La Grande Transition [0] que notre humanité traverse depuis le XIXᵉ siècle, transforme non seulement ses sociétés et ses activités, mais aussi sa compréhension de l’univers lui-même.
Nos cosmologies — c’est-à-dire nos représentations de l’origine, de la structure et du sens de l’univers — sont en pleine recomposition. Les connaissances scientifiques progressent, les certitudes anciennes vacillent, de nouvelles hypothèses émergent, et certains récits symboliques reviennent en force.
Cette page résume une lecture d’ensemble de ces transformations :
les grandes révolutions scientifiques qui ont bouleversé notre vision du cosmos ;
les pistes actuelles pour unifier nos connaissances ;
et l’émergence de nouvelles cosmologies contemporaines, philosophiques ou spéculatives.
Cette évolution scientifique est l'une des composantes fortes de la Grande Transition, commencée au XIXᵉ siècle, lorsque les fondements de la physique classique ont peu à peu été remis en cause.
En un siècle, notre perception de l'univers et de la place que nous y occupons a radicalement changé.
Les modèles hérités de NEWTON décrivaient un univers stable, mécanique, précis comme une horloge. À partir du début du XXᵉ siècle, deux ruptures majeures viennent changer cette perception tandis qu'une nouvelle se prépare au XXIᵉ siècle.
Au début du XXᵉ siècle, Albert EINSTEIN [1] montre que :
le temps ne s’écoule pas partout de la même façon,
l’espace peut se courber,
la gravité n’est pas une force, mais la manifestation de la courbure de l’espace-temps.
L’univers cesse alors d’être rigide : il devient dynamique, flexible, évolutif.
Entre 1900 et 1930, la physique quantique [2] révèle un univers qui défie nos intuitions :
discontinu,
probabiliste,
fondé sur l’indétermination.
Parmi ses figures majeures : Niels BOHR, qui introduit l’idée de complémentarité selon laquelle les phénomènes quantiques exigent plusieurs points de vue pour être compris (onde et particule).
Depuis les années 1970, des chercheurs [3], dont Stephen HAWKING, tentent d’unifier en une seule théorie les lois de l’infiniment grand (relativité) et celles de l’infiniment petit (quantique).
Parmi les pistes actuelles (théorie des cordes, multivers), la Gravité quantique à boucles (GQB ; plutôt que lisse et continu comme le pensait Einstein, l’espace-temps serait granulaire) est la plus prometteuse.
Depuis les années 2010, certains physiciens théoriques, dont Sabrina PASTERSKI, explorent l’idée que notre univers pourrait fonctionner comme un hologramme cosmique [5].
Selon cette approche, l’holographie céleste pourrait relier gravité, mécanique quantique et structure profonde de l’espace-temps. Elle pourrait permettre de comprendre le Big Bang, cartographier la matière noire ou prédire l'évolution à très long terme de notre univers.
Les découvertes récentes suggèrent que :
95 % de l’univers reste inconnu (matière noire et énergie noire) [4]
l’espace pourrait comporter des dimensions supplémentaires (modèle ADD) [5]
le Big Bang pourrait être une transition plus qu’un commencement, résultant de l'effondrement de l'univers précédent (théorie du Big Bounce) [6] ; dans ce cas, l’univers serait cyclique...
le réel pourrait être structuré par l’information [7]...
Parce que la science ne peut pas encore tout expliquer, des cosmologies philosophiques, symboliques ou spéculatives se développent en parallèle, offrant des théories explicatives alternatives. Parmi elles :
la théorie de la simulation : idée, défendue par le philosophe Nick BOSTROM, que l'humanité pourrait vivre dans une simulation créée par une civilisation avancée ; de ce fait, il nous serait impossible de percevoir l'univers en tant que structure cosmique fondamentale [8]
des versions philosophiques du multivers, interprétées non pas comme modèles physiques, mais comme récits non scientifiques sur la multiplicité des possibles [9]
les cosmologies numériques : hypothèses où l’information serait la matière première du réel, comme dans certains modèles computationnels ou fractals [10]
les architectonies informationnelles : conceptualisations de l’univers comme réseau, code ou architecture d’information structurant la réalité [11]
Ces cosmologies contemporaines résonnent parfois avec des cosmologies anciennes, dans lesquelles l’univers était déjà pensé comme vibration, cycle, souffle, réseau ou harmonie. Cela explique, en partie, leur regain d'intérêt dans l’imaginaire contemporain.
