la réalité se plie à ses idées. Un jour, il m’a raconté sérieusement qu’il existait des sables mouvants à Shibuya. Je fis semblant d’y croire mais lorsqu’il m’affirma la mine grave qu’ils étaient, en dimension, aussi vaste que les dunes de Tottori, je n’ai pu retenir un rire un peu méprisant. J’avais parfois du mal à le suivre. Nous parlions de forums sociaux et de sabotage altermondialiste. Un jour, nous avons inventé la ptochophilie (un autre jour nous avons inventé la sismophilie) : Sorj m’avait promis d’écrire une courte histoire sur le sujet, moi je devais de mon côté en faire autant. Je ne sais pas pourquoi je vous parle de ça. La ptochophilie ? C’est, pour nous, l’attirance sexuelle pour les pauvres et les démunis. Nous avions noté le nom du premier cas recensé par un docteur imaginaire, du XIXe siècle, comme il se doit. Nous imaginions notre héros parcourant le monde à la recherche de pâmoisons au contact des lépreux d’Inde, des enfants africains mourant de faim, des victimes d’éboulements de terrain des favélas, les chômeuses laides en fin de droit, etc. Je m’en rappelle parce que Sorj avait fini par affirmer que le christianisme était une proto-ptochophilie, peut-être même son premier aboutissement.
15 mai 1999
Père,
Je n’en serais pas là crois-moi si je n’avais voulu dès le premier jour tenté de comprendre un homme tel que toi.
Tu n’en sûrement pas un. Il faut une vie pour savoir ça.
Comment être un homme avec toutes ces balles qui se perdent en atteignant leurs cibles et tous ces fils invisibles qui nous relient et décapitent.
J’ai un goût de port dans la bouche à ce souvenir.
Lorsque tu me demandes ce que je vais faire de l’argent, sache je n’ai rien à foutre de ta compassion et qu’avec mes 34 ans je suis assez grand pour savoir ce que je vais en faire.
On ne peut pas tuer impunément une mère sans toucher son fils. Je n’ai jamais été ton fils, puisque tu m’as tué avant. Ce n’est pas Jean qui prendra ma place. Il n’y a pas de place du mort dans ton cœur. J’espère que Jean te suce comme une mère.
Nous ne faisons que parler d’argent. Cela prouve deux choses. J’étais dans l’illusion d’approcher un être humain quand je voulais simplement un peu d’attention de toi. Ton putain de portefeuille est plein de sang.
Par exemple les rares occasions où nous avons mangé ensemble, il y avait toujours tes amis, leurs rires gras de vieille cocaïne, se bâfrant, rotant, je sentais des mains sous la tables qui me tripotaient et je mourais de faim.
Je brûle systématiquement tes lettres de peur qu’elles prennent de la valeur. Tu es le plus grand escroc de la littérature que je connaisse. S’il me reste assez de temps je te dénoncerai.
Pourquoi je te demande de l’argent ? Pour partir. Pour être encore plus loin de toi. Bon vent.
Mesdames+Messieurs, Il n’a pas d’adresse humaine, Il est toujours en vadrouille dans le monde faisant signe au petit blondinet de Paris-Match, Il traîne Son génie, Son esprit de fromage, Son cœur de béton, et Son âme de boue à jamais maudite par Son fils qui Le renie.
Je ne t’écrirai plus. Maman t’attend en enfer.
Sorj
5 juin 1999
Père,
Je n’ai pas de nouvelles de toi. Ne t’inquiète pas pour l’argent, je l’ai emprunté à mon ex-femme. Je crois que je vais allé faire un tour du côté des dunes de Tottori. Seulement je ne sais pas comment je survivrai, il n’y a pas l’air d’y avoir de poubelles là-bas. Ah ah.
Je me sens en meilleure santé. J’emporte dans mon vieux sac de sport quelques livres, dont les tiens, et aussi divers papiers : presque trois cent pages de poésie, histoires et plagiat genre Dogra Magra.
