C’était un monde aux rouages dorés, un théâtre immense de vapeur et d’ambition, où
chaque aurore se levait sur les tambours d’une légion, et chaque crépuscule mourait au
sifflement d’un zeppelin transperçant les cieux d’ardoise. L’Europe, naguère tissée de
royaumes épars et de peuples libres, s’était vue fondue dans le moule brûlant d’un empire
unique. La neige même de Russie, jadis invincible, avait fondu sous les pas des
grenadiers de Napoléon. L'Empire s’étendait désormais, tentaculaire et absolu, des
rizières orientales de la Turquie aux falaises atlantiques, de la Baltique jusqu’aux sables
africains de ses colonies. Nul trône ne subsistait, sinon celui de l’Empereur.
Les Français, dans cet ordre nouveau,
n’étaient plus un peuple, mais une caste.
Chaque enfant, à peine arraché au sein de
sa mère, était promis à la guerre, éduqué
dans les forteresses de l’Ordre de l’Empire.
Ils n’étaient plus citoyens mais soldats. Les
autres — ceux que l’on appelait les civils,
les conquis — vivaient dans l’ombre des
canons, travaillant pour nourrir les rêves de
grandeur de l’Empereur.
Mais nulle victoire terrestre ne pouvait
effacer l’inquiétude du temps. Napoléon,
maître des hommes, sentait peser sur ses
épaules le soupir glacé de la vieillesse. Ce
colosse d’acier et de chair ne redoutait
qu’un seul ennemi : la mort.
Dans la brume de ses nuits, un nom revenait, chuchoté
par les oracles, invoqué dans les rites interdits
d’Allemagne et d’Orient : Eormengrund. Un monde d’au-
delà, ouvert par miracle, ou par malédiction, dans les
derniers spasmes de la conquête. On y parlait d’un être
ancien, un pèlerin de lumière, qui marchait sans ombre
et dont les paroles rendaient les morts jaloux des
vivants. C’est lui qui offrit à Napoléon l’écho de l’éternité,
en échange d’un pacte scellé dans un temple
d’obsidienne. De cette rencontre naquit une foi nouvelle :
la religion du Porteur de Lumière, où l’Empereur n’était
plus seulement homme, mais héraut sacré d’un dessein
qui le dépassait.
Tandis que les légions, bardées de cuivre et
de sortilèges volés aux sages perses,
marchaient vers Eormengrund, l’Angleterre
— dernière étoile libre — érigeait ses navires
et ses prières sous le regard ardent de la
jeune Reine Victoria. Elle seule, avec son
empire maritime et sa science éclairée, osait
défier l’Imperium. La guerre des mondes se
tramait dans le silence des laboratoires et le
vent des hautes altitudes, où les zeppelins de
fer croisaient les galions d’acier.
Puis les portails se fermèrent.
Et dans le souffle suspendu de cette
disparition, ne subsista qu’une question :
Napoléon a t'il vaincu la mort ?