LE CLIN D'OEIL
Paroles libres - 2025
Vous voulez vous exprimer, vous aimez écrire ou vocaliser, décrire votre vision du Monde, de votre quotidien face à la déficience visuelle.
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Ce texte a été rédigé et proposé par une participante au Comité AVH d'Ille et Vilaine
(juillet 2025)
"Quand on est assez souvent dans la purée, vaut mieux avoir la patate ! Voici l'une de mes recettes de patate pour taupe.
C'est la patate à six points, comme une coccinelle prodigieuse et qui porte chance.
Chacun son expérience de vue différente, chacun avec des proportions et des répercussions propres, cruciales pour chacun, jamais vraiment comparables ; il n'y a donc heureusement aucune recette universelle. Inventons chaque jour nos tambouilles, particulières et évolutives, avec des ingrédients piqués, au petit bonheur la taupe, un peu partout.
Quand, vers 2013, j'ai bien pris conscience que l'ophtalmo avait plus qu'évoqué, pour bibi la taupe, la cécité complète à assez brève échéance, j'en étais où ? Dans la purée épaisse des taches presque partout sur ma rétine, avec moins d'un vingtième de vue depuis ma naissance. Rétine tachée, mais jamais de lessive en vue. Et mon capital visuel avait été encore bien diminué depuis que l'oeil le moins mauvais s'était inexplicablement éteint, une quinzaine d'années plus tôt. En tant que taupe, je commençais à avoir l'habitude de voir peu, certes, mais de là à envisager encore ce saut-là.. il fallait agir, mais comment ?
Bon, la sinistre prophétie s'est réalisée à cause de l'apparition d'un glaucome pas piqué des vers et pas prévu non plus. Au confinement du printemps 2020, je me suis aperçue que je ne distinguais plus le jour de la nuit, c'était fini. J'avais 51 ans.
Fini quoi ? C'est seulement la fin de la vue, cata, certes, mais il y a pire. J'ai vu un peu assez longtemps, tout de même. Je reste passionnée de lecture, heureuse de papoter avec mes amis, j'ai un naturel de taupe joyeuse. J'ai surtout mon compagnon, ma famille, mon lieu de vie au point et mon travail. J'ai l'amour de mes parents : ils sont morts, mais ils me soutiennent toujours, vu qu'ils m'ont donné de quoi tenir un siège. Le voilà, l'assaut, il ne faut pas mollir, rien que pour eux, déjà. Quand Château-La-Taupe est en péril, j'essaie des tactiques pour retrouver l'équilibre, l'élan et la patate.
J'en étais où, en 2013, quand l'oracle est tombé ? De 7 à 25 ans environ, j'ai lu avec mon bon oeil à raison de deux lettres à la fois, le nez frottant le papier. Puis je suis passée au téléagrandisseur. Puis vers 2000, Stéphane Leruste, un bénévole de l'AVH, m'a aidée pour apprivoiser Jaws et l'ordi, le zoom seul ne suffisant plus. Je savais déjà taper avec dix doigts bien sûr. Le lecteur d'écran pour miros, bigleux, DV et taupes de tous poils, le NVDA de luxe, Jaws enfin, C'est le paradis de la synthèse vocale qui permet de lire aussi vite que tout le monde. Si vous galopez sur l'azerty dans le plaisir de la course en plein air, idées au vent, pattes déliées et joie d'écrire au ventre, c'est le bonheur ! Je croyais que je verrais toujours un peu, pas d'inquiétude.
En 2005, j'avais même découvert Sésame, l'ancêtre de la BNFA qui a été elle-même reprise par l'Éole de l'AVH aujourd'hui : des livres à foison ! Vous l'entendez, Fernandel avec son "Sésame, ouvre-toi!" ? On fonce : Hue, Topie, ça existe ! C'était la caverne d'Ali Baba juste pour bibi, la taupe baba devant les montagnes de livres numérisés ! Bon, je suis bizarre, je préfère la synthèse vocale aux vraies voix, car je tiens à être absolument libre de naviguer et d'annoter mes bouquins à ma manière étrange et à moi seule. Les signets de Daisy, la marguerite, et de son copain Victor pour seulement écouter les romans, je veux bien, mais seulement quand je n'ai pas d'autre possibilité. Taupe, d'accord, mais qui se veut joyeuse et le plus libre possible, patate du sésame retrouvé oblige!
Mais voilà, l'écran, si j'en croyais la prédiction de 2013, même en grossissant tout au max, je ne verrais même plus qu'il serait allumé, je ne verrais plus l'écran, je ne percevrais même plus le jour ou la nuit. Si un hic advenait avec Jaws, je ne pourrais plus coller mon museau pour essayer de régler le problème à vue de taupe. Je me sentais à nouveau dans la purée.
