Neak Pan, Le temple joyau qui flotte sur l’eau
Phnom Penh : Ilôt de mémoire collective au milieu des inégalités
À la bord de la cuisine itinérante
Neak Pean est a priori un temple de petite taille. C’est pourtant l’un des temples qui a exercé le plus de fascination sur les visiteurs du monde entier, historiens et chercheurs. On accède à ce petit joyau au moyen d’une longue passerelle reliant l’îlot artificiel à la terre. Posé sur un bassin d’eau, au milieu de la jungle, on découvre alors un temple-lotus à la géométrie simple. D’emblée Neak Pean apparaît harmonieux , insolite, et nimbé de mystère, tout à la fois.
Il compte un unique sanctuaire, une tour posée sur des emmarchements de taille modeste et placé au centre de cinq bassins maçonnés. Entouré par la nature, un parc d’une dizaine d’hectares, il était gardé par une muraille en partie détruite aujourd’hui.
On oublie souvent qu’il est aussi situé au centre d’un large étang (maintenant en partie asséché) appartenant à l’ensemble du Prah Khan, et qu’il était relié à un vaste système complexe et gigantesque de bassins et vasques (en partie invisibles aujourd’hui) qui entouraient tout le temple de manière régulière. Des temples étaient construits au milieu de grands basins, accessibles en bateau.
Au centre, le sanctuaire déploie à son sommet l’ensemble sculpté d’un double lotus ceinturé par deux « naga », en dessous duquel trône un Bouddha. Le « naga » est un serpent mystique dans la culture khmère (souvent un cobra), un gardien précieux des richesses et de la nature. C’est en identifiant ces sculptures que le temple a été baptisé Neak Pean, « serpent enroulé ».
Depuis la fin du 19e maintes interprétations diverses en tous sens se sont succédées, portées notamment par le ton mystérieux et romantique du temple comme laissé à l’abandon, jusqu’aux découvertes déterminantes de Louis Finot et Victor Goloubew.
Celles-ci ont permis d’identifier l’ensemble de ce temple comme la représentation du lac Anavatapta, le lac le plus sacré de tous les lacs de l’Himalaya et de la cosmologie bouddhique…
Le lac Anavaptata est une source magique, dont les eaux sont toujours pures et fraîches et la lumière éternellement réfléchie. Il est la source de quatre fleuves, dont les bouches décrites dans certains textes bouddhiques sont justement reconnaissables dans les sculptures de Neak Pean (masques de lion, d’éléphants et d’homme) et ont permis de confirmer cette hypothèse.
Une autre découverte, celle d’un document inestimable sur le règne de Jayavarman VII (1181 - 1218), le commanditaire du temple, est celle de la stèle de Prah Khan (par Maurice Glaize). Sur celle-ci, on a pu découvrir le récit de la présence d’une « île éminente, tirant son charme de pièces d’eau, nettoyant la boue des pêchés de ceux qui viennent à son contact, servant de bateau pour traverser l’océan des existences.. »
Le souverain Jayavarman VII a réservé un destin tout particulier à Neak Pean, probablement dans l’idée d’en faire un lieu hautement symbolique, lui permettant d’assoir son autorité sur des bases politico-religieuses.
Le déploiement hydraulique et l’ingénierie mis en oeuvre font preuve d’une grande inventivité. Par un réseau de siphons ingénieux, lorsque le niveau de l’eau était suffisant, le nombril de la statue de Bouddha placée au centre crachait de l’eau. Comme par magie cela permettait de donner le signal de la campagne d’irrigation annuelle, essentielle pour la survie et prospérité du royaume.
En offrant au royaume khmer une réplique du lac Anavatapta, Jayavarman VII consacre la création d’un réseau magique, qui selon les textes bouddhiques, durera aussi longtemps que durera le monde. Le lac devait être la dernière source d’eau de l’histoire de tous les temps…
Mary Milo
La « Colline empoisonnée »
Une immense potence d’environ 3 mètres, soutenue par deux poteaux, fait face au bâtiment principal d’une cour du centre de Phnom Penh. Sous elle, trois bassins aux tâches noirâtres qui rappellent le sang des prisonniers, utilisés par les gardiens pour noyer ceux qui n’avaient pas été tués par la pendaison. Entouré d’un côté par une bâtisse en L et de l’autre par une haute rangée de barbelés, le jardin semble pourtant n’avoir vécu que les pas des quelques touristes qui s’y promènent en silence, un guide audio sur les oreilles.