Je dois voyager. Nous sommes tous les deux des voyageurs. Tu connais ces histoires insolites de frère et de sœur jumeaux, séparés à la naissance et qui se rencontrent par hasard à l’autre bout du monde.
Je dois avant ça passer voir le Docteur Barth, il veut me poser quelques questions, il sera avec des collègues et il dit que ça me rapportera, autant en profiter. Gagner sa vie en se faisant passer pour fou. Ah ah.
En fait, je suis allé jusqu’à la gare et je me suis dit que j’avais perdu le goût de partir. Est-ce que c’est la vérité ? J’ai regardé les trains. J’ai imaginé que je me jetais sous un train. Mais je me suis dit que c’était absurde. C’est comme être victime d’un séisme. Je veux dire : on se réveille peut-être après l’instant d’un séisme, mais on ne le vit pas directement.
Atsuko a déjà trouvé quelqu’un, je le vois à sa façon de se maquiller.
Elle ne prend plus de calmant. Elle ne m’a pas laissé entrer dans l’appartement. Elle m’a donné les calmants qu’il lui restait. Je me suis senti un fantôme qui s’est trompé d’appartement le jour des Morts. Elle a déjà trouvé quelqu’un, je ne lui connaissais pas ce mépris. Je suis retombé amoureux d’elle et je suis allé à la gare.
Connais-tu les merveilles de la moiteur d’été dans le plus profond dénuement ? Connais-tu l’instant qui passe, justement, comme un séisme ?
Bonne fête des Pères.
Sorj
P.S. : Marie dit, quelque chose bouge dans mon ventre. C’est la bête. Un rugissement, et un scalpel descend du ciel, etc.
(?)
In the post-Warhol era a single gesture such as uncrossing one’s legs will have more signifiance than all the pages in War and Peace.
Avez-vous remarqué comme le public ne tousse jamais durant les fortissimi au concert, mais durant les pianissimi ?
Fixland, c’est la pente. Fixland, c’est la pente que tout le monde s’invente pour s’y envoyer en l’air, à fond de train, sur le tricycle cabossé de son destin.
LLOYD, le père
Mon fils, c’est un koan zen. Ceux qui l’ont connu comprendront. Sa vie était comme un coup de bâton sur nos têtes. Si j’ai bien compris, le bouddhisme nous dit qu’il n’y a que souffrance, mais que personne ne souffre. Où est l’acteur ? Mon fils n’avait pas encore découvert l’acteur vide, pur, en lui. Je regrette qu’il n’est pas pu suivre la voie, la voie de la libération, sans bouddhisme, sans rien. C’est dur à dire mais maintenant qu’il a disparu c’est comme s'il avait vraiment disparu. Je ne sais pas le dire autrement. Ceux qui l’aimaient comprennent. Il s’occupait trop de sa personne, de son passé, de sa mère. Dans la vie, tout est extérieur. Nous sommes condamnés à l’extérieur. L’intérieur ne devrait être qu’une étape extérieure pour subvertir l’extérieur. Il faut que l’écrivain soit un terroriste de la culture. Rappelons-nous, il faut tout de même monter dans l’avion et s’accrocher ferme au manche. Sorj ne voulait même pas monter dans l’avion. Il avait deux bons billets valides mais il lui fallait faire encore un effort.
DIALOGUE
SOLENN : Vous parlez de lui comme s’il était mort, c’est incroyable, vous parliez déjà comme ça, mon fils oh mon fils, sous-entendu il est irrécupérable mon fils, il ne veut pas faire d’effort pour, il ne veut pas nous laisser tranquille. Vous faites tous comme s’il était déjà mort c’est dingue. Je sais que vous vous êtes mariée avec cette femme, Georgette, qu’on a retrouvé morte dans les eaux du Havre, je sais que vous l’avez fait par pure bonté, comme on dit, qu’elle était juive et que pour être sauvée etc., tout le monde connait cette histoire, vous auriez dû peut-être dire clairement à Sorj, avant que tout soit fini, que vous ne l’aimiez pas plus que sa mère.
