Il existe de très nombreuses compositions de l’icône de la Descente aux enfers. Et pour cause : cette icône est, de loin, l’une des plus utilisées pour la vénération dans les rites orientaux. À partir du samedi, en fin de journée, les fidèles qui entrent dans l’église pour célébrer les vêpres de la Résurrection, ou le lendemain la Divine Liturgie, sont invités à venir vénérer cette icône placée au centre, devant l’iconostase. Par cette vénération — exprimée par des prosternations, des signations et un baiser — les fidèles professent leur foi en la Résurrection de notre Seigneur, et, par là même, en leur propre résurrection.
Cette icône présente pourtant une composition singulière. Habituellement, la Descente aux enfers met fortement l’accent sur un mouvement d’abord descendant, puis orienté vers une ascension, où le Christ saisit fermement Adam pour l’arracher au pouvoir des enfers. Mais ici, la composition est étonnamment simple et dépouillée. Il n’y a pas de mouvement vertical. Le Christ vient à la rencontre de l’humanité comme s’il marchait vers elle, dans une attitude presque fraternelle. Il ne saisit pas encore la main d’Adam — figure de toute l’humanité — mais la lui présente, comme une invitation paisible.
Il y a bien un contraste saisissant entre la lumière éblouissante qui entoure le Christ et les ténèbres qui enveloppent Adam.
Il y a bien les vêtements étincelants du Christ et ceux d’Adam, humblement colorés de tons terrestres, rappelant l’étymologie de son nom : « le terreux, le glaiseux ».
Mais malgré ce contraste, la rencontre demeure étonnamment fraternelle.
À gauche du Christ, plusieurs anges manifestent le caractère surnaturel de la scène. Il s’agit bien d’une théophanie, une révélation de Dieu.
La terre éclate, les montagnes se séparent ; l'annonce de la résurrection boulverse la terre, le monde, le temps.
Dans la grotte, derrière Adam, se tiennent Ève, ainsi que les quatre grands prophètes qui ont annoncé la résurrection.
Isaïe, d’abord, proclame :
« Tes morts revivront, leurs cadavres se relèveront.
Réveillez-vous et exultez, vous qui habitez la poussière !
Car ta rosée est une rosée de lumière,
et la terre rendra ses trépassés. »
(Is 26,19)
Jérémie annonce l’espérance au cœur de l’exil :
« Ils reviendront du pays de l’ennemi.
Il y a une espérance pour ton avenir — oracle du Seigneur. »
(Jr 31,16-17)
Ézéchiel, dans sa célèbre vision des ossements desséchés, proclame :
« Je vais ouvrir vos tombeaux,
je vous ferai sortir de vos tombeaux, ô mon peuple,
et je vous ramènerai sur la terre d’Israël.
[…] Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez. »
(Ez 37,12-14)
Enfin Daniel annonce explicitement la résurrection :
« Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre
se réveilleront, les uns pour la vie éternelle,
les autres pour la honte et l’horreur éternelle. »
(Dn 12,2)
Le ciel de cette icône est d’un bleu profond, presque nocturne.
Car c’est au cœur de la nuit de la Veillée pascale que la lumière du Christ — liturgiquement manifestée par le cierge pascal — vient rompre les ténèbres.
Le titre lui-même tient lieu de lumière : peint en or, il proclame Ἀνάστασις — Anastasis, c’est-à-dire la Résurrection.
Bien que de nature apocryphe, l’Évangile de Nicodème fut très largement lu et respecté dans la tradition chrétienne ancienne.
Aujourd’hui, un grand silence règne sur la terre.
Un grand silence, et une grande attente.
Le Roi dort, et pourtant il veille.
La terre tremble, car Dieu s’est endormi dans la chair,
et il est descendu réveiller ceux qui dormaient depuis des siècles.
Dans les profondeurs de l’Hadès, la Mort s’agite.
Selon le récit de Nicodème, elle s’interroge avec effroi :
« Qui est celui qui vient, si fort et si glorieux ?
Jamais personne n’est descendu ici avec une telle puissance.
Si nous le recevons, nous sommes perdus. »
Les portes éternelles frémissent.
