Samedi soir, Sascha et moi avons pris la route pour Harstad. Au départ, nous voulions simplement vivre l'ambiance qui régnait autour du quart de finale de la Coupe du monde de football, retransmis sur écran géant au Generalhagen. Ce que nous avons finalement découvert allait bien au-delà d'un simple match.
Lorsqu'on a l'habitude des grands événements footballistiques en Allemagne, certaines images viennent immédiatement à l'esprit : des barrières de sécurité, des contrôles à l'entrée, un important dispositif policier, beaucoup d'alcool et, bien souvent, une atmosphère sous tension. On finit presque par considérer que football et mesures de sécurité vont naturellement de pair. Au Generalhagen, rien de tout cela ou presque.
Près de deux mille personnes s'étaient rassemblées devant l'écran géant. Des familles avec leurs enfants, des adolescents, des personnes âgées… tous étaient venus encourager ensemble l'équipe nationale norvégienne. L'entrée était gratuite. Les organisateurs distribuaient de petits objets aux couleurs de l'équipe et faisaient en sorte que chacun se sente le bienvenu.
Un petit kiosque permettait d'acheter des boissons. Mais la plupart des spectateurs étaient arrivés avec leur propre sac à dos. On y trouvait des thermos, des bouteilles d'eau, les incontournables boissons énergisantes si appréciées des Norvégiens, des sandwiches, des friandises, des coussins pour s'asseoir ou encore une couverture pour se protéger de la fraîcheur du soir. Certains avaient même apporté des pizzas achetées dans les restaurants voisins.
L'ensemble ressemblait presque à un groupe de randonneurs prêt à partir en excursion. Sauf que, cette fois, la destination n'était pas une montagne, mais une soirée de football. Les gens installaient tranquillement leurs affaires, discutaient, les enfants couraient entre les tables et les rires résonnaient de toutes parts. Au début, le match semblait presque n'être qu'un prétexte pour partager ensemble une belle soirée d'été.
L'alcool était interdit sur tout le site. À peine cinq policiers assuraient la sécurité de près de deux mille spectateurs. Ils circulaient calmement entre les tables et contrôlaient les boissons de manière aléatoire. Il leur arrivait même de sentir le contenu d'une bouteille, d'une canette ou d'un gobelet afin de vérifier qu'il ne contenait réellement pas d'alcool.
Mais ce qui frappait le plus n'était pas tant le contrôle lui-même. C'était la manière dont il était accueilli.
Les supporters se prêtaient à ces vérifications avec le sourire. Personne ne protestait. Personne ne se sentait provoqué. Les policiers ne donnaient pas l'impression d'être des agents chargés de faire respecter l'ordre à distance. Ils faisaient tout simplement partie de la soirée. Ils échangeaient quelques mots avec les spectateurs, riaient avec eux et se déplaçaient dans la foule avec une étonnante simplicité.
Lorsque la Norvège ouvrit le score face à la grande équipe d'Angleterre, la joie fut immense. Puis vint le moment qui changea complètement la soirée, pour les adultes comme pour les nombreux enfants présents : l'égalisation, puis le but de la victoire anglaise. La déception et l'incompréhension se lisaient autant sur l'écran géant que sur les visages des spectateurs. Les discussions s'animaient. Beaucoup secouaient la tête et peinaient à accepter l'élimination de leurs Vikings.
Et pourtant…
Quelque chose de remarquable ne changea pas. Devant l'écran géant du Generalhagen, les spectateurs conservèrent ce qui fut peut-être le plus beau spectacle de la soirée : leur calme, leur solidarité et le profond respect qu'ils manifestaient les uns envers les autres. Aucune agressivité. Aucune insulte. Aucun gobelet lancé de colère. Aucune bagarre. Personne ne reporta sa frustration sur les autres.
La déception était immense, mais l'atmosphère demeura paisible. Au coup de sifflet final, chacun rangea ses déchets dans son sac à dos, rassembla tranquillement ses affaires et reprit le chemin du retour, avec la même sérénité qu'à son arrivée.
Pour être tout à fait honnêtes, une bière bien fraîche et une bonne saucisse grillée nous ont un peu manqué. Mais avec notre propre sac rempli de chocolat, de biscuits et de boissons, nous avons finalement très bien survécu à cette petite frustration.
Bien sûr, il serait injuste de comparer directement l'Allemagne et la Norvège. Chacun de ces pays possède sa propre culture du football et ses traditions.
Mais cette soirée nous a montré qu'un grand événement sportif pouvait aussi prendre un tout autre visage : celui d'une fête familiale, paisible et profondément marquée par le respect des autres.
Peut-être était-ce, au fond, la plus belle victoire de cette soirée.