Le camp S21 est un ancien lycée reconverti en centre de torture de 1975 à 1979, par le régime du Kampuchéa Démocratique. Il était le principal « bureau de la sécurité » des khmers rouges qui s’en servaient pour torturer leurs concitoyens. Leur but était de déterminer s’ils soutenaient ou non les forces de l’opposition, à savoir celles du général Lon Nol [précédent détenteur du pouvoir avant l’invasion d’avril 1975] bien que la plupart des prisonniers n’avaient rien à voir avec l’ancien gouvernement. En tout cas, « ce bureau général » de l’administration a compté moins de 200 rescapés, sur 16 à 20 000 prisonniers.
D’autre part, les gardiens, à l’image des khmers rouges, étaient « désordonnés » - selon le guide de Tuol Sleng, un autre nom de l’ancien lycée, qui signifie « colline empoisonnée ». Sur un grand écriteau qui fait face au bâtiment de l’entrée principale, on peut lire : « Tu n’essaieras pas de transmettre tes idées hypocrites », parmi les « dix commandements du prisonnier » qui s’offrent en gros caractères à la vue des visiteurs de la cour.
La prison S21 est à l’image de ce que ressentent les cambodgiens aujourd’hui à l’égard de la politique du gouvernement. Un pouvoir qui s’attache à museler les médias au détriment du dossier pourtant lourd des inégalités sociales et du problème de développement du pays qui se trouvent sous leurs yeux. Une volonté d’oubli, malgré une guerre relativement récente qui a laissé de telles séquelles au pays que le « camp des morts » est aujourd’hui une attraction touristique au même titre que le Palais Royal.
Le centre Bophana, non loin du camp S21
A quelques kilomètres de l’ancienne prison, le centre Bophana, commémore l’histoire d’une jeune fille issue d’une famille bourgeoise et emprisonnée au S21, sous l’occupation des Khmers. Elle entretenait une relation épistolaire avec un homme engagé dans les forces armées khmères, ce qui lui valut d’être arrêtée, interrogée et torturée au camp où elle mourut quelques mois plus tard. Elle ignorait que son amant y était aussi. L’histoire de Bophana n’est pas une histoire originale sous le régime des khmers rouges : pendant 3 ans et 8 mois, près d’ 1 700 000 cambodgiens sont morts, dans les campagnes et dans les villes.
Témoignage d’Angki*, chauffeur de taxi à Phnom Penh
Les cambodgiens semblent encore touchés par cette période, dont leurs parents ou grands-parents gardent des séquelles. Certains ont eu le temps de fuir avant l’arrivée des khmers, d’autres non. Comme les parents d’Angki*. Si on lui demande si ses parents ont vécu sous le régime, il répond un grand « oui ! » et il explique que « presque tous les cambodgiens de mon âge ont des parents qui ont connu les Khmers Rouges ». Sa mère a été réquisitionnée par le régime et a travaillé comme une esclave. Elle se levait à 7h du matin explique-t-il, et se couchait vers minuit, parfois elle travaillait la nuit. Son père aussi travaillait de force pour le régime communiste, avant qu’il ne meure, peu après le départ des khmers (le coup d’Etat).
Angki tend une carte de visite avec cinq attractions touristiques, dont les « killing fields » et dit « appelez-moi quand vous revenez, je vous ferai visiter ».
Il est un taxi de prestige, mieux loti que les tuk-tuk et arbore fièrement sa Volkswagen dans Phnom Penh, aux abords de l’aéroport. Il travaille avec une application cambodgienne de réservation de taxis, le comble de la modernité pour une ville meurtrie par ses inégalités, et à laquelle les tuk-tuk n’ont pas accès.
Malgré les inégalités, un certain mélange
D'après la Banque Mondiale, en 2004, 35 % de la population vivait encore en dessous du seuil de pauvreté et 20 % de la population souffrait de malnutrition, et ce malgré un taux de croissance dans tout le pays d’environ 7% par an depuis 1993. Malgré cela, la classe moyenne les populations pauvres et les plus aisés semblent néanmoins relativement se mélanger en centre-ville. Les marchés et autres petits commerces sont souvent mitoyens à des hôtels luxueux qui accueillent touristes et cambodgiens riches. Devant une alcôve de palace bordée de voitures allemandes de luxe, on peut même apercevoir une mère de famille et ses enfants prendre leur repas à même le sol.
Il n’y a pas d’équivalent des favelas à Phnom Penh. On y observe plutôt, malgré les fortes inégalités de richesses, une certaine proximité et une unité culturelles, probablement dues à l’évolution atypique de cette ville d’un pays en voie d’industrialisation rapide : la pauvreté y fut réduite de 60% depuis 1993. La vitesse de cette réduction peut en partie expliquer l’absence, pour l’instant, d’une réelle gentrification.
Ceci étant, les villes cambodgiennes sont moins touchées par la pauvreté que les campagnes ; elles ne concentrent en réalité que 5% de la pauvreté du pays, alors que les campagnes en portent 25%.
