QUATRIÈMES DEMEURES : CHAPITRE I 

Différence entre les consolations (les sentiments de dévotion éprouvés dans l’oraison) et les goûts spirituels. L’imagination (le mouvement des pensées) et l’entendement (une puissance de l’âme) ne sont pas une même chose. 


Je me recommande à l’Esprit Saint et le supplie de parler dorénavant à ma place afin que je traite d’une manière suffisamment claire des choses surnaturelles dont il s’agit maintenant. Ces Demeures, bien plus voisines de celle où habite le grand Roi, renferment des choses si délicates que l’entendement a beau faire effort, il ne trouve pas les mots exacts pour bien les faire comprendre. Aux personnes qui n’en n’ont pas l’expérience, il est impossible qu’elles ne restent encore bien obscures. 

Il ne faut pas nécessairement avoir séjourné dans les Demeures précédentes pour atteindre celles-ci. Dieu accorde ses dons comme il l’entend. Les bêtes venimeuses entrent rarement ici et lorsqu’elles le font, elles augmentent le mérite de l’âme qui doit les vaincre. 

Quelles sont les différences qui existent entre les consolations spirituelles que l’on trouve dans l’oraison et les goûts spirituels ? 

Les consolations spirituelles sont les sentiments de dévotion et de contentement que nous ressentons lors de la méditation et de la prière. Comme elles sont le fruit du travail de l’esprit qui s’emploie à discourir avec l’entendement et à méditer, mais aussi qu’elles procèdent du tempérament qui peut les exacerber, on peut dire que les consolations commencent en nous et se terminent en Dieu. Les consolations sont habituellement le partage des âmes des trois premières Demeures. Pour imaginer ce qu’elles peuvent être, pensez à la joie que vous procure l’arrivée d’une personne aimée ou une bonne nouvelle. Cependant, les consolations de Dieu sont bien plus grandes que les consolations humaines. 

Les goûts spirituels, contrairement aux consolations, commencent en Dieu et se font sentir en nous, nous procurant davantage de plaisir[
1]. Et alors que les consolations spirituelles peuvent resserrer le cœur, sans toutefois diminuer le bonheur que l’on éprouve en voyant que Dieu est le sujet de notre émotion, les goûts spirituels le dilatent. 

Il est bien que les âmes des trois premières Demeures s’emploient à discourir avec l’entendement et à méditer puisqu’elles n’ont pas reçu davantage. Néanmoins, elles feraient bien, de temps en temps, de cesser de discourir pour s’occuper de donner des louanges à Dieu et à se réjouir de sa bonté car cela est propre à enflammer la volonté. 

Lorsque le Seigneur portera ces âmes à produire ces actes, qu’elles se gardent bien d’y renoncer pour achever leur méditation ordinaire. Pour faire de grands progrès dans ce chemin, l’essentiel n’est pas de penser beaucoup mais d’aimer beaucoup. 

Dans les quatrièmes Demeures, les âmes ont reçu davantage. Elles s’occupent à louanger Dieu, à se réjouir de sa bonté et de ses infinies perfections. Elles pensent moins et aiment plus (pleurer sur la passion du Christ par exemple). Aimer, c’est désirer ardemment contenter Dieu en tout, faire des efforts pour ne pas l’offenser et le prier sans cesse[
2]. 

Mais, n’allez pas vous figurer que la grande affaire soit de ne jamais penser et que si l’on se distrait un moment, tout soit perdu. Pour ma part, je me suis vue plus d’une fois en grande angoisse à cause du tumulte intérieur de mes pensées. D’une part, je sentais les puissances de mon âme tout occupées en Dieu et d’autre part, je constatais le désordre étrange de mon imagination. J’étais troublée et stupéfaite de voir que l’entendement soit si volage. C’est que je confondais imagination (le mouvement des pensées) et entendement (une puissance de l’âme). De fait, l’imagination est toujours prête à prendre son essor et seul Dieu peut la fixer. Lorsqu’il le fait, nous sommes comme dégagés des liens du corps. 

En résumé donc, bien que l’on soit tout occupée à aimer, l’imagination peut faire des siennes et se faire passer pour de l’entendement ce qui n’est pas pareil. Quand nous confondons, au cours de l’oraison, imagination et puissances de l’âme, il se peut que notre âme soit toute unie à lui dans les Demeures voisines de la sienne tandis que notre imagination se trouve retenue dans les avenues du château où elle souffre cruellement et où elle mérite par sa souffrance. Nos inquiétudes et nos peines ne viennent que d’un manque de lumière. Ne vous troublez pas de ces pensées importunes durant l’oraison. Prenez patience. Dieu délivre notre âme de ce tourment dès cette vie lorsqu’elle est parvenue à la dernière Demeure. 



