« Que la nature est prévoyante ! Elle fait pousser les pommes en Normandie sachant que les indigènes de cette province ne boivent que du cidre. »
Henri Monnier, Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme.
« Nature prévoyante, Voie du ciel, pédologie et inaction active »… pour nous éclairer pour la dernière année.
En matière de « nature prévoyante », autrement appelée « Voie du ciel », c’est-à-dire cette « inaction active », voyons ce que la Voie de l’homme a prévu d’« action contraignante » contre lui-même et la pédologie.
« Cette science [la pédologie] est née d’une nouvelle conception du sol qui quittait la vision anthropologique d’une simple couche inerte et labourable de trente centimètres pour en faire un ‘‘milieu spécial’’, très complexe, en perpétuelle formation, qui naît, qui grandit et qui peut mourir. » Claude et Lydia Bourguignon, le Sol, la Terre et les Champs (p. 26, Sang de la terre, 2008).
Gageons que cette science s’applique aussi aux chemins qui se constituent, se reconstituent et se préservent : depuis cette « inaction active » qui nous fait en vie.
Ici, le document côté Riec-sur-Bélon. C’est le même côté Moëlan-sur-Mer. On lit : « Décaissement des matériaux en place lorsqu’ils sont impropres au support du revêtement. »
« Matériaux à décaisser »
On veut artificialiser 4,6 km de chemins agricoles et forestiers entre Riec-sur-Bélon et Moëlan-sur-Mer (29).
Le tracé de la voie traverse une zone humide classée au PLU au Guily.
Il y a deux types de sols.
Le premier, sol de terre, de cailloux et de bandes enherbées, pour les chemins agricoles.
Le second, sol de litière et d’humus, pour le chemin forestier.
On nomme litière la matière organique qui se dépose au sol : feuilles mortes, bois (débris végétaux) et matière organique animale (déjections animales). Cette litière se décomposant constitue l’humus.
Ici, c’est quatre-vingt-cinq années pour obtenir ce sol, cette fine couche de litière et d’humus qui s’est constituée.
Ici, notre sol premier. Sans ce sol, pas de végétaux, mais des déserts de roches.
C’est notre sol premier, et c’est le seul sol que nous avons.
Sans ce sol, pas de végétaux, mais des déserts de roches.
Sans ce sol, pas de terres fertiles.
Ces quatre-vingt-cinq années de décomposition et de dépôt de matière organique, c’est ce que nous ne pouvons pas défendre.
Il n’a pas été vu, ce sol. Il n’est pas connu.
Ici, ce que nous ne pouvons pas défendre. Nous avons posé la question des « matériaux à décaisser », on nous a répondu : « Ce sera ‘‘juste’’ la terre végétale. » Or cette « terre végétale » est la seule chose que nous avons pour vivre.
De fait. Dans le « document de travail à diffusion restreinte », nous lisons : « Décaissement de matériaux à prévoir lorsqu’ils sont impropres au support du revêtement. » Ce sol sera donc décaissé pour la pose du revêtement.
Nous avons posé la question à un adjoint municipal, qui nous a répondu : « terre végétale ». Sous-entendu : ce n’est pas si grave que cela. On décaissera « juste » la « terre végétale ». Or cette « terre végétale », c’est la seule chose que nous avons pour vivre. Sans cette « terre », le sol est infertile. Nous ne savons pas, à nos sociétés très développées, fabriquer cette terre. Cette « terre végétale », c’est un sol de litière et d’humus. C’est le premier horizon du sol : horizon A, horizon organique. C’est l’horizon le plus petit, le moins épais, le plus fin. Ensuite vient l’horizon B : mélange de matière organique et minérale. Enfin l’horizon C ; purement minéral.
Nous sommes ainsi redescendus jusqu’à la roche-mère.
« Le sol n’existe que sur la planète Terre, car il faut de la matière organique, donc de la vie pour faire un sol. Beaucoup de planètes qui nous entourent ont une atmosphère ou de l’eau mais aucune ne possède un sol. Les anciens ont donc eu raison d’appeler notre planète la Terre car elle est la seule à posséder un sol. »
Claude et Lydia Bourguignon.
Ce sol qui est négligemment ici appelé « matériau à décaisser » est issu d’un processus long et lent de la dégradation biologique de la matière organique (végétale et animale). Le sol est un milieu dynamique, qui peut vivre et mourir. Il est « fruit d’une synergie entre les argiles provenant de la roche mère et les humus provenant des débris organiques » (Claude et Lydia Bourguignon), formant le « complexe argilo-humique ». Ce complexe ne se formera qu’à partir du premier horizon, qui va ici pour être « décaissé » : sans ce premier horizon, il n’y aura pas de sol. Pas de croissance des végétaux. On nous répond qu’ôter cette « terre végétale », « c’est comme pour [bâtir] une maison. » Sous-entendu : ce n’est pas grave. Si, c’est grave. Ce sol qui va être « décaissé », ce sol que nous ne pouvons pas défendre, c’est notre seul sol. « Le sol n’existe que sur la planète Terre, car il faut de la matière organique, donc de la vie pour faire un sol. Beaucoup de planètes qui nous entourent ont une atmosphère ou de l’eau mais aucune ne possède un sol. Les anciens ont donc eu raison d’appeler notre planète la Terre car elle est la seule à posséder un sol. » (Claude et Lydia Bourguignon, op. cit.)
