Lorsque j'ai lu pour la première fois, il y a près de quarante ans, le poème « Refuge » de Bertolt Brecht, j'ai ressenti quelque chose que je ne savais pas encore nommer. Était-ce la nostalgie ? Le sentiment d'exil d'un homme privé de sa patrie ? Ou peut-être cette lueur d'espérance qui subsiste même lorsque tout semble perdu.
Brecht, Allemand contraint à l'exil, pourchassé par le régime nazi, ne pouvait plus vivre librement dans son propre pays. Ce qui m'a toujours profondément touchée, c'est la direction qu'il choisit pour sa fuite. Ni vers l'Ouest, ni vers le Paris éclatant des artistes et des intellectuels. Non. Son chemin le mena vers le Nord.
Et il ne fut pas le seul.
Willy Brandt, lui aussi poursuivi en raison de ses convictions politiques, trouva refuge dans les pays nordiques. Après un long parcours, c'est en Norvège qu'il put reconstruire sa vie, travailler et continuer à croire en l'avenir, tandis que l'Allemagne sombrait dans la dictature.
Il ne me viendrait jamais à l'esprit de me comparer à ces grandes figures de l'histoire germano-scandinave. J'éprouve avant tout une profonde reconnaissance envers celles et ceux qui, après la guerre, l'occupation et les destructions, ont eu le courage de bâtir des ponts entre les peuples. Grâce à eux est née une Europe où l'on peut franchir les frontières sans avoir à fuir. Une Europe où la patrie peut devenir bien davantage que le lieu où l'on est né.
Près de vingt années passées à l'étranger nous ont profondément transformés.
La France est devenue notre foyer pour un temps, un pays rempli de souvenirs, d'amitiés et de moments précieux. Pourtant, quelque part entre les collines de Lorraine et les longs hivers du Nord, un autre rêve a commencé à grandir.
La Norvège.
Non pas comme une destination de voyage. Ni comme une aventure. Mais comme un lieu vers lequel le cœur revient inlassablement.
Un pays qui n'a jamais cessé de nous appeler.
Aujourd'hui, je peux dire avec certitude que la Norvège sera un jour notre patrie. Peut-être l'est-elle déjà. Depuis longtemps, nous nous y sentons chez nous. Mais l'endroit où nous avons réellement trouvé notre place, nous venons seulement de le découvrir. Après le bruit du centre-ville. Après ces mois passés au bord de l'eau. Après cette impression persistante d'être encore en chemin.
Aujourd'hui, nous sommes arrivés.
On dit souvent que l'on peut quitter son village, mais que le village, lui, ne vous quitte jamais. Il y a sans doute une part de vérité dans cette idée.
C'est peut-être pour cela que nous avons ressenti le besoin de repartir vers la campagne, loin des rues animées et des rangées de maisons. Pour retrouver ce que nous avions presque oublié : les grands espaces. Le silence. Le ciel. Le vent.
Un petit hameau d'à peine une vingtaine de maisons, entre Melvik et Sørvik.
C'est là qu'elle se trouve.
Depuis près de cent quarante ans, elle veille sur la baie Nord du Tjelsund. Le vent et les intempéries ont marqué ses planches. Des générations y ont vécu, aimé, travaillé, espéré et pleuré.
Et pourtant, le rouge de sa façade continue de briller face au bleu profond du détroit.
Le Hannahus.
Comme s'il n'avait jamais été autre chose qu'une promesse.
La promesse qu'il est possible de trouver une nouvelle patrie, même loin de celle où l'on est né.
Qu'il faut parfois accepter de se perdre pour mieux se retrouver.
Et que la perfection n'est parfois rien d'autre qu'une vieille maison en bois rouge, dressée au bout du monde.