QUATRIÈMES DEMEURES : CHAPITRE II 

Comparaison destinée à faire comprendre la nature des goûts spirituels (oraison de quiétude) et comment on les obtient sans les rechercher. 


J’ai montré comment les joies spirituelles (consolations spirituelles), se trouvant parfois jointes à nos passions, produisent alors une émotion qui fait éclater en sanglots. Certaines personnes ont la poitrine qui se resserre à un point que leur sang coule par leurs narines avec d’autres désagréables effets. N’ayant rien éprouvé de semblable, je ne peux que dire qu’il doit en résulter une impression de bonheur puisque tout se termine en désirs de plaire à Dieu. Ce que j’appelle goûts de Dieu (goûts spirituels) est autre chose. 

Pour bien comprendre, figurons avoir sous les yeux deux fontaines dont les bassins se remplissent d’eau. Les bassins sont comme nos âmes. L’un se remplit d’une eau qui vient de loin, par de longs conduits. L’autre est construit à même la Source. Il se remplit sans bruit puis, une fois rempli, laisse échapper un ruisseau. 

Les canalisations représentent les consolations spirituelles acquises par la méditation et la réflexion (le travail de l’entendement). Elles sont le fruit de nos efforts. La Source, elle, représente Dieu, le goût spirituel. Quand il plaît à Sa Majesté de nous accorder une faveur surnaturelle, cette eau coule de notre fond le plus intime, du centre de notre âme, et non du cœur, comme dans les plaisirs d’ici-bas. Et ensuite, elle remplit tout notre être. Cette eau céleste coule tranquillement avec une suavité extrême, se répandant dans chaque Demeure, inondant les puissances et se faisant même sentir au corps. On sent de la chaleur sans la sentir et on hume des parfums exquis sans les humer vraiment. C’est ce qui me fait dire que les goûts spirituels commencent en Dieu et se terminent en nous. 

« À peine cette eau céleste a t-elle commencé à jaillir de sa source, de notre fond intime, que tout notre intérieur se dilate et s’élargit. L’âme respire comme une excellente odeur. C’est comme si, dans notre fond intérieur, il y avait un brasero où l’on jetait des parfums exquis. » 

On ne voit pas le feu ni l’endroit où il se trouve mais, la chaleur et la fumée odoriférante pénètrent l’âme tout entière. En réalité, on ne sent pas la chaleur et on ne respire pas de parfum. Ce que l’on perçoit est bien plus délicat. Tout ceci se produit réellement. Ce n’est pas une chose que l’on puisse faussement s’imaginer ressentir. Non. Tous nos efforts seraient impuissants à cela. 

Dans cette oraison (oraison de quiétude), les puissances[
3] ne sont pas unies à Dieu. Elles sont plutôt comme enivrées et elles se demandent avec étonnement ce que tout cela peut bien être. Par contre, la volonté doit être unie d’une certaine manière à celle de Dieu. 

Il serait légitime, mes filles, de désirer pareille oraison pour comprendre davantage les grâces que l’âme reçoit de Dieu et l’amour avec lequel il l’approche de lui. Mais il ne faut pas. Il faut se croire indigne de ces grâces et de ces goûts divins. Soyez persuadées qu’ils ne nous seront jamais accordés en cette vie. En fait, le meilleur moyen de les obtenir est de ne rien faire que ce qui est recommandé aux habitants des Demeures précédentes et ensuite : humilité, humilité ! C’est par elle que le Seigneur cède à nos désirs. Vous me direz : mais comment les obtenir si l’on ne fait rien pour cela ? Je vous répondrai que : 
  1. Pour recevoir ces grâces, rien n’est plus nécessaire que d’aimer Dieu sans intérêt. 
  2. Vouloir de si grands biens est un manque d’humilité. 
  3. La véritable disposition pour nous, après avoir tant offensé Dieu, n’est pas de désirer des consolations, mais d’imiter Notre Seigneur, en souhaitant souffrir pour lui comme il a souffert pour nous. 
  4. Sa Majesté n’est pas obligée de nous donner ces goûts spirituels. Elle sait mieux que nous ce qui convient. Certaines personnes marchent par le chemin de l’amour comme on doit y marcher, c’est-à-dire avec le seul désir de servir leur Jésus crucifié. Elles ne demandent pas de goûts spirituels, ne désirent pas en avoir et même, supplient sa Majesté de ne pas leur en donner en cette vie. 
  5. Travailler pour obtenir une telle faveur ne sert à rien. Cette eau n’étant pas amenée par des canaux comme la précédente, si la Source se refuse à la donner, nous nous fatiguerons en vain. Nous aurons beau multiplier les méditations, nous pressuriser le cœur et verser des larmes, tout sera inutile. Dieu seul donne cette eau céleste à qui il veut, et souvent, au moment où l’âme y pense le moins.