Une instabilité politique à l’image de l’histoire récente du Cambodge
Après la modification de la constitution en 1989 et le changement du drapeau national la même année, les élections législatives de mai 1993 sonnèrent le glas d’années de dictature pour enfin élire une assemblée législative qui se voulait démocratique. Une majorité relative fut obtenue par le parti royaliste avec 47 % des voix. Le 24 septembre 1993, la monarchie fut rétablie et Norodom Sihanouk remonta sur le trône.
Suite à cela, Hun Sen organisa un coup d'État en 1997 qui lui permit de réduire la place des forces royalistes, sans toutefois les éliminer.
Après l'ère Khmère rouge, la propriété privée a été rétablie et une certaine stabilité fut retrouvée. Cependant, les signes de la dictature reviennent vite : Hun Sen dirige l'État sans partage et annonce sa volonté de rester Premier ministre jusqu'à l'âge de 74 ans. Par ailleurs, d’anciens khmers rouges se trouvent encore au sein du gouvernement d’Etat.
Alors que le pays fut nommé « Etat du Cambodge » pendant 4 ans, de 1989 à 1993, il fut de nouveau appelé « Royaume du Cambodge » après les élections et Hun Sen laissa la dénomination telle quelle.
Enfin, l’opposition au gouvernement est faible : l’actuel dirigeant de l’opposition peine à rassembler et à peser réellement contre Hun Sen.
Aliénor Bidal
Découvrir un pays par sa cuisine. Un leitmotiv classique. Pourtant tel a souvent été mon espoir lors de mes voyages en Amérique du Sud. La gastronomie mondiale regorge de particularités et de saveurs qui pour beaucoup d’entre elles ont été consacrées par une reconnaissance au patrimoine mondiale immatérielle de l’UNESCO. A elles seules, elles justifient le voyage. Au mois de novembre de cette année 2017, j’ai appris avec mes camarades que nous rendrions au Cambodge au mois de Mars. Un nouveau voyage. Dès lors, une question revenait en permanence ; allais-je aimer la découverte que je ferais de la cuisine au Cambodge ?
Je suis passionné de cuisine, comme beaucoup des amis, comme beaucoup de français. Je n’ai jusqu’à alors jamais été formé, ni par un chef, ni dans une école. Mon expérience demeure celle d’un autodidacte qui aime recevoir et partager en donnant un plaisir culinaire à qui voudra bien l’accompagner.
Fort de ce gout de la découverte, ce voyage présentait en plus des habituels délices et égarements du touriste contemporain, une opportunité concrète de plonger à nouveau le bout du nez dans une cuisine que je ne connais pas. A vrai dire, du Cambodge, je ne connaissais pas grand-chose. Hormis des vagues souvenirs de l’histoire politique et des images fugaces des temples d’Angkor volées dans des documentaires perdues dans la nuit d’Arte, mes connaissances étaient limitées. Communisme, souffrance, génocide, des mots qui faisaient écho à un passé récent douloureux d’une nation pourtant ancestrale. En parallèle, la cuisine cambodgienne s’était révélée à moi par une douce fin de soirée d’été, lors d’un agréable diner au Petit Cambodge. Surpris par les saveurs et les mélanges d’épices qui éclataient en bouche, je n’en demeurais pas moins critique, faisant état d’une hiérarchie identifiée sans qu’elle n’ait jamais été démontrée : la cuisine cambodgienne serait la petite sœur de la cuisine thaïlandaise.
Las et repus, je ne le fus pas à Phnom Penh.
Pas avare de repas, jamais véritablement rassasié le jeune cambodgien – une écrasante majorité de la population à moins de 35 ans – s’amasse en petit groupe amical ou professionnel pour déjeuner ou juste manger un bout, dans la rue, au restaurant ou chez soi. La problématique est la suivante ; aucune entreprise n’a soit l’espace, soit les moyens de mettre en œuvre un service de restauration. En conséquence, la vie à Phnom Penh est rythmée par le rituel du repas. 6 fois par jour. Oui 6 fois, par petites quantités multipliées les cambodgiens s’acclimatent à leur satiété dans une chaleur omniprésente où les ombres souvent cachées se font rares. Alors, assis au bord d’un carrefour, sur une chaise en plastique colorée, à l’abri des feuilles d’arbres parsemées de câbles électriques, de petites guinguettes cuisinent à l’huile végétale des omelettes aux nouilles de riz assaisonnées de fine tranches de piments frais. Accompagné d’un jus, d’un thé ou d’une bière local, de délicieux fruits exotiques se proposent à vous en dessert lorsqu’il s’agit d’hydrater un gosier asséché de trop avoir parlé avec le tuk-tuk qui vous aurait guidé jusqu’à la frontière si vous lui aviez demandé. D’ailleurs, vous lui demandez de vous conduire à nouveau jusqu’à votre prochaine étape car peu de chose égale le plaisir du vent sur le visage par un temps de digestion sous 35° degrés.