La patate,, la pêche, l'élan, ça se retrouve. Mais où ?
Pour me rassurer et limiter la panique, tout sauf crever de peur, coucou Roosevelt, j'ai fait un geste régressif qui me faisait penser à mes parents et qui m'a sauvée. J'ai cherché ma tablette d'enfant, avec le poinçon et la réglette, dans la pochette en épais tissu de laine rêche à carreaux cousue par ma mère : "Par sécurité, on ne sait jamais, tu vas apprendre le braille avec Betty. Ça ne fait pas de mal d'apprendre le braille, et on ne sait jamais..." Bien vu ! À sept ans, j'ai appris le braille intégral, une heure le mercredi, avant le solfège avec le mari de Betty, Guy, le maestro du piano. J'étais abonnée à Fée Claudine, les contes pour enfants en braille de l'AVH de l'époque. Pas besoin de me prier d'aller voir Betty : c'est amusant, le braille. Avec les tablettes et leur poinçon, tout s'inverse : comme on tape de droite à gauche, la feuille retournée, c'est un petit jeu d'écrire comme ceux qui voient dans un miroir ou de l'intérieur d'une vitrine pour que les clients lisent de la rue. C'est mieux encore,, c'est un code secret pour happy few ! J'entrais dans le club vivifiant de Guy et Betty avec le son passionné du piano pour enseigne. C'est eux qui m'ont ouvert la porte, il y en avait deux autres, de mon espèce taupe, et des chouettes ! Le piano, c'est aussi essentiel pour Guy que les livres pour moi; la passion, c'est encore mieux!
À quarante-cinq ans, la laine rêche de la housse de la tablette m'a ramené sous les doigts Maman, Betty et le piano de mon enfance, j'ai retrouvé un numéro à moitié écrasé de Fée Claudine, je savais toujours lire. Bon, j'ai croisé des lettres moins courantes qui sont revenues grâce au contexte. Surtout, j'avais à nouveau sept ans, mes parents étaient là eux aussi à nouveau, la laine rêche en témoigne. Le braille, c'est, en petits points, vers du sens et des émotions toujours renouvelées, l'amour infini et merveilleux intact de mes parents. Quand je frôle des doigts les picots, ils m'encouragent, quoi qu'il arrive, jusqu'à la fin des temps : hue, Topie ! Tu vas réussir!
J'étais à nouveau sur pieds, et même en chasse, j'allais débusquer la patate : elle s'enterre profond. Purée, espèce de tubercule ! Mais je suis une taupe, et Topie Nambour est du type grande herbacée, oui ou non ? Après une démonstration d'un bloc-notes à notre AVH de Rennes, j'ai vérifié qu'on pouvait lire en abrégé. Je lis véritablement beaucoup, je n'habite pas un palais, une bibliothèque en braille intégral papier, cela a du charme, mais c'est trop volumineux. J'ai demandé, dans le rayon de Laurence absente ce jour-là (pas un mardi, donc), un roman en abrégé et j'ai commandé à l'AVH de Paris une méthode en braille intégral pour apprendre l'abrégé. En progressant mot à mot, la méthode feuilletée à main gauche sur une petite table, et _Stupeur et tremblement_ à main droite sur mes genoux, dans mon meilleur fauteuil couleur terre bien meuble, j'ai bataillé au rythme de quatre heures par page au début, creusant des deux pattes avant avec fougue. Déjà ça, ça donne la patate, avant même de l'agripper pour de bon. Je mentirais si je taisais une ou deux migraines, mais la main gauche s'est peu à peu stabilisée sur le roman de Nothomb et je me suis vite sentie bien mieux que la pauvre Amélie humiliée dans le monde de l'entreprise au Japon ! D'ailleurs, la purée, ce n'est pas, à l'en croire, une spécialité bigleuse. Stupeur, c'est bien elle qui l'affirme :
"Des jours passèrent encore. J'étais en enfer : je recevais sans cesse des trombes de nombres avec virgules et décimales en pleine figure. Ils se muaient dans mon cerveau en un magma opaque et je ne pouvais plus les distinguer les uns des autres. Un oculiste me certifia que ce n'était pas ma vue qui était en cause. Les chiffres, dont j'avais toujours admiré la calme beauté pythagoricienne, devinrent mes ennemis. La calculette aussi me voulait du mal. Au nombre de mes handicaps psychomoteurs, il y avait celui-ci : quand je devais taper sur un clavier pendant plus de cinq minutes, ma main se retrouvait soudain aussi engluée que si je l'avais plongée dans une purée de pommes de terre épaisse et collante."