Ici, « matériau à décaisser » pour le passage de la « véloroute » et « voie verte ». Quatre-vingt-cinq années de sédimentations successives de matière organique végétale et animale.
On s’autorisera donc, encore une fois, à retirer ce sol, pensant que ce n’est pas grave et qu’on peut bien.
(De la même façon que l’urbanisation détruit les sols.)
On continue de considérer le sol comme une « simple couche inerte ».
Un des arguments consiste à dire que c’est un sol qui a déjà subi une artificialisation : c’est une ancienne ligne de chemin de fer. C’est vrai mais elle a été fermée en 1936, finie de démanteler en 1937 ; donc plus de quatre-vingt-cinq ans plus tôt. Sous-entendu encore : « ce n’est pas grave, on peut bien à nouveau artificialiser » ; vraiment ?
En écologie, on table sur le concept de résilience, pour la nature : de fait. Le sol s’était reconstitué.
Plus de quatre-vingt-cinq ans après, il faut de nouveau artificialiser, pour faire passer du vélo de ville.
Et faire fi de la résilience de la nature. Pourquoi ? Pour quelle utilité ? Quelle façon de penser ?
Sur le sol et les travaux de Lydia et Claude Bourguignon, outre l’ouvrage précédemment cité, on pourra consulter : https://lams-21.com/
Autres travaux sur ce sol
Le chantier s’annonce colossal et il n’est pas mesuré : des sources présentes sur le tracé, un ruisseau qui sort de son lit, des racines de pins sur le chemin et des « berges à reprendre ».
Une des deux sources encore actives sur le chemin aux canicules de l’été 2022. On peut voir les feuilles mortes sur le sol, le sol sec hors la source et le ruisseau à sec hors la source.
Il y a des sources actives sur le chemin.
A l’été 2022, toutes les sources étaient à sec, sauf deux. Le ruisseau aussi était à sec, sauf à cet endroit : deux sources encore actives sur le chemin. Le matin, on pouvait voir les animaux venir boire, dans ces flaques. C’est le seul endroit où on entendait encore les oiseaux et où on voyait des insectes. Il faudra drainer ces sources, nous dit-on. Pourquoi ?
Racines de pins sur le chemin (un exemple).
Conclusion : des chemins praticables et pratiqués
Ces chemins étaient praticables et pratiqués en VTT et VTC.
Si on veut aller à vélo sur ces chemins, agricoles et forestiers, c’est possible.
Il y a certes de la boue et de l’eau à l’hiver, mais l’hiver, ce n’est pas non plus le fort taux de fréquentation de ces chemins. A l’été, ces chemins se pratiquent en VTC, sans problème. Le sol est hélas de plus en plus sec et les rares espaces de boue sont des espaces qu’il nous fallait protéger : trop d’animaux sauvages sont morts de soif cet été. (Un exemple parmi tant d’autres : France Culture, journal de 12 h 30, 29 juillet 2022.)
De la boue !
Des chemins praticables et pratiqués en VTT et VTC (avec de la boue par endroits). (Photo prise avant la dégradation de la flore qui borde ces chemins et leur élargissement pour le passage de la véloroute.)
C’est le principal reproche qu’on fait à ces chemins ; mais qu’est-ce que la boue ?
Qu’est-ce qu’un chemin humide ?
Des sites de reproduction pour les amphibiens, des sels minéraux pour les piérides, etc.
Cette boue, cette terre, ces chemins humides sont sources de vie : insectes, grands et petits mammifères, oiseaux et amphibiens.
Des odonates !
Au centre des chemins, les bandes enherbées sont survolées à l’été par des libellules.
Elles seront « décaissées », et artificialisées pour faire passer du vélo de ville.
Etc. Si on veut s’interroger un peu sur la place qu’on laisse au monde naturel, l’interrogation est juste en bas de chez nous. Comme l’observation. Il suffisait d’observer pour voir ce que représentent ces chemins.
Hélas, ils n’ont pas été vus. Pourquoi ?
« Les tigres, les pandas et les ours polaires sont des figures bien connues dans l'histoire du déclin de la biodiversité, mais qu’en est-il des millions de créatures minuscules ‒ ou encore inconnues ‒ qui sont aussi menacées ? Qu’arrive-t-il à la vie sous nos pieds, ou à la diversité des plantes et des insectes ? Tous jouent un rôle de soutien fondamental pour la vie sur Terre, et eux aussi sont sous pression. »
Rapport Planète vivante publié par le Fonds mondial pour la nature (World Wildlife Fund, WWF) et la Société zoologique de Londres, 2020.
Pour le rapport 2022 : https://www.wwf.fr/rapport-planete-vivante
et sa pétition : https://www.wwf.fr/petition/pour-une-planete-vivante