LLOYD : Je les ai aimés. À ma façon. Depuis que je suis tout jeune, je savais qu’en moi quelque chose ne tournait pas rond et selon l’âge, je parle du diable, de la bête, de la matière noire, quelque chose qui me pousse à faire des trucs que je ne voudrais pas faire.
SOLENN : Arrêtez vos conneries avec ces trucs vieillots, avec vos bibelots, vous avez simplement un problème, vous êtes con et méchant et vous n’êtes pas sincère avec ceux qui croient vous aimer.
LLOYD : Ma petite, je ne sais pas d’où vous sortez, vous êtes plutôt le genre Star Ac, mais sachez que mon âge m’autorise à continuer à croire aux avancées de la psychologie des profondeurs. Votre monde, ma petite, est celui de Mickey. Vous avez encore le placenta Mickey aux aisselles. Je ne vois pas ce que je fais là, à discuter avec vous. Mon fils, je m’en suis occupé. Pendant un an, je suis resté à son chevet, après son accident et son opération. J’ai tout laissé pour vivre près de son hôpital. Je n’ai jamais, jamais oublié de lui écrire ni de lui donner de l’argent quand il me le réclamait avec son ton habituel. Il ne faut pas croire tout ce que dit la télé, si Sorj était un inadapté ce n’est pas de ma faute. Mon père était peureux, toujours absent, toujours bourré avec ses amis loin de nous, ma mère était coincé dans sa Bible et comme elle n’avait pas d’amis elle faisait le ménage, j’étais en parfaite santé mais je vivais comme un enfant-bulle. Est-ce que j’ai fini sous un pont évanoui dans les poubelles ?
SOLENN : Vous suggérez que vous êtes plus équilibré que lui ? Et votre main ? Tout le monde sait qu’il vous manque un doigt parce que vous vous l’êtes coupé vous-même, est-ce que c’est être équilibré, ça ?
LLOYD : J’ai fait ça par amour. Je ne suis pas sûr que vous pouviez comprendre.
SOLENN : Je continue à croire que votre égoïsme l’a tué.
LLOYD : Vous avez rappelé qu’il n’était pas vraiment tout à fait passé de l’autre côté et vous parler comme si c’était le cas. Vous n’êtes pas moins charognarde que moi.
(Août ?)
Le mouvement littéraire de mon père est une foutaise, une foutaise de haute voltige. Il a compris que les gens avaient encore ce désir obscur de poète maudit, d’envoyé des enfers. Il a regardé tout le monde bien en face et il a dit : je suis le mal, et alors ? Rien à voir avec un tueur en série à la petite semaine. En surface, il n’a rien fait. Il est blanc comme neige. Les critiques, ses textes suggèrent le contraire. Les rumeurs montent en neige. Le diable ne peut être qu’un génie pour rivaliser avec Dieu. Lautréamont et son blondinet. Mon père et ses cuisiniers. Il a regardé tout le monde bien en face et il a dit : je suis l’incarnation de toutes vos peurs. Jean qui lit en public et en tremblant son livre, à l’âge de quatorze ans. Dans le mouvement de mon père, ils ont tous quatorze ans, la mine sévère des jours où, ils le savent, va se passer quelque chose d’important, que l’on apporte la plume d’oie et l’oie à sacrifier. Mon père n’est qu’un vieux monsieur qui croit un peu à tout et à peur de ne croire en rien. Il croit cependant plus en son plan de carrière qu’au machination de l’enfer. Il fait bien, et en cela, il sera un génie. Il aura le Nobel. Aussi dégoûtant qu’un Saint, il sera effectivement là, déguisé en vieux monsieur. Et derrière Jean qui fait flamber au Grand Marnier des crêpes, et dans le jardin, Alain et Régis, en communion avec les génies du passé et de l’avenir, jouant au ping-pong. Mouvement littéraire en forme de franc-maçonnerie hippie. Barbecue, pastis, coup de fil à l’ami de la revue l’Univers, et coup d’œil collectif sur le jeune fils du voisin.