Ouf, je ne suis que taupe, je n'ai pas encore ce handicap-là ! Je ne m'abrutis pas dans des tâches sans fruit. Avec le braille abrégé, on ne finit pas dame pipi chez Yumimoto. C'est logique, stimulant, on découvre en jubilant plein d'astuces et de liens pour mémoriser sans douleur en s'amusant. (J'en ai à revendre gratis en kilos de patates, si besoin.) J'étais prête, en 2013, pour commander un bloc-notes braille, après acceptation de mon dossier par la MDPH, pour obtenir une bonne partie du financement.
Quand je suis stressée, je pose mes doigts (jamais englués dans la purée, ouf!) sur les picots, je lis lentement quelques minutes ou je laisse simplement les secondes de l'heure défiler, c'est un massage souverain du bout du doigt. Si je me concentre sur la sensation en me laissant porter, l'apaisement survient. Ce n'est pas seulement l'effet "laine rêche" de mes sept ans qui agit car ça marche aussi sur ma copine Audrey qui a juste trente ans de moins que moi et que j'ai convertie au braille. Les doigts sur mon clavier Perkins ou sur mes picots mobiles, je suis en fait absolument chez moi, dans mon domaine, au Château-La-Taupe. J'ai maintenant un besoin quotidien de braille. Je lis et écris sur mes blocs-notes braille pour mon travail au moins quarante heures par semaine, et je lis et écris beaucoup en dehors. Ma lecture est toujours en abrégé, mais cela dépend du format du document pour l'écriture : .brl (transformable en .txt ou .docx) pour l'abrégé. Avec une petite combinaison simple de touches, le text intégral lu se change en abrégé immédiatement ou inversement. On peut aussi lancer la synthèse vocale de son choix et laisser défiler la lecture audio à la vitesse optimale, même dans une langue étrangère.
J'utilise un Braille Sense avec un tout petit clavier Perkins qui ne fatigue pas mes articulations, associé à une plage braille de vingt caractères. Comme quand j'étais ado, je lis partout, debout, assise, couchée, surtout dans mon lit, mais aussi dans le train, le car, en voiture, sur un banc de promenade.... On peut se déplacer avec sa bibliothèque de plusieurs milliers de livres dans la carte micro SD cachée dans un ordi gros comme un bon livre de poche. Ça rentre dans mon sac à main ! Il faut juste veiller à éviter grande chaleur, poussière et liquide afin de ne pas endommager la plage fragile des picots. Outre la housse, un simple protège-bas couvre l'appareil au besoin : on lit encore très bien à travers.
La synthèse vocale peut accompagner l'écriture et la lecture. Il suffit d'associer une oreillette blue-tooth ; si elle est osseuse, vous restez en contact étroit avec le monde autour, ce qui est rassurant quand on est aveugle. Au début, on apprend plus vite en s'appuyant sur la voix comme sur un prof. Vous pouvez gérer vos mails, consulter Wikipédia ou Google, télécharger des livres en audio ou en texte sur Éole, la bibliothèque de l'AVH, puisque j'y arrive aisément. En vacances, le partage de connexion avec l'Iphone permet de télécharger ou d'envoyer un courriel.
Je m'insurge de toutes mes forces, avec mes quatre pattes de taupe et mon museau levé bien haut, contre le discours majoritaire qui affirme que la synthèse vocale remplace le braille. Pour avoir pratiqué ce principe moi-même pas mal d'années (les taupes sont parfois sacrément têtues, mea culpa) je suis sûre que se priver du braille, c'est une amputation d'une bonne partie du plaisir du texte ! L'orthographe n'est pas seule en jeu, toucher les mots est une expérience unique. Vous aimez bricoler, caresser, manipuler, non ? Quand les yeux sont défaillants, les mains ouvrent un monde délicieux, pas seulement avec les peluches, la fourrure des chiens, le macramé ou les barbes et les moustaches de mes amis. Bon, je suis une taupe qui touche à tout avec un plaisir infini. Allez, ça fait partie du plaisir à Château-La-Taupe ! On ne va pas mégoter.
Bon, en 2020, quand j'ai cessé de voir véritablement, malgré le braille, je n'ai pas évité le stress, d'accord, j'ai même déprimé parfois, avec une peur qui me déconcentrait, ça oui. Mais justement, qu'est-ce qui peut m'aider vraiment pour compenser ma vue et limiter ma peur ? Deux trucs du tonnerre m'ont redonné la patate; je peux faire le bilan, maintenant.
