« Patou écoutait Fan avec un air attentif et sage. Et tout à coup il demandait, levant sur son aîné ses prunelles couleur de bleuet :
‒ Les Messieurs, tu dis ? Quels Messieurs ?
‒ Mais Eux, voyons ! Ceux qui décident. Tout ce qui arrive dans le monde, il faut bien que quelqu’un le décide. Tu poses des questions tellement bêtes... »
Maurice Genevoix, le Jardin dans l’île.
Les questions « tellement bêtes » que nous nous posons relèvent de l’intérêt général.
« Ceux qui décident » sont élus et ont été mandatés au titre de l’intérêt général.
L’usage des fonds publics est conditionné à l’intérêt général.
L’usage des fonds publics est conditionné à l’intérêt général ; sa définition est constante.
On peut d’ors et déjà considérer que l’intérêt général n’est pas à ce dossier à partir des volets que nous avons développés : un objet « vélo » qui n’atteindra jamais son objectif (réduire les émissions de gaz à effet de serre) et la dégradation de notre environnement (sol, bois et bocages).
Nous ajouterons trois autres volets, qui font aussi l’intérêt général : la notion de « communs », les usages précédents qui vont pour être radicalement transformés ou empêchés et, enfin, un intérêt général difficilement identifiable dont toutes les causalités sont emmêlées. Voyons ces trois points.
1. Les « communs »
La réflexion sur ces communs est née de la pression que nous exerçons sur notre environnement afin de préserver une idée : celle de notre égalité au sein d’un espace politique très singulier, démocratique et républicain. Afin que nous restions égaux et égales face à des bouleversements climatiques d’envergure, nous élaborons à nos sociétés de nouvelles notions : les « communs » en sont. On les a nommés : eau, air et terre. Un exemple ? L’eau. La question a été en débat tout l’été 2022. Comment mettre en commun cette ressource inestimable afin qu’elle profite à l’ensemble d’entre nous, et non à quelques-uns ? A cet hiver 2023, et pour faire suite aux épisodes caniculaires du printemps et de l’été 2022, le niveau des nappes phréatiques reste anormalement bas, faute de précipitations. Ces « communs », eau, air et terre, sont discutés à nos sociétés, au titre de l’intérêt général. Voici qu’on voudrait nous faire accroire, par ces dossiers de « véloroute » et de « voie verte », que ces questions ne sont pas ici (présence de sources, dégradation du bocage et du bois, artificialisation d’un sol). On produit soudainement une écologie hors sol : on ne mesurera pas notre impact sur notre environnement, alors que nous le pouvons. Nous avons tous les outils pour le faire. Nous les avons en sciences, mais aussi dans nos principes républicains et démocratiques.
Ces chemins étaient praticables et pratiqués par le plus grand nombre : en VTT, en VTC, à pied, à cheval et en usage agricole. Que nous fallait-il de plus ? Ces chemins ne nous coûtaient rien en fonds publics, et rendaient de grands services qu’on appelle aujourd’hui environnementaux. C’est-à-dire tout simplement que la nature y était comme elle est. Si ce ne sont pas des « communs », cela y ressemble. Si ce n’est pas l’intérêt général, cela y ressemblait ; jusqu’à ce qu’on vienne en ces chemins avec un projet de « véloroute » et de « voie verte ». La question reste posée : qui entendra ? On nous vend quelque chose : cela s’appelle du vélo.
Et chacun, chacune est sommée de faire place au vélo, nature y compris.
Référence bibliographique
Sur les communs, on consultera avec utilité le Dictionnaire des biens communs, sous la direction de Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld, PUF.
Des chemins praticables et pratiqués par le plus grand nombre : à pied, à cheval, en VTT et VTC et en usage agricole. (Photo prise avant la dégradation du bocage.)
2. Les usages précédents seront radicalement transformés ou empêchés, pour faire passer du vélo de ville.
On fabrique un revêtement, cela modifiera notre façon de marcher. Voici ce que nous savons.
Le sol deviendra glissant (deux fois : par une mousse qui se développe sur ces types de revêtements, et par les feuilles en décomposition, car tombées sur un revêtement et non plus sur un sol). Il faudra cohabiter avec de la vitesse. Et ne plus marcher sur un sol de terre, de cailloux, de bandes enherbées, de litière et d’humus. La nature s’éloigne du pas de l’humain. Or, même à cet endroit, on nous parle : le squelette. Nous avons développé notre squelette en sa verticalité sur des sols naturels : autant des sols avec des aspérités que des sols avec une faculté d’absorption des chocs induits par la marche. Ce sont les réalités ostéo-articulaires de nos squelettes, et ceux-là sont plus anciens que nos modes de vie récents, avec des sols aux revêtements durs et une sédentarité galopante. On pourra trouver ces éléments partout, en ce qui concerne les maux de notre dernier siècle, jusqu’à une « biomécanicienne », Katy Bowman, youtubeuse et auteure d’un dernier ouvrage (Que ton mouvement soit ton médicament. Les lois du mouvement naturel), qui livre notamment le conseil suivant, en ce qui concerne nos pieds : « mimer les bosses et les aspérités des sols naturels pour mobiliser les os des pieds ».
