photogaphie: katia Geins
Je ne suis ni musicologue, ni sociologue, ni historien de la musique. Je ne suis pas non plus écrivain.
Je suis simplement un musicien qui écoute, qui joue, qui traverse certaines expériences, et qui essaie de dire ce qu’il ressent à partir de là.
Je parle surtout de musique improvisée.
C’est là que se trouve l’essentiel de ma pratique, de mon expérience et de mes interrogations. L’écoute, le son, le silence, le risque, l’instant, le rapport au corps, ce qui apparaît sans avoir été complètement décidé à l’avance.
Quand je parle de musique, je ne prétends donc pas décrire toute la réalité de la musique actuelle. Je parle depuis cet endroit-là, depuis ce qui m’arrive aux oreilles, depuis ce que je rencontre, ce qui me touche, ce qui m’interroge ou, justement, ce qui parfois ne me touche plus.
Je sais parfaitement qu’il existe ailleurs des musiciens magnifiques, des pratiques que je connais mal, des démarches que je n’ai pas encore rencontrées. Et si quelqu’un m’apporte d’autres exemples, d’autres expériences ou d’autres points de vue, je suis très heureux d’aller écouter, de découvrir, de déplacer éventuellement mon regard.
Cela ne me dérange absolument pas que certaines choses viennent contredire ou préciser ce que j’écris.
Je ne cherche pas à avoir raison.
Je cherche seulement à être juste par rapport à ce que je ressens aujourd’hui.
Et cette justesse peut évoluer. Je peux avoir des lacunes, passer à côté de certaines choses, ne pas voir aujourd’hui quelque chose que je verrai demain.
Je n’ai pas non plus envie de parler avec assurance de domaines que je connais mal. Il y a des endroits de la musique, de son histoire, de son écriture ou de sa pensée sur lesquels d’autres sont beaucoup plus compétents que moi.
Mon angle vient d’abord de mon expérience de musicien improvisateur.
D’abord parce que j’en éprouve le besoin.
Depuis des années, j’accumule des sensations, des expériences, des interrogations liées à la musique, à l’improvisation, à l’écoute, mais aussi plus largement à la création et à notre manière de regarder les choses.
Certaines sont très claires, d’autres beaucoup moins.
Les écrire m’oblige à les regarder, à essayer de comprendre ce que j’ai ressenti, à mettre des mots dessus.
Et écrire me sert aussi à mieux me connaître moi-même.
En essayant de mettre des mots sur ce que je ressens, je découvre parfois des choses que je ne savais pas vraiment de moi. Certaines idées deviennent plus claires, d’autres se déplacent, certaines tombent complètement.
Les autres participent aussi à ce mouvement.
Je peux me reconnaître dans ce qu’ils me disent, ou au contraire les reconnaître comme différents de moi. Cela peut renforcer quelque chose que je pensais déjà, ou m’obliger à modifier mon point de vue, à le nuancer, parfois même à l’abandonner.
Et je pense que ce travail peut aussi faire avancer mon travail musical.
Écrire sur ce que j’entends, sur ce que je cherche, sur ce qui m’attire ou ce que je refuse parfois, m’aide à mieux comprendre l’endroit où je me trouve.
Pas pour définir à l’avance la musique que je vais faire, surtout pas, mais pour mieux comprendre ce qui se passe en moi lorsque je joue et lorsque j’écoute.
Au fond, c’est peut-être encore un parcours d’improvisateur.
Avancer, écouter, se déplacer, changer, modifier, ne pas rester exactement au même endroit.
Ou tout simplement un parcours humain.
C’est aussi là que l’intelligence artificielle intervient dans mon travail.
Elle ne pense pas à ma place. Elle ne me donne pas ce que je dois penser.
Elle m’aide plutôt à faire sortir des idées qui sont parfois là depuis longtemps, mais que j’ai du mal à organiser.
Elle m’aide à structurer un discours, à vérifier certains souvenirs ou certaines références, à chercher si quelque chose que j’ai en mémoire est exact ou non, et surtout à rendre mes idées plus lisibles.
Ensuite, je reprends. Je coupe. Je change. Je refuse ce qui ne me ressemble pas.
Et c’est devenu important pour moi que cette mise en forme reste proche de ma façon de parler et de penser.
Je n’ai pas envie que l’intelligence artificielle transforme mes idées en texte universitaire, ou me fasse paraître plus savant ou plus brillant que je ne suis réellement.
Je préfère une langue plus simple, peut-être imparfaite, mais qui reste proche de moi.
Pour à peu près la même raison que je fais de la musique : parce que pour moi, il y a dans tout cela une idée de partage.
Je ne sais d’ailleurs pas exactement quel statut donner à ces textes, et ce n’est pas très important.
Ce sont des réflexions, des traces, des tentatives pour mettre en forme quelque chose qui me traverse.
Mais les confronter à d’autres regards me paraît faire partie du même mouvement.
Quand quelqu’un me répond, me contredit, m’apporte un autre exemple ou un autre angle, cela peut m’obliger à revoir une idée, à l’abandonner quelquefois, ou au contraire à la préciser et à la raffermir.
Et cela me fait avancer.
Les retours positifs comptent aussi. Ils donnent simplement envie de continuer à chercher, à écrire, à jouer, à partager.
Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est la circulation.
Je peux dire : voilà ce qui me semble juste aujourd’hui.
Quelqu’un d’autre peut me répondre : pour moi, ce n’est pas tout à fait ça, je le vois autrement.
Et là, quelque chose devient possible.
Ce qui est juste pour moi peut éventuellement apporter quelque chose à quelqu’un d’autre. Et ce qui est juste pour quelqu’un d’autre peut déplacer mon propre regard.
Plus nous avons d’angles différents pour regarder une chose, plus elle devient riche.
À condition de ne pas vouloir imposer son angle comme étant la vérité.
C’est peut-être même là que tout cela dépasse un peu la musique.
Nous vivons dans un monde où beaucoup de gens veulent avoir raison, parfois au point de vouloir écraser celui qui pense autrement.
À mon endroit minuscule, j’ai plutôt envie de faire l’inverse.
Dire ce que je ressens, ce que je crois, ce que j’aime, ce que je préfère, essayer d’être le plus juste possible avec moi-même, mais sans prétendre que cette justesse doit devenir celle des autres.
Écouter aussi leur justesse.
Partager de la musique, des sons, des vibrations, des idées, des sensations, des émotions.
Je suis évidemment moi-même plein de contradictions, comme tout le monde, et je participe aussi d’une manière ou d’une autre au monde dans lequel je vis.
Mais à défaut de prétendre le sauver, j’aimerais au moins essayer d’être le moins destructeur possible.
Être, autant que possible, du côté de ce qui ouvre plutôt que de ce qui ferme.
Du côté de ce qui partage plutôt que de ce qui écrase.
Et continuer à chercher.
Je n’ai donc pas de vérité à défendre.
J’ai simplement une expérience, une sensation, un endroit depuis lequel je regarde les choses.
Une justesse à proposer.
Et l’envie d’entendre celle des autres.