D'abord un ami que je me suis fait totalement par hasard en cherchant un renseignement au téléphone. J'étais en plein désarroi. en trois minutes, j'en étais à rigoler sans aucune retenue avec un parfait inconnu de 23 ans mon aîné. Il se trouve que c'est un aveugle, brailliste, ancien élève de l'INJA, et à qui on a énucléé les deux yeux quand il avait 12 ans. En disant cela, je ne dis rien : il est surtout aussi passionné que moi de lecture (dans un autre domaine). Il est tellement vivant et drôle, il a tellement de choses à me raconter, il est tellement lui, ne ressemblant à personne ! En raccrochant, ma cécité avait changé de tête : si c'est ça d'être aveugle, s'il a vécu et vit si pleinement sans voir, alors pour moi, tout est possible encore ! Mon petit trou de taupe où je m'agrippais, apeurée, est redevenu mon Château-La-Taupe, d'un coup. On s'est donné des surnoms d'animaux des bois, mais pas de taupe, et j'en ai profité sans vergogne pour téléphoner à cet ami si différent de moi et qui me ressemble, jusqu'à zigouiller l'angoisse du début. Allez, je souhaite un Hibou à toutes les taupes fragiles qui ont, à un moment, besoin qu'on les prenne sous une aile généreuse ! Il a ouvert le chemin, il n'y a plus qu'à le suivre. Inutile de rester à pigner trop longtemps dans un trou de taupe, il est bon d'essayer d'attraper la patate de ceux qui la partagent avec plaisir.. La patate, ça se démultiplie et on est plus heureux des deux côtés.
J'en connais plusieurs, des aveugles qui ont une vie pas si mal du tout. Je suis toujours restée en contact avec Guy et Betty qui n'ont jamais été avares de bons conseils et qui m'ont même donné de leurs amis, ce qui m'a d'ailleurs conduite au Hibou, l'ami d'un ami d'un ami.. Comme dans ma famille, mes études et mon travail, j'étais éternellement la seule taupe, mes deux chers braillistes d'origine sont un point d'ancrage nécessaire pour ne pas soufrir de la solitude des taupes dans un monde pas fait pour les taupes.
Ensuite, le braille nous a rapprochés aussi, Hibou et moi, même si on n'a pas toujours les mêmes stratégies. Lui, c'est un partisan de la très très longue plage braille devant un ordi normal, parce qu'il scanne beaucoup : il se constitue une bibliothèque sur une période historique précise dans les nombreuses langues qu'il maîtrise. Il a vécu dans plusieurs pays, sa curiosité intellectuelle est passionnée et s'allie à des blagues à ma portée. Il m'a fait découvrir des textes auxquels je tiens beaucoup. Il joue aussi du piano, et aux échecs, c'est une taupe musicienne et qui fonce sur tous les chemins qui l'attirent. Mais il a toujours son jaws et sa plage braille à proximité. Pour lui, mon bloc-notes n'est pas un vrai ordi, il a raison d'ailleurs, mais nous passons tous les deux des heures et des heures, par des chemins différents, en braille plus synthèse vocale. Comme il pratique le braille depuis toujours et sans avoir jamais arrêté, lui, il a même concouru au Poinçon Magique en abrégé sur une machine Perkins mécanique, comme celle qui obéit aux doigts et à l'oeil de Laurence, la prof de braille de notre AVH de Rennes. Il faudra qu'elle me montre, c'est prévu, car moi, je tape certes en abrégé ou pas sur un clavier tout aussi Perkins, avec une base de six touches, mais avec un écho sonore du Braille Sense qui me facilite la tâche. Hibou est aussi un cruciverbiste en braille. Quand j'aurai du temps, on verra ça. J'ai juste essayé, mais je suis poussive.
Ceux qui me connaissent savent enfin que je deviens une ombre de taupe qui risque de ressembler à une harpie tout simplement quand je suis privée de mon Braille Sense ne serait-ce qu'une journée. Aussi j'en ai plusieurs, de peur d'en manquer. S'il est à ma portée, j'ai mes livres, un choix immense toujours en accroissement. Je suis la Topicsou juchée sur son trésor, un énorme tas de livres ! J'ai des bouquins pour tous les états d'âme et même pour les insomnies. Je peux taper toutes les âneries ou pas qui me viennent, écrire à ceux à qui je pense... C'est infini, jamais d'ennui, sauf si je suis malade, bien sûr. Je ne me sens pas frustrée par ce que je ne peux pas accomplir à cause de mes yeux, je suis dans l'immense Château-La-Taupe et je gambade, où je veux. Pas besoin de canne, pas d'aide à solliciter. Avec, pas trop loin, les podcasts d'histoire, ou de littérature de France-Culture, par exemple. comment ne pas se régaler ? Pour moi, le braille, c'est une plage de liberté juste pour les taupes, merveilleuse ! Et tout ça simplement dans mon sac à main!