Ce qu’il faut, mes sœurs, c’est accepter qu’Il nous conduise par le chemin qui Lui plaît et se détacher véritablement — et non point par l’imagination qui si souvent nous trompe. Il faut que le détachement soit absolu. 



QUATRIÈMES DEMEURES : CHAPITRE III 

De l’oraison de recueillement que Dieu accorde, d’ordinaire, avant l’oraison de quiétude et de ses effets. Ce qui reste à dire de l’oraison des goûts divins «ou spirituels, BF» (oraison de quiétude). 


Les effets de l’oraison des goûts divins (oraison de quiétude) sont nombreux. Mais avant, traitons de l’oraison de recueillement qui la précède presque toujours. J’en parlerai peu puisque je l’ai déjà fait par ailleurs[
4]. 


ORAISON DE RECUEILLEMENT 

C’est un recueillement qui me paraît surnaturel aussi. Il ne consiste ni à se mettre dans l’obscurité, ni à fermer les yeux : il ne dépend nullement des choses extérieures. Et pourtant, sans le vouloir, on ferme les yeux et on désire la solitude. Alors se construit le palais de l’oraison. L’âme rentre en elle-même ou, s’élève au- dessus d’elle même. 

Reprenons la comparaison des Demeures du château. Les habitants du château, les sens et les puissances, ont pris la fuite pour aller vivre avec des étrangers ennemis en dehors du château depuis un certain temps déjà, voire depuis des années. Reconnaissant que ce fut pour leur malheur, ils se sont rapprochés du château sans toutefois y pénétrer par suite de la mauvaise habitude qu’ils ont prise de se tenir dehors. Mais enfin, ils ont renoncé à leur trahison et on les voit tourner autour des murs. Le Monarque, qui habite cette royale résidence, voyant leur bonne volonté veut bien, dans sa grande miséricorde, les rappeler à lui par un doux sifflement. Ce sifflement du berger a sur eux tant d’emprise qu’ils abandonnent les choses extérieures qui les captivaient et rentrent au château. 

Ce recueillement ne dépend pas de notre volonté. Il n’est pas le travail de l’entendement (en s’efforçant de penser à Dieu au dedans), ni celui de l’imagination (en se représentant Dieu en soi), deux choses excellentes par ailleurs. Non, c’est autre chose. Parfois, avant même de penser à Dieu, les gens extérieurs sont déjà dans le château. J’ignore par où ils sont entrés et comment ils ont perçu le sifflement de leur pasteur. Ce n’est certainement point par les oreilles. On éprouve seulement, d’une manière très marquée, une suave impression de recueillement. 

Dieu accorde cette grâce aux personnes qui ont renoncé aux choses de ce monde, sinon de fait, parce que leur état les en empêche, du moins par le désir. Il les invite alors à vaquer d’une manière spéciale aux choses intérieures. 

Les âmes qui constatent en elles-mêmes de tels effets doivent beaucoup l’en remercier. On est alors en chemin vers l’état où on écoute Dieu et où on est attentif à ce que le Seigneur opère dans l’âme. Cependant, si Dieu ne nous a pas encore fait entrer dans cette jouissance il ne faut pas se violenter pour y arriver — par exemple, vouloir faire cesser le mouvement de la pensée. Pourquoi ? 

  1. Faire effort pour enchaîner sa pensée (forcer l’entendement à s’arrêter) produit une plus grande sécheresse qu’auparavant. La violence imposée pour ne penser à rien rend même l’imagination plus inquiète. Non. Dieu veut que nous lui adressions nos demandes et que nous nous considérions en sa présence. Si nous n’avons aucune marque que ce divin Roi nous ait entendus ou regardés, ne restons pas là comme des stupides. Sachons demander à haute voix, comme le pauvre nécessiteux que l’on introduit devant un riche et puissant empereur, puis attendons humblement devant sa présence. 
  2. Les opérations intérieures étant toutes suaves et paisibles, ce qui est laborieux apporte plus de dommages que de biens. J’appelle laborieux toute violence qu’on veut se faire, comme, retenir sa respiration par exemple. L’âme doit s’abandonner aux mains de Dieu. 
  3. Rien n’est plus précieux et agréable à Dieu que de nous voir tout occupé de Lui. Mais comment le serions nous si, préoccupé de nous-même, nous n’osons plus remuer et permettre à notre entendement d’aspirer à Sa gloire et à se réjouir de la joie qu’Il nous donne ? Quand Sa Majesté veut que l’entendement cesse d’agir, Il l’occupe en lui communiquant une lumière si grande qu’il (l’entendement) en reste profondément absorbé. Il se trouve alors bien mieux instruit qu’il ne l’eût été avec tous ses efforts pour suspendre son activité. 

