Depuis le XIXᵉ siècle, l’humanité traverse une Grande Transition qui transforme non seulement ses sociétés, ses techniques et ses modes de vie, mais aussi sa manière de voir et comprendre le monde, ce que nous appelons un paradigme.
Au XXᵉ siècle, quelques rares auteurs ont perçu et exprimé cette transformation majeure, de Pitirim SOROKIN à Fritjof CAPRA [0].
Au XXIᵉ siècle, les penseurs de nouveaux paradigmes sont légions : ils ne sont plus seulement issus des hautes sphères de la pensée et de la recherche, tels qu'on peut les lire dans les revues scientifiques. Mais ils proviennent de cette immense classe moyenne mondiale, éduquée, autonome, capable de penser par elle-même, tels qu'on peut les lire sur le réseau de professionnels LinkedIn ou les entendre dans les TEDx Talks :
The KOSMOS Systems Framework represents a fundamental paradigm shift from subjective moral frameworks to objective thermodynamic measurement of system sustainability. Clinton CARNUTT
The alternative is Type I-Bio: measuring advancement by our capacity to route energy through living systems rather than around them. Not just GDP, but Soil Carbon Depth, Biodiversity Index, and Ecosystem Function. Energy is the input. Life is the processor. Darryl J. NICKE II [1]
Notre conception du monde nous interdit le monde de demain : Yannick Roudaut at TEDxNantes, 2013
Cette évolution scientifique est l'une des composantes fortes de la Grande Transition, commencée au XIXᵉ siècle, lorsque les fondements de la physique classique ont peu à peu été remis en cause.
En un siècle, notre perception de l'univers et de la place que nous y occupons a radicalement changé.
Les modèles hérités de NEWTON décrivaient un univers stable, mécanique, précis comme une horloge. À partir du début du XXᵉ siècle, deux ruptures majeures viennent changer cette perception tandis qu'une nouvelle se prépare au XXIᵉ siècle.
Au début du XXᵉ siècle, Albert EINSTEIN [2] montre que :
le temps ne s’écoule pas partout de la même façon,
l’espace peut se courber,
la gravité n’est pas une force, mais la manifestation de la courbure de l’espace-temps.
L’univers cesse alors d’être rigide : il devient dynamique, flexible, évolutif.
Entre 1900 et 1930, la physique quantique [3] révèle un univers qui défie nos intuitions :
discontinu,
probabiliste,
fondé sur l’indétermination.
Parmi ses figures majeures : Niels BOHR, qui introduit l’idée de complémentarité selon laquelle les phénomènes quantiques exigent plusieurs points de vue pour être compris (onde et particule).
Depuis les années 1970, des chercheurs [4], dont Stephen HAWKING, tentent d’unifier en une seule théorie les lois de l’infiniment grand (relativité) et celles de l’infiniment petit (quantique).
Parmi les pistes actuelles (théorie des cordes, multivers), la Gravité quantique à boucles (GQB ; plutôt que lisse et continu comme le pensait Einstein, l’espace-temps serait granulaire) est la plus prometteuse.
Depuis les années 2010, certains physiciens théoriques, dont Sabrina PASTERSKI, explorent l’idée que notre univers pourrait fonctionner comme un hologramme cosmique [5].
Selon cette approche, l’holographie céleste pourrait relier gravité, mécanique quantique et structure profonde de l’espace-temps. Elle pourrait permettre de comprendre le Big Bang, cartographier la matière noire ou prédire l'évolution à très long terme de notre univers.
Si, un temps, le paradigme scientifique a semblé l'emporter sur les hypothèses philosophiques, on observe aujourd'hui un meilleur équilibre entre ces deux sources de révision paradigmatique.
Ainsi, depuis les années 1990–2020, on voit réapparaître des modèles cosmologiques qui dépassent la stricte physique, y compris chez certains scientifiques de haut niveau (S. LLOYD, S. WOLFRAM, etc.). Ces nouvelles cosmologies ne remplacent pas la science expérimentale, mais proposent des cadres interprétatifs plus larges pour penser la réalité, la conscience, le temps, l’information ou l’univers.
Les travaux de John A. WHEELER (It from bit) [6] ont ouvert la voie à la conception que l'information immatérielle donnerait naissance à la matière. Cette structure informationnelle de l'univers ouvre la possibilité que l'univers entier soit une simulation (nous inclus).
Cette hypothèse, spéculative, exposée par Nick BOSTROM (philosophe) [7], sans être une théorie scientifique (car non falsifiable), a eu un impact considérable en philosophie, physique et au-delà, constribuant à installer l'idée que la réalité physique pourrait avoir une structure mathématique ou computationnelle profonde.
Issue des travaux de physiciens quantiques comme Hugh EVERETT III (interprétation à plusieurs mondes), Andrei LINDE (univers auto-reproducteur), et du cosmologiste Max TEGMARK (classification des théories de multivers) [8], l'hypothèse du multivers ou univers multiples est, en physique, un modèle cosmologique s'inscrivant dans un programme d'unification de la relativité générale et la physique quantique.