Les travaux de John A. WHEELER (It from bit) [6] ont ouvert la voie à la conception que l'information immatérielle donnerait naissance à la matière. Cette structure informationnelle de l'univers ouvre la possibilité que l'univers entier soit une simulation (nous inclus).
Cette hypothèse, spéculative, exposée par Nick BOSTROM (philosophe) [7], sans être une théorie scientifique (car non falsifiable), a eu un impact considérable en philosophie, physique et au-delà, constribuant à installer l'idée que la réalité physique pourrait avoir une structure mathématique ou computationnelle profonde.
Issue des travaux de physiciens quantiques comme Hugh EVERETT III (interprétation à plusieurs mondes), Andrei LINDE (univers auto-reproducteur), et du cosmologiste Max TEGMARK (classification des théories de multivers) [8], l'hypothèse du multivers ou univers multiples est, en physique, un modèle cosmologique s'inscrivant dans un programme d'unification de la relativité générale et la physique quantique.
Il signifie que toutes les possibilités physiques compatibles existent réellement dans d’autres univers. Les autres univers d'un multivers étant tout ce que nous ne pouvons ni voir ni mesurer directement, cette théorie ne peut être testée qu'à travers celles qui la fondent.
Selon cette hypothèse, défendue notamment par le philosophe Philip GOFF [9],, la conscience ne serait pas un produit secondaire du cerveau, mais une propriété fondamentale du réel. Ainsi, l'esprit se déploierait dans toute l'étendue de l'Univers.
Soit parce que les particules élémentaires possèdent une dimension psychique (proto-esprit), soit parce que les éléments fondamentaux de la réalité sont une forme élémentaire de conscience.
D'où la conscience que l'on prête de plus en plus souvent, dans la pensée populaire, à l'ensemble du vivant (ce qui rejoint l'hypothèse Gaïa [10]). econscience
Ainsi, nous vivons une période où nos idées sur la nature de l’univers se transforment, questionnant l'origine même de notre existence. Désormais, nous comprenons que le monde n'est pas immuable (fixisme, créationnisme) mais en mouvement continu (évolutionnisme). Cette prise de conscience alimente notre incertitude et nos interrogations, et renforce notre besoin de trouver des réponses satisfaisantes.
Cette recomposition profonde de nos représentations de l’univers transforme notre rapport aux origines, au sens de l'existence, au vivant dans son ensemble, et à la place de l’humanité dans le cosmos. Mais elle ouvre également des perspectives positives pour le Monde X.0, en influençant trois domaines essentiels :
Un rapport renouvelé à l’humilité et à l’interdépendance
Comprendre que l’univers n’est ni centré sur nous, ni stable, ni clos, encourage une attitude d’humilité cognitive. Cela renforce : la conscience des limites, la nécessité de coopérer, l’importance de préserver le vivant.
Une vision plus dynamique et plus ouverte de l’avenir
Si l’univers lui-même est un processus évolutif (relativité, quantique, cosmologie), alors nos sociétés ne sont pas condamnées à la répétition ou à l’immobilisme. Les cosmologies modernes légitiment l’idée de transformation, stimulent l’innovation et encouragent les transitions plutôt que la conservation figée. Elles créent un cadre mental favorable à l’anticipation, à l’expérimentation et à la résilience — fondements de la gouvernance anticipative.
Une manière nouvelle de concevoir la place de l’humain dans le monde
Les cosmologies informationnelles, relationnelles ou systémiques invitent à voir le vivant comme réseau, la nature comme système, l’humanité comme un acteur parmi d’autres. Cette vision favorise l’émergence de valeurs de solidarité, régénère les imaginaires collectifs, encourage une éthique plus responsable et soutient une relation plus harmonieuse avec les écosystèmes.
En résumé, la transformation de nos cosmologies n’est pas seulement un phénomène scientifique :
c’est une mutation culturelle majeure, qui influence notre capacité à imaginer, à agir et à coexister.