Ces sols disparaissant, c’est une pratique et un usage plus que millénaire qui disparaît : la marche.
Depuis des siècles, nos philosophies, nos sciences, nos littératures sont pleines de ce premier point de départ. A l’heure de l’anthropocène, on ne compte plus les ouvrages récents à nos sociétés sur ces formes d’expériences incarnées à ce qui nous entoure : en philosophie, en anthropologie, en littérature. Il serait fastidieux de dresser les deux inventaires de nos travaux : selon que l’on se place avant ou après la césure de ce qui se nomme anthropocène. Or voici qu’à ces chemins, la faille se continue sous nos pieds et le fossé se creuse entre des objets que nous poursuivons plus haut et le réel qui murmure tout bas. La terre, la bande enherbée, l’humus, la boue, l’eau, le caillou, le soin qu’on peut avoir de nos pas ainsi que de leur mesure, voilà qui faisait nos premiers sols. Les voici devenus obsolètes. La marche en ces sols aurait pu passer pour un bien inaliénable. On l’a faite de peu. Ce n’est plus une réalité. Ce ne serait plus ainsi que nous vivons ; vraiment ?
3. Un intérêt général difficilement identifiable
L’usage des fonds publics (fonds départementaux en l’espèce) est conditionné à la poursuite de l’intérêt général.
L’intérêt général à ce dossier est difficilement identifiable car toutes les causalités sont emmêlées.
Le vélo, ce sera pour un petit peu de tout. Faisons-en la liste.
On nous parle indistinctement de territoires « marchables » et cyclables, de vélo de tourisme et de loisirs, de déplacements de proximité et de déplacements du quotidien, le tout visant à atteindre une réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Nous avons déjà vu que le calcul des émissions de gaz à effet de serre est rigoureux (conférer l’onglet « Réduction des émissions de gaz à effet de serre ») et qu’une augmentation des émissions de gaz à effet de serre est déjà en acte. Depuis janvier 2022, sur le tronçon de voie entre Riec-sur-Bélon et Moëlan-sur-Mer ; depuis juillet 2021, sur le tronçon de voie interdit à la circulation automobile entre Riec-sur-Bélon et Pont-Aven.
Voyons à présent ce que l’on peut démêler des causalités variées qui sont à ces dossiers, et qui ont engagé à leur suite des fonds publics.
« Marchables » et cyclables : hélas, ne font pas bon ménage. Marcher sur un revêtement, dur faut-il le préciser, un revêtement conçu pour faire rouler du vélo de ville, n’est pas marcher sur un sol de terre, de cailloux et de bandes enherbées. Cohabiter avec de la vitesse n’est pas non plus partager une voie entre marcheurs et VTT ou VTC. En conséquence, quand on nous parle de créer des territoires « marchables » et cyclables, il faut analyser les faits en amont, c’est-à-dire ce qui existait et ce qui n’existera plus.
Le vélo de tourisme et de loisirs ne participe en rien de la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Le déplacement de proximité, ici, s’effectue de fait et déjà : on peut se rendre à vélo au bourg, quel que soit le village concerné. Riec-sur-Bélon, Moëlan-sur-Mer, Pont-Aven sont tous trois des bourgs également pourvus et il est inutile d’aller chercher à côté ce qu’on trouve ici, surtout si c’est pour y aller à vélo puisque la distance s’allonge. Riec-sur-Bélon et Pont-Aven : 4,5 km aller de centre-bourg à centre-bourg. Riec-sur-Bélon et Moëlan-sur-Mer : 7,5 km aller de centre-bourg à centre-bourg. Le tracé de la véloroute en construction ici ne sera jamais emprunté par des riverains qui voudraient aller au bourg ; cela accroîtrait leurs trajets. Les bourgs sont assez ramassés sur eux-mêmes, en dépit de leur étendue, pour que les habitants soient toujours plus près, pour un déplacement de proximité, de leur propre bourg que de celui d’à côté. Par ailleurs, les enfants vont à l’école depuis leur propre village. Les collégiens qui iraient de bourg à bourg ont un ramassage scolaire. Voilà pour la « proximité » et le « quotidien ». Reste une part infime de la population qui pourrait travailler de bourg à bourg, qui accepterait de se déplacer à vélo, et pour qui donc on fabriquerait un équipement spécial. Il faudrait sur ce point rappeler un certain nombre de choses : le vélo n’est pas un mode de locomotion comme un autre, la voie n’est pas éclairée la nuit et traverse un bois, les distances sont réelles et d’importance, et pour une utilisation quotidienne, en toute saison, qu’on nous permette de douter. D’autant que le territoire rural n’est pas le territoire citadin. On ne peut pas espérer, d’une loi mathématique là encore, avoir un grand ensemble nommé « personnes pouvant se déplacer à vélo pour le travail, au quotidien, de bourg à bourg » (ce qui fait trois prémisses à réunir). Cet ensemble existe en ville. On peut légitimement supposer le vider pour en remplir un autre. C’est-à-dire substituer à des déplacements motorisés des déplacements à vélo. Sachant que, sur cette part d’individus susceptibles de, il y en aura toujours une part qui ne « s’y mettra pas » (au vélo) ; cela s’appelle la liberté.