Il signifie que toutes les possibilités physiques compatibles existent réellement dans d’autres univers. Les autres univers d'un multivers étant tout ce que nous ne pouvons ni voir ni mesurer directement, cette théorie ne peut être testée qu'à travers celles qui la fondent.
Selon cette hypothèse, défendue notamment par le philosophe Philip GOFF [9],, la conscience ne serait pas un produit secondaire du cerveau, mais une propriété fondamentale du réel. Ainsi, l'esprit se déploierait dans toute l'étendue de l'Univers.
Soit parce que les particules élémentaires possèdent une dimension psychique (proto-esprit), soit parce que les éléments fondamentaux de la réalité sont une forme élémentaire de conscience.
D'où la conscience que l'on prête de plus en plus souvent, dans la pensée populaire, à l'ensemble du vivant (ce qui rejoint l'hypothèse Gaïa [10]). econscience
[0] GOUX-BAUDIMENT, Fabienne. "Qu’est-ce que la Grande Transition ?", in C. AFRIAT, J. THEYS (sous la dir.), La grande transition de l’humanité : De Sapiens à Deus, FYP éditions, 2018, pp. 27‑46.
[1] NICKE II, Darryl. (2025). The Neo-Kardashev Scale: A Thermodynamic Framework for Regenerative Civilizations.
[2] EINSTEIN, A. (2001). Relativity: The special and the general theory (R. W. Lawson, Trans.). Routledge. (Original work published 1916)
[3] BOHR, N. (1934). Atomic theory and the description of nature. Cambridge University Press.
[4] HAWKING, S. W. (1988). A brief history of time: From the big bang to black holes. Bantam Books.
HAWKING, S. W. (2001). The universe in a nutshell. Bantam Books.
GREENE, B. (1999). The elegant universe: Superstrings, hidden dimensions, and the quest for the ultimate theory. W. W. Norton.
ROVELLI, C. (2017). Reality is not what it seems: The journey to quantum gravity. Riverhead Books. (Original work published 2014)
[5] PASTERSKI S., STROMINGER, A., & ZHIBOEDOV, A. (2016). New gravitational memories. Journal of High Energy Physics, 2016(12), 53.
[6] WHEELER, J.A. (1990) Information, Physics, Quantum: The Search for Links. In: Zurek, W., Ed., Complexity, Entropy, and the Physics of Information, Addison-Wesley, Redwood City, 309-336. WHEELER, J. A. (1990s). It from bit. Proceedings of the 3rd International Symposium on Foundations of Quantum Mechanics.
[7] BOSTROM, N. (2003). Are You Living in a Computer Simulation? Philosophical Quarterly, 53(211), 243-255.
[8] EVERETT, H. (1957). “Relative state” formulation of quantum mechanics. Reviews of Modern Physics, 29(3), 454–462
LINDE, A. (1986). Eternally existing self-reproducing chaotic inflationary universe. Physics Letters B, 175(4), 395–400
TEGMARK, M. (2003). Parallel universes. Scientific American, 288(5), 40–51
LLOYD, S. (2006). Programming the Universe: A Quantum Computer Scientist Takes on the Cosmos. Alfred A. Knopf.
CARR, B. (Ed.). (2007). Universe or Multiverse? Cambridge University Press.
[9] GOFF, P. (2019). Galileo’s error: Foundations for a new science of consciousness. New York, NY: Pantheon Books.
CHALMERS, D. J. (1996). The conscious mind: In search of a fundamental theory. New York, NY: Oxford University Press.
TONONI, G. (2004). An information integration theory of consciousness. BMC Neuroscience, 5(42). TONONI, G. (2012). Phi: A voyage from the brain to the soul. New York, NY: Pantheon Books.
PENROSE, R. (1989). The emperor’s new mind: Concerning computers, minds, and the laws of physics. Oxford, England: Oxford University Press. PENROSE, R. (1994). Shadows of the mind: A search for the missing science of consciousness. Oxford, England: Oxford University Press.
[10] LOVELOCK, J. E. (1979). Gaia: A new look at life on Earth. Oxford, England: Oxford University Press.
MARGULIS, L., & LOVELOCK, J. E. (1974). Biological modulation of the Earth’s atmosphere. Icarus, 21(4), 471–489.
RIESS, A. G., et al. (1998). Observational evidence from supernovae for an accelerating universe. The Astronomical Journal, 116(3), 1009–1038. PLANCK COLLABORATION. (2018). Planck 2018 results. VI. Cosmological parameters. Astronomy & Astrophysics, 641, A6.
ARKANI-HAMED, N., DIMOUPOULOS, S., & DVALI, G. (1998). The hierarchy problem and new dimensions at a millimeter. Physics Letters B, 429(3–4), 263–272.
ASHTEKAR, A., PAWLOWSKI, T., & SINGH, P. (2006). Quantum nature of the big bang. Physical Review Letters, 96(14), 141301.
CORDIS-European Commission. La théorie de l’information devrait nous permettre de mieux comprendre la gravité quantique.