En résumé, pour l’âme qu’il a plu au Seigneur de placer en cette Demeure, la conduite la plus convenable à mon avis est de se mettre en présence de Dieu, sans violence et sans bruit[
5]. Qu’elle tâche d’empêcher l’entendement de discourir mais qu’elle n’essaie point de le suspendre, de même que l’imagination, car, il est bon de considérer que l’on est en présence de Dieu et de réfléchir à ce qu’il est. 

Que si l’entendement se trouve absorbé par ce qu’il éprouve en lui-même, fort bien, mais, qu’il ne cherche pas à comprendre ce dont il jouit parce que c’est à la volonté que le don s’adresse. Que l’âme se contente de jouir de cet état et de quelques paroles d’amour. Par ailleurs, il arrive alors que, sans le chercher, naturellement, on ne pense à rien. Mais c’est pour peu de temps. 


ORAISON DE QUIÉTUDE (oraison des goûts divins) 

Nous venons de voir que dans l’oraison de recueillement, il faut tâcher d’empêcher l’entendement de discourir sans toutefois essayer de le suspendre, de même que l’imagination. Il en va autrement dans l’oraison des goûts divins. 

Le travail de l’entendement devient inopérant. C’est que l’oraison de quiétude est une eau qui coule de la Source même, sans venir par des aqueducs. L’entendement n’y comprenant rien, il se trouve comme étourdi, errant et incapable de se fixer sur rien. Quant à la volonté, toute fixée en son Dieu (unie à Dieu), l’agitation de l’entendement lui pèse mais elle ne doit pas s’en mettre en peine sinon elle risquerait de perdre une grande partie de sa jouissance. 

Qu’elle laisse donc aller l’entendement et qu’elle même (la volonté) se laisser aller dans les bras de l’amour. Sa Majesté lui apprendra ce qu’elle doit faire alors. Tout ou presque tout, d’ailleurs, consiste à se reconnaître indigne d’un si grand bonheur et à en rendre grâces. 

Quels sont les effets de l’oraison de quiétude et les marques auxquelles on reconnaît que Dieu en favorise une âme ? 

Il se produit d’une manière très manifeste en l’âme une dilatation ou un élargissement. C’est comme si le bassin de notre fontaine (qui est comme notre âme), n’ayant pas d’écoulement, se dilatait au fur et à mesure que l’eau de la Source le remplit. C’est ainsi que Dieu agrandit l’âme dans cette oraison, et sans parler de beaucoup d’autres merveilles qu’il opère en elle, il la rend apte à contenir toutes les grâces dont il veut la combler. 

Elle comprend mieux toute chose, abandonne ses craintes (craintes de l’enfer, craintes de la croix), sent une grande confiance de le posséder un jour, croit que tout est possible avec le secours divin, s’adonne et désire la pénitence et ne redoute plus les croix car sa foi est vive. Elle sait que si elle les reçoit pour l’amour de Dieu, Sa Majesté lui donnera la grâce pour les supporter. Comme elle a expérimenté les délices divins, les plaisirs du monde ne sont plus que fumier. Elle a de plus en plus d’emprise sur elle- même et avance continuellement en vertus. 

À ce stade, l’âme est encore petite. Elle ressemble à l’enfant qui commence à prendre le lait de sa mère et ne peut s’éloigner d’elle sans risquer la mort. Elle ne doit donc pas s’éloigner de l’oraison car tout est à craindre. Et, si jamais une nécessité urgente l’en éloignait, elle devrait y revenir promptement, sinon, elle irait de mal en pis. Il faut donc persévérer et éviter toute occasion d’offenser Dieu. 