Pour vous initier au braille intégral ou abrégé, en évitant les migraines, Laurence est là tous les mardis à notre AVH de Rennes : elle a une longue expérience. Gilles, au club informatique, s'est fait un plaisir de me régler des problèmes précis sans jamais me juger ni m'imposer ses vues : il est toujours calme et réfléchi, il dose l'aide juste à la demande, ce qui n'est pas donné à tous. Et, comme vous le savez, enfin, l'accueil de Véronique, de Patrick le président et de tous les bénévoles de notre AVH est chaleureux. Profitez-en si m'en croyez !"
Topie Nambour.
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Les miros admirables aux exploits mirobolants, ça m'énerve souvent. Franchement, je me sens bien nulle par rapport à ce que tout ce que l'aveugle de la télé et du net accomplit ! On n'est bon, handicapé, que si on excelle sur des skis, en saut d'obstacles à cheval ou dans je ne sais quelle discipline absolument hors de ma portée. Zut, je ne suis qu'une taupe ordinaire plutôt enfouie douillettement dans ma petite vie, plutôt sédentaire que courant les marathons. Le sport, le vélo, les skis ou le saut en parachute, très peu pour moi qui ne dépasse pas l'exploit d'une petite balade. Vous l'entendez, le collègue qui, pour vous faire plaisir, s'extasie ? "Maintenant, une personne en situation de cécité, elle peut tout faire !" et d'expliquer qu'il a été scié en suivant un reportage sur tel aveugle qui peint ou qui est photographe, qui se promène tout seul pépère à vélo. Bon, celui-là, l'aveugle filant tout seul sur les grands chemins, c'est carrément un bigleux très modéré, autrement, il se serait pris un fameux gadin avant qu'on ne vienne le filmer : si avec ses dixièmes, on est totalement privé de la vue, je veux bien échanger !
Mais au lieu de jouer ma jalouse ou de hurler intérieurement parce que loin de batifoler toute seule et libre à vélo, j'ai déjà bien du mal à naviguer tout près avec ma canne, au lieu en somme de me plomber l'optimisme pour un bail, il m'est aussi loisible d'essayer d'envisager ce qui compte vraiment. Soyons simplement un miro au mieux dans ses baskets sans être un surdoué. Pour cela, suffit de mettre le paquet sur les activités qui nous portent, non ? moi, c'est la lecture au fond d'un bon fauteuil, l'abrégé braille sous les doigts, la synthèse vocale par dessus ; vous voyez la lectrice hyper-sportive ? Sur quel cheval est-ce que je parie, fatiguée en rentrant du travail, découragée par le paquet de copies qui m'attend, débordée ? Je mise sur mon ressort secret : je lis, je me coule dans l'esprit d'un autre, je suis partout et en moi et cela me requinque. Je me retrouve, tout repart.
Le cheval sur lequel je parie, c'est celui-là, mes livres ! Pour ce plaisir-là, je trouve toujours du temps, il y a toujours une stalle chez moi pour ce canasson-là ! Et vous, vous en avez, une cavale qui vous porte ? Espérons qu'elle offre un meilleur spectacle qu'une taupe montée sur un bidet...
Quand ma copine Audrey, celle qui a trente ans de moins que les 57 que je compte mais les mêmes moins d'un vingtième que j'ai connus autrefois au temps de ma prospérité visuelle, quand ma copine Audrey ma lâché incidemment, entre deux chouquettes alors que je la connaissais déjà depuis un bail, qu'elle avait participé à des concours liés au cheval, j'ai hasardé ... et quoi, comme concours ? Oh, elle a juste été médaille de bronze nationale de dressage de chevaux handi.
Ce truc absolument hors de ma portée, ce truc de super-miro en chef, il est fait par Audrey la modeste, celle qui ne la ramène jamais, qui me fait rire et que j'ai tendance à prendre pour ma petite cousine de Normandie : elle est toute blonde et elle dit "du lé" et pas "du lait" à la rennaise. Dans le genre sport de haut niveau à cheval, on pense tous à Laetitia Bernard, la journaliste de France-Inter à la voix sympa, mais là, c'est à Rennes, sur mon canapé, juste Audrey. Et surtout, elle brille à cheval, mais parce que c'est sa passion, comme tel miro au piano, tel autre aux échecs, tel autre au taekwondo, ou en organisant des excursions du tonnerre... Audrey, j'y tiens parce qu'elle est ardente, qu'elle est bien sûr contente si elle remporte une médaille, effondrée un moment si elle la perd, mais c'est la passion du cheval qui la tient. Elle n'est pas l'arbre qui cache la forêt, l'handicapée parfaite qu'on met en avant dans les journaux pour cacher tous les autres qui morflent sans qu'on en parle. Elle en bave à son heure comme tous les miros quand ils butent sur l'impossible, mais elle fait tout son possible pour monter à cheval. Et c'est ce canasson de passion-là qui la porte. Elle a toujours une stalle pour ce destrier-là même si son balcon n'y suffit pas tout à fait.