Un autre jour, un autre repas. Comme une farce burlesque, tout se répète à l’infini dans une cavalcade endiablée. Mais par moment le temps se suspend. Le repas de la cantine de l’université royale de Phnom Penh est l’un de ces moments. Non pas que la nourriture fut la plus originale, la plus recherchée, mais bien que ce moment consacrait à plus d’un titre le symbole d’une réunion sur un pied d’égalité. Et ce n’est pas faire honte à la cuisine cambodgienne que de valoriser la simplicité d’un Bœuf Lok Lak et d’un riz au jasmin préparé derrière des fenêtres percluses de barreaux qui ne pouvaient m’empêcher de penser à l’école de Tuol Seng transformée en camp de détention durant la période des khmers rouges. Sorti de l’université, la ville reprend sa danse de deux roues dans des flux permanents et vous rappelle à vos envies de découvertes culinaires.
Cette atmosphère d’un pays mouvement est souvent perceptible dans les lieux de rencontres. Là où, travailleurs et badauds, touristes et locaux aiment à se retrouver dans un joyeux bordel nommé le marché. Celui de Phnom Penh ne déroge pas à la règle. Il est un mélange particulier car il est aussi adapté à la vente de souvenirs pour les touristes qu’aux rencontres, dans ses galeries périphériques, avec une dose de sincérité qui souvent cuit sur des grilles ou bout dans de grandes marmites. La mer y est à l’honneur. De magnifiques araignées, des poulpes et des calamars, de nombreuses espèces de poissons sont proposées. Parfois provenant de la mer mais aussi du grand lac Tonlé Sap qui parcourent le pays dans son immensité. Vous y trouverez de quoi vous sustenter et discuter amicalement autour d’un plat rapidement cuisiné au sourire. Pour les plus curieux, quelques exotismes locaux se montrent sous une lumière tamisée dans ces marchées. Tarentules, scorpions et autres étrangetés pour qui n’a jamais gouté à une culture cambodgienne se présentent sous formes de fritures. L’estomac accroché n’est pas un pré requis. Simplement, dirons-nous qu’il ne s’agit pas là d’une saveur exquise mais bien d’une tradition locale qui porte la cuisine vers son essence : nourrir les individus en revenant parfois à une forme de nature et de naturalité (surtout lorsque les famines ont engendré tant de morts).
Comment enfin, ne pas se laisser aller à quelques menus commentaires des délicieux repas que nous fîmes dans la capitale aux quatre visages. Le premier pour le cadre. Face aux fleuves dans les alcôves dans une vieille bâtisse éclairée par des plafonniers orangées, nous découvrîmes une cuisine traditionnelle, où les épices avaient la part belle dans les curry verts et rouges comme dans les Fish amok, cette recette traditionnelle khmer à l’intérieur de laquelle le poisson cuit dans une feuille de banane à l’étouffé ou à la vapeur avant d’être servi encore fumant. Le second, pour le goût. Petit restaurant de rue niché dans le quartier central, cette terrasse offre un curry d’exception, tout en légèreté alors même que la température frôle les 37°. Servi dans assiette creuse, accompagné de poulet, de crevettes, ou de bœuf, ce curry construit de loin une facette primordiale de la cuisine cambodgienne pour qui voudra la découvrir. Le troisième pour l’alchimie. Dans une rue déserte, à une heure pas si tardive pour un occidentale (21h30) mais de fermeture pour un restaurant cambodgien, nous eûmes la chance de diner dans ce qu’il s’agit de considérer comme le restaurant le plus complet, inventif et équilibré qu’il nous ait été donné de savourer durant notre voyage au Cambodge. Au menu, de la créativité. S’approprier une forme traditionnelle de la cuisine cambodgienne pour en extraire des recettes novatrices et fondatrices ! Bœuf à l’aubergine servi sur un lit de fourmis. Tarentule au poivre de Kampot. Char Kroeung à la citronnelle accompagné de courges et d’une crème petit marron. Une fusion globale qui s’inspire d’un passé simple et le magnifie dans un restaurant de charme pour un diner entres amis ou entre âmes sœurs. Voilà le travail d’un chef qui évoque en nous un le souvenir d’un palet rural qui a su se transcender.
Le quatrième pour autrui. Celui que vous découvrirez dans vos marches nocturnes. A vous de vous y rendre de gouter et de savourez votre cuisine itinérante.
Théo Colliat