[0] GOUX-BAUDIMENT, F. (2018). Qu’est-ce que la Grande Transition ? C. AFRIAT & J. THEYS (dir.), La grande transition de l’humanité : De Sapiens à Deus (pp. 27–46). FYP Éditions.
[1] EINSTEIN, A. (1916). Die Grundlage der allgemeinen Relativitätstheorie. Annalen der Physik, 49(7), 769–822. (Article fondateur exposant la théorie générale de la relativité, où Einstein montre que la gravitation est la manifestation de la courbure de l’espace-temps)
[2] DIRAC, P. A. M. (1930). The Principles of Quantum Mechanics. Oxford University Press. (Texte fondateur qui établit la formulation moderne de la mécanique quantique). BOHR, N. (1934). Atomic Theory and the Description of Nature. Cambridge University Press. (L’un des textes les plus influents pour comprendre la dimension philosophique, épistémologique et conceptuelle de la physique quantique.)
[3] HAWKING, S., & MLODINOW, L. (2010). The Grand Design. Bantam Books.
[4] RIESS, A. G., et al. (1998). Observational evidence from supernovae for an accelerating universe. The Astronomical Journal, 116(3), 1009–1038. PLANCK COLLABORATION. (2018). Planck 2018 results. VI. Cosmological parameters. Astronomy & Astrophysics, 641, A6.
[5] ARKANI-HAMED, N., DIMOUPOULOS, S., & DVALI, G. (1998). The hierarchy problem and new dimensions at a millimeter. Physics Letters B, 429(3–4), 263–272.
[6] ASHTEKAR, A., PAWLOWSKI, T., & SINGH, P. (2006). Quantum nature of the big bang. Physical Review Letters, 96(14), 141301.
[7] CORDIS-European Commission. La théorie de l’information devrait nous permettre de mieux comprendre la gravité quantique. WHEELER, J. A. (1990s). It from bit. Proceedings of the 3rd International Symposium on Foundations of Quantum Mechanics.
[8] BOSTROM, N. (2003). Are we living in a computer simulation? The Philosophical Quarterly, 53(211), 243–255.
[9] CARR, B. (Ed.). (2007). Universe or Multiverse? Cambridge University Press.
[10] LLOYD, S. (2006). Programming the Universe: A Quantum Computer Scientist Takes on the Cosmos. Alfred A. Knopf.
[11] WHEELER, J. A. (1990). Information, physics, quantum: The search for links. In W. H. ZUREK (Ed.), Complexity, Entropy, and the Physics of Information (pp. 3–28). Addison-Wesley. FLORIDI, L. (2010). The Philosophy of Information. Oxford University Press (Synthèse philosophique solide sur l’information comme structure, architecture et ontologie).
[10]
[0] GOUX-BAUDIMENT, F. (2018). Qu’est-ce que la Grande Transition ? In C. Afriat & J. Theys, La grande transition de l’humanité : De Sapiens à Deus (p. 27‑46). FYP éditions.
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[1] NICKE II, Darryl. (2025). The Neo-Kardashev Scale: A Thermodynamic Framework for Regenerative Civilizations.
[2] EINSTEIN, A. (2001). Relativity: The special and the general theory (R. W. Lawson, Trans.). Routledge. (Original work published 1916)
[3] BOHR, N. (1934). Atomic theory and the description of nature. Cambridge University Press.
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[5] PASTERSKI S., STROMINGER, A., & ZHIBOEDOV, A. (2016). New gravitational memories. Journal of High Energy Physics, 2016(12), 53.
[6] WHEELER, J.A. (1990) Information, Physics, Quantum: The Search for Links. In: Zurek, W., Ed., Complexity, Entropy, and the Physics of Information, Addison-Wesley, Redwood City, 309-336. WHEELER, J. A. (1990s). It from bit. Proceedings of the 3rd International Symposium on Foundations of Quantum Mechanics.
[7] BOSTROM, N. (2003). Are You Living in a Computer Simulation? Philosophical Quarterly, 53(211), 243-255.
[8] EVERETT, H. (1957). “Relative state” formulation of quantum mechanics. Reviews of Modern Physics, 29(3), 454–462
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[9] GOFF, P. (2019). Galileo’s error: Foundations for a new science of consciousness. New York, NY: Pantheon Books.
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