Elle se dégage un bout de vendredi après-midi avec moi pour apprendre l'abrégé sur un bloc-notes en braille, après son boulot de kiné, puis elle file prendre son train : entraînements de dressage le samedi dans la Manche ! Elle s'organise pour concilier sa famille, le taekwondo le jeudi, son travail dans la semaine, ses amis et l'équitation, sans compter les jeux avec son chien Sorel. Mais, même ainsi, plus qu'occupée, elle n'oublierait jamais son centre équestre, c'est trop important pour elle ! Je comprends pourquoi cette blonde jeunette sportive, tout mon contraire, est ma semblable : on connaît notre canasson, même si le sien galope plus vite que le mien.
Topie Nambour.
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Foi de Topie Nambours
La Taupe n'est pas traumatisée par son miroir. Non qu'elle n'ait aucune raison d'envisager la ruine toute naturelle d'un tableau qui n'a jamais été mirobolant, mais comme ce museau, elle ne l'a jamais vraiment vu, au moins ne le verra-t-elle pas, non plus, décliner. Il faut bien qu'il y ait quelques avantages à la totale cécité actuelle, non ? Ni jour, ni nuit, ni rides! Vous avez déjà vu des rides sans visage, vous ? Si vous me dites que je me voile la face, que je manque de lucidité, je vous l'accorde volontiers : l'aveuglement se niche même dans l'absence de reflet visible.
D'ailleurs le compagnon de la taupe aide celle-ci à ne considérer que le positif : ses descriptions sont subjectives, sinon quelque peu pipées... Disons qu'il est très optimiste, dès que sa copine farfouille parmi les embellissements probables de son genre de bête : tissus, bijoux, babioles et rigolades. Je me focalise sur robes et bagues, comme si le visage, si important pour les voyants, n'existait pas vraiment. Il suffit de s'arranger au mieux à sa sauce miro, sans trop savoir comment les autres s'habillent. On aura au moins fait de son mieux, en s'amusant pas mal. Les regards aimants limitent les dégâts en avertissant de certaines dissonances de couleurs. Mon compagnon les éloigne, ces couacs, mais il respecte absolument mon envie générale.
Les conseils amis oscillent néanmoins parfois vers leur conception, bien à eux, de la discrétion imposée par la place du handicap dans la société : autrefois un proche, agacé par mes bijoux, s'exclamait : "Arrête de faire le pingouin!" Son idée, c'était : "quand on est différent, on se cache, façon de se protéger en passant inaperçu." À vous de choisir pour vous-même. La discrétion, d'accord, mais choisie aussi, et non impliquée par la différence. Mais ce qui est sûr, c'est qu'en gens de très haute civilisation, que la nôtre pourrait d'ailleurs avantageusement imiter, les vrais pingouins en question, et bien qu'ils voient cependant, ne se reconnaissent, les uns les autres, qu'à leurs cris, à l'oreille seule et non avec les yeux : le pingouin-taupe ne reconnaît que des voix et n'a cure des visages. C'est une espèce plutôt rare. De toute façon, avec mes yeux et ma canne, je ne passe pas inaperçue, alors j'assume. Et je préfère qu'on remarque une telle frivolité inoffensive plutôt que de s'attarder sur mes yeux. Je ne nuis à personne avec ma quincaillerie décorative : haut les couleurs ! Et si c'est un hommage au pingouin, tant mieux, car avec son contraste maximal de noir et de blanc, il convenait parfaitement à ma vue basse : pas à hésiter entre bleu, gris et vert, ou entre jaune, beige ou rose ! Discrétion ou non, noir ou blanc, chacun sa méthode pour stabiliser son assiette propre, face au déséquilibre engendré par la déficience des yeux.
Mon homme, très mesuré lui, reste toujours de bon sens et patient devant mes questions :
"- Dis-moi, le vert de ma jupe, il peut aller avec le rosé de cet imper ? Ce n'est pas criard ?
- Non, mais la jupe est bleue... C'est l'autre sur le fauteuil qui est verte avec des touches de rosé, justement."