Donc : pour qui, pour quoi, pour quelle réalité, fabriquons-nous ici des voies qui se substituent aux voies précédentes pour qu’on aille à vélo qui ne soit pas du VTT ou du VTC ?
Ce qui fait beaucoup trop de questions pour un seul objet, à un demi-million d’euros HT.
Mais ce ne sont pas les seules questions. Il y en a d’autres.
Notamment l’idée de développer du tourisme et du loisir sur des zones qui n’en demandaient pas tant. D’une suite de questions que nous avons posée, on nous a répondu que ces « voies vertes » étaient praticables en trottinette et en patins à roulettes, pour l’avoir observé en région parisienne. On peut se poser la question de savoir comment on viendra (pratiquer ces loisirs) : en voiture ? Vu les distances. Etc.
De fait, on communique. On a déjà communiqué sur cette future « voie verte », comme étant « la plus belle » à venir. https://www.ouest-france.fr/bretagne/moelan-sur-mer-29350/la-voie-verte-un-atout-esthetique-et-pratique-29654f77-bd9e-4a44-aa5b-8580d33a72be
On supposera donc qu’elle trouvera son public : de tourisme et de loisirs.
De fait, le vélo se vend. Le gouvernement se félicite d’une « augmentation en 2021 des trajets à vélo (classique, à assistance électrique ou pliant) de 28 % par rapport à 2019 ». https://www.gouvernement.fr/actualite/le-plan-velo-fete-ses-quatre-ans
Sans qu’on sache à quoi correspond cette augmentation, sauf à l’effet « aides publiques » à l’achat ou à la réparation d’un vélo (« le plan vélo fête ses quatre ans », nous dit-on). Sans qu’on produise de statistiques sur ces nouveaux usages : « En l’absence de nouvelle enquête sur ces usages, Françoise Rossignol, présidente du Club des villes et territoires cyclables et marchables estime que les déplacements à vélo, que ce soit pour le travail ou les loisirs, ont grossièrement ‘‘doublé’’ depuis 2018. ‘‘Chacun doit faire le maximum de trajets à vélo et il faut élargir le public et les territoires’’ vers les personnes âgées et les zones rurales. » https://www.francebleu.fr/infos/societe/le-plan-velo-dote-de-250-millions-d-euros-en-2023-annonce-le-gouvernement-1663652950
Tout est contenu à cette phrase.
L’ensemble des causalités y est emmêlé à souhait. De telle sorte que nous ne savons plus définir les prémisses qui gouvernent le raisonnement ; ne sachant pas les définir, nous ne saurons pas les analyser (et produire une analyse logique et rationnelle à l’effet du raisonnement qui dit : atteindre une réduction des émissions de gaz à effet de serre).
Nous avons des « machines qui avalent les arbres et les sols ». « Spiel gut » est-il inscrit sur nos jouets. Puissions-nous rétablir les proportions entre l’homme et sa machine.
Conclusion
Dans l’incapacité que nous sommes de définir l’intérêt général (celui qui dit : pourquoi il faut aller à vélo et comment), nous sommes, par ricochet, dans l’incapacité de définir l’usage des fonds publics ; plus avant encore, incapables de définir la dégradation de l’environnement, et encore moins de définir la manière d’atteindre un objectif qui dit « réduction des émissions de gaz à effet de serre ».
De cet ensemble d’incapacités successives, nous avons été incapables de dire une chose très simple : ces chemins étaient parfaitement utiles en l’état, ils répondaient à l’ensemble de ce que l’on peut espérer à nos sociétés à l’heure d’une sixième extinction de masse des espèces et d’un réchauffement climatique par émission de gaz à effet de serre (un bocage, des arbres, des sols ; le tout praticable en VTT, VTC).
Mais ils étaient trop parfaits pour pouvoir être vus.
De la même façon que la campagne, si elle a un rôle à jouer dans ces deux crises que nous connaissons (sixième extinction de masse des espèces et réchauffement climatique par émission de gaz à effet de serre), jouera son rôle si on accepte de la considérer comme étant une entité autre du territoire citadin. On pouvait espérer que villes et campagnes fissent chacune leur part, à charge pour nous de définir les singularités et les capacités des deux. Et non d’obérer les capacités de l’une parce qu’on aura calqué un modèle (en mathématiques, en probabilités) qui venait de l’autre.
Cela s’appelle, là aussi, l’intérêt général : que de savoir mener une analyse logique et rationnelle des faits et des territoires.