Le démon s’attache beaucoup plus à nuire à une âme ainsi favorisée qu’à une autre car, lorsqu’elle succombe, elle peut aller dans le mal bien plus loin que d’autres en entraînant d’autres âmes avec elle. De là vient que ces âmes ont de grands combats à soutenir. Dieu vous garde aussi de l’orgueil et de la vaine gloire. Le démon peut produire des illusions imitant les grâces de l’oraison mais vous pouvez les reconnaître aux effets produits. 

Par exemple, une personne, à la suite de beaucoup austérités, d’oraisons et de veilles, ou, tout simplement par débilité du tempérament, ne peut goûter une consolation intérieure sans que sa nature en soit subjuguée. Éprouvant un certain plaisir intérieur en même temps qu’une faiblesse (une défaillance physique), elle confond le plaisir avec la défaillance et se laisse absorber par elle. Et tout ceci va en augmentant car elle poursuit ses efforts et s’affaiblit de plus en plus. Elle prend pour un ravissement ce que moi j’appelle un hébétement. Je connais une personne qui restait parfois huit heures en cet état sans perdre le sentiment et sans en avoir aucun de Dieu. Après qu’un confesseur éclairé lui ordonna du sommeil, de la nourriture et moins d’austérités, tout disparut. Cette personne ne voulait pas en imposer. Pour moi, je suis persuadée que c’était l’œuvre du démon. 

Il est vrai que lorsque Dieu opère dans l’âme, il y a défaillance intérieure et extérieure. Mais, l’âme reste forte et elle goûte une joie très vive de se voir si près de Dieu. En outre, loin de se prolonger, cet effet ne dure que très peu de temps, puis, l’âme entre dans la jouissance. Cette oraison, s’il n’y a pas de faiblesse corporelle à priori, n’abat pas le corps et ne cause pas de souffrance extérieure. 

Donc, mes filles, si l’une d’entre vous ressentait ces inconvénients, qu’elle cesse les excès d’austérités afin de retrouver sa santé. Et si jamais son tempérament était si faible que cela ne suffit pas, et bien, croyez-moi, Dieu ne la destine pas à la vie contemplative, mais bien à la vie active. Elle obtiendra autant de mérites par la prière vocale et l’obéissance, et peut-être, davantage. 

Voici un autre exemple. Il se rencontre des personnes dont la tête et I’imagination sont si faibles qu’elles se figurent voir tout ce qu’elles pensent. Cette disposition est bien dangereuse. J’en parlerai plus loin. 

En résumé, persévérez dans l’oraison mais craignez les exagérations qui rendent malades. Ceci serait l’œuvre du démon. Quand Dieu est vraiment l’auteur de ce qui se passe dans l’âme, elle reste forte et goûte une joie très vive. Et cet effet est de courte durée. Ensuite, l’âme entre dans la jouissance. 

J’ai longuement traité de cette Demeure parce que c’est celle où entrent, je crois, le plus grand nombre d’âmes. Comme le naturel y est joint au surnaturel, le démon peut y causer plus de dommage que dans les Demeures suivantes. En effet, dans les Demeures supérieures, le Seigneur lui laisse moins de pouvoir. 

                                                           

Notes de bas de page

  1. Les goûts spirituels sont davantage expliqués dans le chapitre suivant. 
  2. Saint Bernard s'écrie dans l'ardeur de son âme : « O mes frères, ne cessez pas de prier. Priez jour et nuit … levez-vous la nuit pour prier et, quand vous aurez fermé les yeux quelques instants, priez de nouveau, car la prière est le moyen tout puissant de vaincre la faiblesse de l'esprit, c'est elle qui nous mènera le plus rapidement à la perfection. » La prière du cœur. Page consultée le 9 février 2009. En ligne [http://www.eglise-orthodoxe.eu/texte_priere_coeur_cochem_3.htm
  3. D’après l’enseignement de Jean de la Croix, la mémoire, l’entendement et la volonté sont les trois puissances de l’âme. Source : Le Carmel en France. Jean de la Croix. Son enseignement. Page consultée le 29 janvier 2009. En ligne [http://www.carmel.asso.fr/Son-enseignement.html
  4. Chapitre XIV : Ma vie, relations spirituelles et Chapitre XXVIII : Chemin de la perfection
  5. « J’appelle bruit, produire avec l’entendement quantité de paroles et de considérations pour rendre grâce de ce bienfait, amonceler ses péchés et ses défauts les uns sur les autres pour se bien convaincre de son indignité. Tout cela se meut alors au dedans de nous, l’entendement travaille, la mémoire s’agite. Quant à moi, je puis le dire, à certains moment, ces deux puissances m’excèdent… » Chapitre XV : Ma vie, relations spirituelles, p. 144