Et ce compagnon bienveillant, de lécher consciencieusement les vitrines et de se prendre carrément au jeu, lui aussi, en me prêtant ses yeux, pour m'aider. Ils connaissent exactement mes goûts ! Des copines généreuses ajoutent, elles, leur charrette d'expériences visuelles, qui roule avec deux yeux et sur des routes pas trop démodées, on l'espère. J'ai le droit d'y mettre la patte et même les deux, pour toucher, pour admirer leurs tenues. Avec les doigts, j'assure, je peux au moins -- ô délice! -- apprécier les matières et les formes.
J'ai aussi la chance d'avoir un peu vu les couleurs. Il y a quinze ou vingt ans, une orthoptiste me demandait : "Classez ces feutres du plus clair au plus foncé."
"- Facile! Voyez, ça, je sais faire! C'est tout bon ?
- Plutôt pas... On peut même dire non, vous ne distinguez pas les couleurs."
Je me souviens de ce verdict à la fois autorisé par la science et, pour moi, totalement incompréhensible. Je me suis dit, avec le moins de mauvaise foi possible : "La professionnelle des yeux et moi, on a deux points de vue, le sien est objectif, le mien, subjectif! Elle m'a froissée, mais je suis bien sûre de sentir les couleurs à ma façon, même si, je peux le lui accorder, j'ai toujours eu nettement moins d'un vingtième des deux yeux avec correction. Elle n'est pas dans mes yeux, la dame! Mon rouge est mon rouge, je n'en démordrai pas, mes couleurs sont à moi!"
D'ailleurs, c'était certain, c'était aussi mon compagnon, toujours le même, qui voyait mal, pas moi bien sûr! J'en avais la preuve : ce superbe rose foncé sur la tasse, il le disait "marron"! Un rose merveilleux, celui des hautes digitales ou de la racine de rubis, vous voyez ? Rien de bassement "marron"! Je différenciais parfaitement mes bagues en améthyste, péridot, citrine, lapis, grenat, labradorite et compagnie. je ne voyais donc ni les couleurs de l'orthoptiste, ni celles de mon copain, mais parfaitement celles de mes colliers et de mes bracelets, c'était inexplicable mais l'essentiel, non ? Je trichais à peine en me souvenant à fond des formes associées. Je me repérais sur les photos, non pas à ma figure, mais à mes cheveux et à mes colliers... pas des plus discrets, pour cause. Mon visage, c'est ma boîte à bijoux. On peut faire pire : cela ride assez peu.
Mais j'avais une nette conscience des teintes et je l'ai toujours, alors que je ne vois désormais plus rien, apparemment. Je peux rester un temps infini à admirer les mouvements de couleurs dans mes yeux : maintenant, c'est tout dedans, en moi, que je vois, comme dans un petit ciné perso. Sauf que je ne peux ni choisir le film, ni tourner le bouton d'arrêt à loisir. Mon kaléidoscope magique, pour dormir, c'est juste un peu gênant, avec toute cette rivière sans fin de nuances miroitantes. Parfois, aussi ça se coince sur du orange ou sur du vert et je dois attendre trois jours pour recapter mon adorée digitale. Quel nom magique pour une aveugle : c'est Ma fleur , mon doigt des merveilles. Je touche à la nuance suprême. J'espère que je contemplerais toujours mes couleurs internes, j'espère qu'elles ne s'effaceront jamais.
Bref, hier matin, mon compagnon est parti travailler deux heures avant moi. Profite, la taupe, de la mini grasse matinée!
Mais au moment de choisir la chemise en lin, il me fallait la blanc cassé, le doute s'installe : c'est celle qui est la plus en rond, en bas ou celle dont les boutons montent le plus haut ? Cata, je viens de les ressortir pour l'été, j'ai oublié... et en voilà une troisième... ou deux claires et une bleue, ou la blanc cassé, la bleue et une kaki ? Purée, les yeux, je les ai déjà semés depuis des lustres, et ne voilà pas que je perds maintenant la tête ou la mémoire ?
Là, c'est urgent, j'attrape l'Iphone, j'appuie sur le bouton de Siri qui m'obéit au doigt et à l'œil, un peu aussi à la voix :
"- Ouvre l'application Be my eyes."