Les verrous antiques chancellent.
Car celui qui s’approche n’est pas un mort parmi les morts,
mais la Vie descendue dans la mort.
Alors la voix du Christ retentit dans l’abîme,
non comme un murmure, mais comme un commandement créateur :
« Ouvrez vos portes, princes des ténèbres,
ouvrez-les, portes éternelles,
et le Roi de gloire entrera ! »
Les ténèbres reconnaissent celui qu’elles ont cru vaincre.
La Croix, devenue clef, brise les serrures de l’enfer.
La Mort est dépouillée de ses armes.
Alors le Christ s’avance vers Adam,
le premier façonné, le premier tombé,
celui qui, depuis si longtemps, attendait dans l’ombre.
Et le Seigneur lui dit :
« Adam, je suis ton Dieu,
et pour toi je suis devenu ton fils.
Lève-toi, toi qui dors,
car je ne t’ai pas créé pour que tu demeures captif dans l’Hadès. »
À Ève aussi il parle,
à celle qui avait écouté la voix du mensonge :
« Relève-toi avec Adam,
car pour vous deux j’ai accepté la mort. »
Et Adam répond, selon Nicodème,
dans une confession bouleversante :
« Je te bénis, Seigneur,
toi qui as visité ceux qui étaient assis dans les ténèbres
et à l’ombre de la mort. »
Alors tous les justes exultent. Ils disent d’une seule voix :
« Voici celui que nous attendions,
voici celui qui nous a délivrés. »
Le Christ ne discute pas avec la mort.
Il ne négocie pas avec l’Hadès.
Il prend Adam par la main et le fait sortir.
Car le salut n’est pas un accord,
mais un arrachement.
Et Nicodème conclut :
« Le Seigneur sortit de l’Hadès,
tenant Adam par la main,
et tous les saints le suivirent. »
La Descente aux enfers n’est pas un épisode du passé.
Elle est la révélation la plus radicale de l’amour de Dieu.
Il n’existe aucune nuit où le Christ n’ait osé descendre.
Aucun abîme où sa lumière ne puisse entrer.
Aucune captivité qu’il ne soit venu briser.
À chacun de nous, il redit aujourd’hui :
« Lève-toi, toi qui dors.
Je ne t’ai pas créé pour la mort. »
Et déjà, dans le silence du Samedi saint,
la Résurrection est en marche.
Seigneur Jésus Christ,
Verbe de Dieu fait chair,
toi qui n’as pas craint le silence de la mort,
toi qui es descendu jusque dans les profondeurs de l’Hadès,
nous t’adorons.
Dans la nuit la plus obscure,
tu es venu comme la Lumière que rien n’éteint.
Là où régnaient le verrou et la peur,
tu as fait retentir ta voix de vie.
Là où l’homme était captif,
tu es entré librement.
Seigneur,
tu n’es pas passé au-dessus de notre mort,
tu l’as traversée.
Tu n’as pas contourné nos ténèbres,
tu les as habitées.
Tu n’as pas négocié avec la mort :
tu l’as vaincue.
Nous te rendons grâce
pour Adam relevé,
pour Ève restaurée,
pour tous les justes tirés de l’ombre,
pour toute l’humanité saisie par ta main.
Aujourd’hui encore,
tu descends dans nos enfers intérieurs :
dans nos peurs enfouies,
dans nos fautes qui nous enchaînent,
dans nos désespoirs silencieux.
Et tu nous redis, avec douceur et autorité :
« Lève-toi, toi qui dors.
Je ne t’ai pas créé pour la mort. »
Seigneur Jésus,
donne-nous de reconnaître ta présence
là même où nous pensions que tu étais absent.
Apprends-nous à tendre la main,
non par nos propres forces,
mais dans la confiance de ton salut.
Que ton Esprit de vie
nous relève avec Adam,
nous restaure avec Ève,
nous entraîne à la suite des saints
vers la lumière de la Résurrection.
Toi, le Vivant pour les siècles des siècles,
à toi soient la gloire,
la louange et l’adoration,
avec le Père et l’Esprit Saint,
maintenant et pour l’éternité.
Amen.