Mes élèves l'ont compris depuis longtemps : un lien très fort m'attache à Haïti, en conséquence, il vont se taper du Saint-Domingue, de l'Haïti et des grandes Antilles pendant toute l'année. Mais il n'y a pas que ma mauvaise foi. Haïti pour des raisons multiples est un exemple parfait pour beaucoup de sujets à travers nos programmes. Il faut dire que la Perle de Antilles est non seulement le centre du monde (je l'ai démontré aux éditions du CIDHICA) mais encore que ce qu'il s'y est passé, ce qu'ont vécu ses habitants hier et encore aujourd'hui est tellement fort, aussi tellement injuste mais surtout tellement héroïque que passer par l'exemple haïtien relève de l'exemple paradigmatique.
S'il y a bien un période où Haïti a été le centre du monde, c'est à la période coloniale, d'abord comme premier établissement permanent européen au Nouveau Monde dès le 6 décembre 1492, puis centre des pirates, boucaniers et autres commerces interlopes avec l'île de la Tortue au XVIIe siècle, et surtout Perle des Antilles au XVIIIe siècle, en étant le plus gros producteur mondial de denrées coloniales, sucre et café pour l'essentiel.
Ainsi Saint-Domingue fut un pivot économique du monde à la veille de la Révolution. Ce fut aussi un nœud de migrations avec la traite négrière qui y fut la plus intense de son histoire. Ce fut enfin un objet de réflexions intellectuelles et de positions idéologiques intenses au siècle des Lumières.
Haïti a changé le monde. Ce fut la plus aboutie, la plus radicale des révolutions atlantiques qui ont balayé la face du monde entre 1776 et 1830. A la question de savoir si la révolution haïtienne est fille de la révolution française, je réponds souvent qu'on peut aussi se demander si la révolution française ne serait pas fille de la révolution domingoise : le café, pris avec du sucre, le café comme lieu, furent des moteurs de l'élaboration intellectuelle pré-révolutionnaire. Parmi eux le groupe des Amis des noirs furent parmi les plus actifs.
Mais ce sont les noirs, esclaves et libres de couleurs, qui tranchèrent ces questions de manière radicale : par la révolte. L'insurrection d'août 1791 prend une place majeure place dans le cycle révolutionnaire puisqu'elle l'accélère. L'abolition de l'esclavage fut acquise par les esclaves eux-même tout en étant une les lois les plus radicale de la Terreur.
Le soulèvement final qui mène à l'indépendance n'est le fruit du retour de bâton réactionnaire du Consulat ainsi que de la rapacité des élites économiques coloniales. Deuxième indépendance du Nouveau Monde et première république noire, Haïti va payer cher sa glorieuse geste révolutionnaire.
Saint-Domingue est l'apogée de la première colonisation, Haïti marque sa fin brutale. Après 1804, plus rien n'est comme avant : l'Amérique devient (presque) totalement indépendante 30 ans plus tard et l'esclavage est décrédibilisé. La dernière abolition, au Brésil, clôt le cycle en 1888.
La deuxième période coloniale s'ouvre avec la conquête de l'Algérie en 1830 pour la France, et la révolte des Cipayes en 1857 pour l'Angleterre. Il ne s'agit plus de conquérir le Nouveau monde perdu pour les Européens mais de se tailler des empires dans l'Ancien monde, Afrique et Asie. Mais l'une et l'autre se suivent de peu et sont liées.
Pour Charles X qui a dû reconnaître l'indépendance d'Haïti, l'Algérie devient quelque part un lot de consolation.
Le prétexte moral est trouvé : il s'agit de civiliser les sauvages et donc de combattre l'esclavage en Afrique : il est vrai que celui-ci y avait pris des proportions jamais vue puisque la marchandise n'y trouvait plus de débouché !
Catastrophe ancienne et récente à la fois : le debwazman, la déforestation. Fruit de l'histoire coloniale et de la domination, elle continue aujourd'hui dans le cadre de la mondialisation libérale. Parallèle au réchauffement climatique qui a peu près la même chronologie (et les mêmes causes), elle a dans ce pays dominé des conséquences dramatiques.
Haïti peut servir de modèle de PMA (Pays les Moins Avancés). A vrai dire on peut se demander pour son cas, si ce n'est pas une question d'être avancé plutôt que de recul, poussé en arrière par les puissances qui le dominent et ses élites qui le saignent.
Bref Haïti me sert d'exemple en 2ne pour décrire les PMA et en Terminale pour décrypter le phénomène de la dépendance alimentaire.
Je l'évoque aussi brièvement en histoire sur le sujet de la puissance américaine dans les années 1990, à propos du rétablissement de président Aristide. J'aurais dû aussi continuer avec 2004 et sa destitution manu militari par les Etats-Unis et la France… l'année du bicentenaire de l'indépendance.