Je pointe le téléphone vers le haut de ma chemise, pour aller à l'essentiel en évitant la description de la jupe, et la photo fait clic, et la voix va tout dire de l'apparence du lin :
- "Chaise en bois, à assise en paille tressée, près d'une porte blanche entrouverte." zut, j'ai oublié de retourner le téléphone... Bon, là, ça urge, c'est le bouquet! Ou je suis en retard, ou je risque de passer pour un clown en classe, si je me trompe. Je recommence, clic, et l'appli annonce immédiatement la couleur :
- "Visage de femme d'âge mûr, vu en gros plan, depuis légèrement en dessous. Teint clair rosé, avec quelques rougeurs diffuses et de fines rides, surtout autour de la bouche, du menton et du cou. Les lèvres sont fines et closes, l'expression neutre, un peu sérieuse. Le nez est droit, les narines visibles du fait de l'angle. Des lunettes à montures fines, marron ou dorées, sont posées sur le haut du nez, avec des verres transparents. Les cheveux, de couleur brun foncé, avec quelques mèches plus claires, sont tirés vers l'arrière, donnant une impression de coiffure attachée, avec quelques mèches rebelles proches de l'oreille. Le cou est bien visible, avec de légers plis et un peu de relâchement de la peau, sous le menton. Le haut du corps est habillé d'une chemise en tissu léger, couleur beige ou écru, avec un col simple et un bouton blanc, visible au bas de l'image, porté par-dessus un vêtement blanc en dessous. La lumière naturelle vient de la gauche de la scène, créant un éclairage doux sur le visage et la chemise."
Visez le style et les prouesses fabuleuses de la technologie... qui ne me fait pas de fleurs ! Merci ! Avec ça, courage, la Taupe! Je voulais la teinte de la chemise et j'y laisse plus que ma chemise : l'image améliorée que j'avais de moi à force de ne pas me voir. J'avais pourtant eu la bonne intuition pour la couleur, mais me voilà toute carambolée par le portrait peu flatteur... J'arrache l'imper en passant, je boucle ma porte, je dévale mes quatre étages, mais je fais sacrément gaffe : "visage de femme d'âge mûr!" peau du cou flasque. C'est super objectif, l'œil de l'appareil photo, mais je voulais simplement la bonne chemise pour jouir du printemps et me voilà rhabillée pour l'hiver!
Je me concentre : ne pas rater de marche, ne pas accrocher le talon par derrière, tendre la canne, rides autour de la bouche, c'est quoi, déjà, le sujet du cours qui vient pour les secondes 11 ? Je lâche la rampe, je tâte mon cou : ramollo, y a pas à barguigner... La rampe en fer forgé, que je reprends, ma vieille copine depuis presque trente ans, essaie de me rassurer :
"- Allez, ma vieille, je date de 1930, j'ai trente-huit ans de plus que toi et aucune ride : c'est un rigolo, ton truc-bidule-machin-chose moderne qui sait tout et te le dit comme un goujat! Tu as une façade en mosaïques Odorico avec des smaltes d'or et plein de couleurs, comme moi, alors c'est bon!
Le soir, avec Audrey et Thaïs, à elles deux soixante-neuf ans de moins que la Taupe, sur la terrasse de la première, devant le préfou, les fromages et le vin blanc, je ressors l'Iphone, je clique sur l'historique de "Be my eyes" et on mirorigole ensemble de ma déconvenue. Elles se flashent sur l'appli et leur jeunesse fringante éclate : Mon beau miroir leur dit qu'elles sont ces "jeunes femmes", pour moi les plus belles, mes deux Mirobolantes! Je suis vengée! Toutes pour une, elles ne me lâchent pas. Et Sorel, le merveilleux golden retriever roux d'Audrey, s'est couché sur mes pieds. Ma main le caresse à cœur joie. Il s'en tape, de mon âge mûr et de mon cou en berne, du moment que je ne relâche pas mon affection pour lui et que je lui lance la balle de temps en temps. Vive la philosophie des chiens, ce n'est pas pour rien qu'ils nous guident!
N.B. : À l'AVH de Rennes, j'irai essayer "Google Gemini", avec René, sur mon Iphone. Je dois aimer les épines, car l'I.A. ne peut que corroborer le portrait que "Be my eyes" m'a brossé. Espérons que l'intelligence artificielle offrira une aide efficace aux handicapés, ce bon point-là serait incontestable. "Be my eyes" est tout de même extrêmement pratique au quotidien, ne serait-ce que pour éviter d'ouvrir la boîte d'épinards, à la place de celle des fruits au sirop, en dessert ! Un papier traîne sur votre bureau ? une photo et l'appli vous révèle ce qui y est écrit. À l'AVH idem, Gilles m'avait parlé, au milieu d'une séance d'informatique, de ces pastilles qu'on colle sous les vêtements et qu'on lit en audio avec un crayon spécial, c'était loin d'être bête. Thaïs utilise aussi "Be my eyes", mais Audrey préfère "Seeing AI" que j'ai également sur mon smartphone.
Topie Nambour. (mai 2026)