« Ce que le confinement a permis, c’est de repeupler et de resituer ceux qui acceptent d’être jugés à leur capacité de maintenir ou au contraire de détruire les conditions d’habitabilité de leurs dépendants. Les terrestres seraient bienvenus de nommer ‘‘écologie’’ non pas un domaine, une attention nouvelle aux ‘‘trucs verts’’, mais simplement ce que devient l’Economie quand la description reprend. »
Bruno Latour, Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres.
(p. 100, Les empêcheurs de penser en rond, 2021)
En écologie, ce projet de « véloroute » et de « voie verte » a tout faux.
Il dégrade ce qui nous environne. Pour le comprendre, il suffirait de replacer notre « territoire à l’endroit » et de suivre ses mouvements.
Ou encore : de « décrire un territoire, mais à l’endroit ». Bruno Latour, op. cit.
« D’un côté, on identifie un lieu en le localisant à l’intersection de coordonnées par le déplacement d’une sorte de chaîne d’arpenteur, de l’autre, nous apprenons à lister des attachements à des entités qui obligent à prendre soin d’elles. Avec le territoire à l’envers, on favorise l’accès à des étrangers qui ne font que passer à travers un espace pour eux indifférencié ; dans le territoire à l’endroit, nous entrons en contact de proche en proche avec des dépendants qui s’intercalent de plus en plus nombreux entre nous et nos soucis d’engendrement. A l’envers, ce qui compte, ce sont les mesures en termes de distance, mais en même temps, on est tout à fait libre de s’arrêter là ou ailleurs ; rien n’empêche de prendre arbitrairement une autre carte ou de circuler comme sur un GPS, ad infinitum. Alors qu’à l’endroit ce ne sont pas d’abord les distances qui comptent pour vous, puisque les entités qui entrent dans votre description peuvent être éloignées ou proches sur la carte. » Bruno Latour, op. cit., p. 95. (C’est l’auteur qui souligne.)
Acte 1 de la dégradation : Dégradation du bocage (janvier-février 2022)
Des arbres ont été abattus, d’autres sévèrement élagués : chênes, hêtres, frênes, saules, cerisiers.
On les appelle « pièges à carbone » partout où ils sont. (Francis Hallé, Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest.)
Des haies vives ont disparu : fusains d’Europe, noisetiers, sureaux, prunelliers, ajoncs, genêts.
Pour faire passer des machines qui viendront pour l’artificialisation des sols, il fallait faire place nette.
Nous sommes à l’heure d’une sixième extinction de masse des espèces, rares comme communes, dont nous savons identifier les causes : raréfaction des habitats et des ressources. Cette sixième extinction de masse dit : raréfaction des populations d’espèces, rares et communes.
La Terre a perdu 69 % de sa faune sauvage depuis 1970 (rapport Planète vivante, publié tous les deux ans par le WWF et la Société zoologique de Londres).
Entre 1970 et 2018, 69 % en moyenne des populations de poissons, oiseaux, mammifères, amphibiens, reptiles a disparu. Cause principale : destruction des habitats naturels, en particulier pour développer l'agriculture, suivie par la surexploitation et le braconnage.
Quatrième facteur : le changement climatique, mais son rôle « augmente très, très vite » (Marco Lambertini, directeur général du WWF). Enfin, la pollution de l’air, de l’eau et du sol, ainsi que la dissémination par l’homme des espèces invasives.
L'intégralité du rapport : Rapport Planète Vivante 2022
Haie vive au Guily : avant sa destruction.
Nous prendrons un seul exemple ici : une haie vive au Guily. Haie de prunelliers (Prunus spinosa), elle abritait le bouvreuil pivoine, la fauvette des jardins, le bruant zizi et la fauvette à tête noire. Cette haie était depuis des années une station de nidification : elle a été détruite. Elle servait aussi à protéger du dérangement humain les oiseaux d’eau hivernants du Bélon. De nombreuses espèces de rapaces nichent sur ce site, comme la bondrée apivore, le faucon hobereau et l’autour des palombes (espèce protégée). Les cinq espèces de pics (pic noir, pic mar, pic vert, pic épeiche et pic épeichette) y avaient aussi trouvé leur place. Ces oiseaux ont besoin de tranquillité pour une reproduction optimale. Voilà à quoi servait une haie. Dans cette haie, il y avait aussi chêne et genêt.
Nous tenons ces informations sur les oiseaux et cette haie d’un entomologiste voisin de cette haie, qui la connaissait.
Haie détruite au Guily pour le passage de la véloroute. (Photo prise depuis le pont du Guily. On observera la nouvelle perspective du chemin...)
Est-ce utile à l’heure d’une sixième extinction de masse des espèces que d’aller à dégrader un bocage ?
Sur l’utilité des haies et des bocages, on verra avec intérêt l’émission d’Aurélie Luneau « De cause à effets » : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/de-cause-a-effets-le-magazine-de-l-environnement/sos-oiseaux-en-danger-4265896.
Acte 2 de la dégradation : artificialisation des sols (premier semestre 2023)
A l’heure d’un réchauffement climatique d’envergure et de six limites planétaires atteintes sur neuf, dont la sixième en 2022, celle du cycle de l’eau douce, nous reposons notre question : est-ce utile ?
A ces projets, nous datons et sommes toujours à nos vieux tropismes : c’est la nature qui doit reculer pour faire place à l’humain. Cette façon que nous avons de procéder a fini par s’inscrire aux couches géologiques de la Terre, et se nomme anthropocène.
Pour l’artificialisation des sols, voir à « Sol » et à « Réduction des émissions de gaz à effet de serre », sur ce site.
Sur les limites planétaires : https://planeteviable.org/limites-planetaires-actualisees/ https://theconversation.com/comprendre-la-notion-de-limites-planetaires-145227.
La seconde source encore active sur le chemin, à l’été caniculaire de 2022. On observera le ruisseau à sec hors la source, le sol sec hors la source et les feuilles mortes sur le chemin.
Les sols ont été bouleversés, en pleine période de juvéniles des salamandres. Les machines sont passées pour élaguer, abattre des arbres, couper des haies, dégager du bois mort, du bois en décomposition, de la mousse, des champignons, la végétation en bordure. En reste les ornières. (Février 2022)