Rappelons que le cinéma cambodgien était à son apogée dans les années 60. En effet, après l’indépendance du Cambodge en 1953, le roi Norodom Sihanouk continue de détenir la pleine souveraineté du royaume, jusqu’en 1976, à la suite de l’offensive des khmers rouges. Dans les années 60, le roi exerce également une activité de réalisateur et acteur de cinéma, dont la filmographie a été en partie détruite par les khmers rouges. En 1971, le Cambodge produisait en effet 157 films, diffusés dans 10 salles de cinéma à Phnom Penh. À ce jour, il ne reste plus aucune salle de cinéma d’époque.
Après la chute des Khmers Rouges en 1979, il ne restait quasiment plus aucune image de ces productions. Un centre a heureusement été créé en 2006 par le cinéaste Rithy Panh et un sénateur ministre d’État du palais royal, Leu Pannakar. Son but consiste à collecter dans le monde les archives cambodgiennes mêlant le cinéma, la télévision, la photographie ou le son afin d’offrir à la population et aux touristes un accès libre à ce contenu historique.
Aujourd’hui, près de sept-cent heures de vidéos sont proposées au public, aussi bien les premiers films des frères Lumière à la fin du XIXe siècle que des fictions récentes de réalisateurs cambodgiens, ainsi que des reportages télé, des films d’ONG, des documentaires, ou encore les films du roi Norodom Sihanouk. Depuis sa fondation en 2006, le centre a mis en place d’autres objectifs, notamment la formation de documentalistes et de jeunes Cambodgiens aux métiers de l’audiovisuel et du cinéma.
Le nom du centre possède une signification forte. Bophana est le nom d’une jeune femme de 25 ans exécutée par les Khmers rouges et dont le corps a été jeté dans les fosses de Choeung EK, le 18 mars 1977. Cinq mois avant son exécution, elle fut torturée et dévoile les atrocités subies avec sa famille, dans un carnet plus tard retrouvé.
Durant notre visite, nous avons eu l’opportunité de rencontrer un des fondateurs du centre : le cinéaste Rithy Pahn. Il a rendu hommage à son pays lors de sa nomination en 2013 aux Oscars avec son film L’Image manquante. La même année, il remporte le prix du jury dans la catégorie, Un certain regard du Festival de Cannes. Sa spécialité est le documentaire cinéma sur la période des Khmers rouges. Parmi eux, nous pouvons citer S21 ou la machine de mort Khmère rouge, qui lui a valu le prix Albert Londres en 2004.
Il a récemment coproduit le film Ils ont d’abord tué mon père, réalisé par Angelina Jolie. Il a su créer une relation professionnelle avec une femme cinéaste très influente dans le monde. Il raconte d’ailleurs que sa collaboration avec elle, « à sa grande surprise » fut d’une simplicité hors norme. Un tournage de cette envergure représente une grande opportunité pour le cinéma cambodgien. Ce pays a déjà séduit des cinéastes, notamment Jean-Jacques Annaud avec Deux Frères, Bertrand Tavernier avec Holly Lola et Simon West pour Lara Croft: Tomb Raider, et est capable d’accueillir de grosses productions. Le retentissement du film d’Angelina Jolie pourrait permettre d’en attirer de plus en plus.
La Commission du Film du Cambodge (CFC) s’inscrit quant-à-elle dans une stratégie de reconstruction du tissu industriel du cinéma au Cambodge. Créée grâce au soutien financier de l’Agence Française de Développement et inaugurée en 2009, sa vocation est de faire du cinéma un véritable acteur du développement économique du pays. Pour cela, la CFC se donne plusieurs priorités. D’une part, elle perfectionne les compétences des techniciens ou en forme de nouveaux, venus de toutes les provinces du Cambodge. Son programme de formation couvre tous les métiers, du scénario à la post-production. Elle tient à disposition des sociétés de production un inventaire de tous ces techniciens, avec le détail de leur savoir-faire et expérience. D’autre part, la Commission soutient les collaborations entre équipes cambodgiennes et étrangères sur des projets internationaux. Elle agit alors comme un opérateur de terrain: elle accueille les équipes, facilite les démarches administratives des productions et le recrutement local des professionnels, met à disposition une base de données de paysages susceptibles de servir de décors. Elle oeuvre pour que le Cambodge devienne une terre d’accueil croissante des tournages.
La Commission organise aussi le Cambodia International Film Festival, dans un double objectif: soutenir le cinéma cambodgien et renforcer l’attractivité du Cambodge auprès des cinéastes, producteurs et journalistes internationaux. Les effets de ce festival sur la production cambodgienne sont déjà visibles et prometteurs. Lors du premier festival, en 2010, il n’y avait pas de films cambodgiens. Or aujourd’hui, 50 à 70 courts-métrages cambodgiens y sont présentés.
Enfin, nous avons pu rencontrer Davy Chou, jeune cinéaste franco-cambodgien, dont le succès de son dernier film Diamond Island - prix SACD à la Semaine internationale de la critique du festival de Cannes en 2016 - contribue également à la valorisation du Cambodge et de son cinéma. Ce réalisateur s’interroge sur le rapport au temps en abordant différents genres. Dans son premier long-métrage - le documentaire Le Sommeil d’or - il cherche à retrouver les traces d’un cinéma oublié. Le cinéma cambodgien émerge tardivement, dans les années 60, avant de disparaître brutalement sous la dictature des khmers rouges entraînant une destruction massive des films, la fermeture des salles ainsi que les déportations et assassinats des cinéastes, producteurs et acteurs. Le réalisateur s’est confronté à cette difficulté: comment faire un film sur un cinéma dont les images n’existent plus? Comment retrouver la mémoire de ce passé perdu?
Davy Chou explore une autre dimension du temps dans sa fiction Diamond Island: l’avenir d’une jeunesse amnésique. Une jeunesse coupée d’une expérience historique traumatique: celle des khmers rouges, mais dont le trauma est toujours présent au Cambodge. A Diamond Island - une île reliée à Phnom-Penh - des jeunes se réunissent la nuit. Ils zonent, rêvent au milieu de centres commerciaux et fêtes foraines en chantiers.