A l'occasion de ce voyage nous avons pu rencontrer des acteurs phares du paysage de l'audiovisuel cambodgien. Sabay Entertainment et PNN TV, bien que différents dans leurs modes de fonctionnement, semblent avoir au final un but commun : s’éloigner des médias classiques pro-gouvernementaux pour attirer une audience davantage intéressée par l’entertainment et une information plus proche de la population. L’approche de chacun est différente. Sabay Entertainment capitalise davantage sur les nouvelles technologies pour cibler la jeune population cambodgienne, largement majoritaire en terme de démographie tandis que PNN TV cherche l’équilibre entre la diffusion de programmes de divertissement, appréciés par les Cambodgiens, et la diffusion de journaux de qualité avec la formation et l’entretien d’un pool de journalistes compétents.
C’est durant le 2ème jour de nos rencontres que nous nous sommes rendus dans les locaux de Sabay, la première entreprise d'entertainement du pays. Ses activités sont nombreuses et mêlent tant la production audiovisuelle, que la distribution et l’exploitation de films, que la production de jeux vidéo en ligne. Nous avons été reçus par Achaya B.C., qui occupe les fonctions de Chief Commercial Officer. Une rencontre riche, durant laquelle nous avons pu prendre conscience de nombreux enjeux propres à la consommation médiatique de ce pays :
Avec une population composée à 75% de personnes de moins de 35 ans, et disposant d’un accès à internet peu coûteux directement sur leur téléphone, les médias sont largement consommés sur mobile, et majoritairement via Facebook. Le réseau social, fort de sa notoriété au sein du pays est par ailleurs devenu la principale ressource d’information des jeunes générations mais également le premier outil de communication au Cambodge (messenger étant la première plateforme de communication du pays devant l’utilisation du mail ou encore des SMS). Au regard du développement de ces nouveaux usages, il devient donc crucial pour les organismes médiatiques, tels que Sabay Entertainement, de concevoir des contenus adaptés à la plateforme afin de maintenir sa notoriété auprès des ces consommateurs. Toutefois, comme le souligne Achaya B.C, cela pose des question quant à la monétisation et donc la rentabilité de ces contenus délinéarisés.
Cet aspect est particulièrement intéressant pour les contenus et services proposés par Sabay. Le paiement est fait non pas par carte bancaire mais transite par les opérateurs mobiles qui sont donc très proches des médias locaux.
A raison de ces nouvelles pratiques de consommation et des enjeux y afférent, Sabay s'est rapidement positionné comme une entreprise soucieuse de porter des innovations dans le secteur :
Sabay Entertainment cherche effectivement à encourager les créateurs locaux. Les films et séries diffusés sur les plateformes cambodgiennes sont majoritairement étrangers, importés d’autres pays d’Asie, et principalement de Thaïlande. Sabay a créé l’application Soyo pour tenter de remédier à ce déficit de diffusion: une sorte de “Netflix cambodgien” pensée comme une plateforme de streaming de productions locales.
Sabay Entertainment a également des branches de distribution et d’exploitation de films, et investit dans les films cambodgiens. Achaya nous a toutefois confié que, le but de Sabay étant de divertir, les investissements sont axés vers des oeuvres populaires telles que des comédies ou films d’horreur dont les cambodgiens sont particulièrement friands.
Une dernière application développée par Sabay, Enovel, est une plateforme destinée à aider et promouvoir les auteurs locaux.
Ces multiples plateformes et contenus permettent à Sabay de maintenir sa place de leader de l’entertainment. Ainsi, lorsque l’entreprise décide de publier des informations, celles-ci restent assez éloignées des enjeux politiques. Les sujets abordés sont davantage en rapport avec l’entertainment, le sport et les nouvelles technologies, avec un intérêt pour les questions sociales qui intéressent la population jeune.
La rencontre avec PNN TV a ainsi permis de compléter le portrait du secteur audiovisuel cambodgien. PNN est une des chaînes de télévision les plus importantes du pays, malgré sa création relativement récente, datant de 2015. A notre arrivée, nous sommes chaleureusement accueillis par Pen Bona, rédacteur en chef et présentateur du journal télévisé de la chaîne, qui nous propose une visite des lieux. Les locaux sont tout simplement impressionnants : matériel audiovisuel de pointe et structure gigantesque de laquelle se dégage encore une odeur de peinture fraîche.
Tout comme Sabay, PNN diffuse une majorité de contenus de divertissement. Les émissions sont produites en interne, la chaîne disposant de trois petits studios et de deux grands dans ses locaux, tandis que les films et séries sont surtout achetés à l’étranger, malgré une réglementation qui interdit la diffusion de programmes non cambodgiens entre 18 et 20h.
Pen Bona nous affirme que “les hard news seules ne permettent pas de gagner de l’audience, ce ne sont qu’une valeur additionnelle à la chaîne”. Pourtant, en tant qu’ancien rédacteur en chef de l’édition cambodgienne de RFI, il porte un intérêt certain pour les informations. Cet intérêt est confirmé par la présence de nombreux journalistes ayant travaillé pour des titres occidentaux, généralement reconnus pour leur relative indépendance par rapport au gouvernement.
C’est toutefois avec prudence que Pen Bona évoque les question d'indépendance des médias au Cambodge, et la manière dont elles touchent directement à son travail. S’il n’existe pas à proprement dit de censure, une auto-censure des médias existe. Que ce soit pour un journal, une chaîne radio ou une chaîne de télévision, il est nécessaire de demander une license de diffusion auprès du ministère de l’information, qui est chargé de constater a posteriori des contenus diffusés. C’est pour cela que les journaux de PNN font peu mention de l’opposition et n’attaque pas le gouvernement. Il parle d’un journal professionnel, un journal qui vise à informer la population sur des sujets de la vie quotidienne, tels que l’économie, la santé ou la consommation. Le but est de faire barrage aux journaux sensationnalistes de faits divers qui sont généralement la norme pour beaucoup de médias cambodgiens.
En tant que chaîne télé récente, PNN commence tout juste à investir dans les plateformes numériques, avec une plateforme de replay encore en construction. Toutefois, afin d’atteindre un maximum de personnes, et soumis aux mêmes enjeux de consommation que Sabay, la chaîne diffuse en simultané son journal du soir sur Facebook, malgré les difficultés qu’elle rencontre à se rémunérer via ce canal.