J’ai tout fait pour rater l’imposture. Un jour, Dieu est apparu, assis sur des déchets radioactifs et m’a dit : tu devras imiter cette homme, et il me montrait un vieux monsieur dans une soirée qui se frottait à un adolescent et qui écrivait en même temps un chef d’œuvre tellement brillant qu’on pouvait le voir de la Lune, et lorsque je m’approchai, le vieux monsieur disparaissait dans les étages, et comme Dieu m’avait demandé de l’imiter, je courais dans les étages sans le trouver et je finis par me cacher d’un hypothétique poursuivant, dans une chambre quelconque où les vases avaient des formes bizarres. J’ai tout fait pour rater l’imposture.
Odeur insupportable du Castanea pubinervis de vieux jeans qu’on retrouve dans les livres de. Je n’écoute plus la musique de Morton Feldman depuis que j’ai lu que sa musique était « la clairière de Auschwitz. »
JEAN, le légataire de Lloyd
Je sais qu’on lui reproche de s’être coupé un doigt. Mais son père aussi s’est coupé un doigt. D’ailleurs, la presse affirme qu’il s’est coupé un doigt et que c’est pour cela qu’il est entré à l’hôpital, mais je tiens à rétablir les faits. Sorj s’est arraché les ongles avant de se couper un doigt. Il est entré à l’hôpital à cause d’une overdose de ce qu’on appelle au Japon le golgoth et qui est souvent mélangé avec d’autres substances, alcool, sels de bain, détergent, qui peut se révéler maléfique pour les organes internes. On a reconnu des cas étranges d’hibernation chez des rats, mais chez l’homme cela se révèle le plus souvent mortel. La question est de savoir si Sorj a mélangé en connaissance de cause les sels de bain et le détergent ce qui donne, comme tout bonne élève de quatrième le sait, du sulfure d’hydrogène que l’on retrouve dans les volcans et qui s’avère très dangereux pour ceux qui l’inhalent en forte quantité sans le savoir. Je ne suis pas là pour faire le travail de la justice mais à l’heure d’Internet, il est difficilement concevable qu’il n’ait pas su ce que ce mélange allait faire aux passants qui s’aventureraient, sans le savoir, près du pont. Revenons aux doigts. Nous avons un père qui se coupe le doigt quand il a trente ans et nous avons son fils qui s’arrache les ongles avant de se couper le doigt a trente-trois ans. Les critiques, la justice et les psy ne s’intéressent pas à ce genre de détails. Lloyd m’a dit qu’au temps du service militaire, c’était une pratique courante, pour prouver sa virilité. Je sais aussi qu’on raconte qu’il aurait fait ce geste par amour, pour un amour qu’on lui refusait. On raconte aussi qu’il aurait fait ça pour imiter les Indiens Corbeaux dans leur rite de vision extra-sensorielle, où pour se prouver que ses techniques de yoga lui permettait d’ignorer la douleur. On raconte beaucoup de légendes et de conneries. Ce sont les casseroles que traîne la célébrité. Le même geste chez Sorj, que je ne connaissais pas aussi bien que son père, me semble plutôt du désespoir et un acte de folie passagère. Le mouvement lloydiste, au cours de son histoire, a vu beaucoup de folies, de saut par la fenêtre. Il faudrait comparer le mouvement avec, par exemple, le surréalisme ou le romantisme, faire des statistiques, recenser le nombre d’acte de folie ou de suicide, pour se faire une idée de l’impact sur les consciences et sur l’époque. Ce genre de mouvement littéraire entraîne souvent dans son sillage de pauvres âmes qui n’ont pas la force de supporter les visions nouvelles, car changer la société dans son ensemble, c’est un peu se réincarner dans une autre humanité, après avoir abandonné l’ancienne.
Tokyo, 2008