Ecole vue d'avion
Michel Dégardin, Francis Gente, Gaston Bacouël, Bernanrd Ducrocq
bataille de polochon
RAMBURELLES: DEUX SIECLES D'ECOLE
par les élèves de l’école de Ramburelles
école dans un bâtiment en location.
A quand remonte exactement la première école de Ramburelles? Il est bien difficile de le savoir.
Pourtant, certaines délibérations du Conseil Municipal nous permettent de la situer avant 1833, et probablement dans les années qui suivirent la Révolution. A cette époque, l'instituteur qui remplit également les fonctions de chantre l'église, dispense son enseignement dans une maison en location dont l'aspect doit être plus proche de celui d'une étable que d'une maison. Jugez-en: celle-ci ne comporte qu'une seule pièce, insalubre, froide, humide, mal éclairée, bien trop petite, et au sol de terre battue. Aucune autre maison n'étant disponible dans la commune, pour y installer l'école, le conseil Municipal présidé par M. Théophile Calippe, qui fut Maire de 1828 1835, se résout en faire construire une. Mais...
Insuffisance des ressources de la commune.
Le 28 juin 1833, (nous sommes alors sous la Monarchie de Juillet et c'est Louis-Philippe qui gouverne la France) la loi Guizot impose aux Communes l'ouverture d'une école élémentaire. Mais cette école ne sera ni totalement gratuite, ni obligatoire, ni laïque.
Dans un premier temps, le 25 août 1833, le Conseil Municipal, toujours présidé par le même Théophile Calippe « se dispense » (ce sont les termes de la délibération) de la construction d'une école. Il expose que la Commune possède bien un terrain pour la construire et des arbres à vendre pour payer les travaux, mais prétexte aussitôt que le produit de cette vente serait bien insuffisant pour payer les travaux et que, de plus, la commune n'a aucune ressource disponible.
Nouveau maire, nouvelle décision.
Le huit février 1835, le conseil municipal, réuni sous la présidence de M. Jean-François Delattre (alias Delattre Aîné), nommé maire au début de l'année, décide l'unanimité de construire une école et choisit l'emplacement: « depuis le calvaire placé près de la maison d'André Doin en s'étendant vers la mare de toute la longueur du bâtiment. » Les dimensions sont fixes ainsi: 46 pieds de long (15 mètres environ) sur 18 de large (6 mètres). Le bâtiment est divisé en trois « places »: une pour l'école et deux pour le logement de l'instituteur. Une cheminée double sera construite entre l'école et la cuisine. Il est décidé que les murs seront en terre avec des fondations en cailloux s'élevant deux pieds hors de terre et qu'il y aura deux fenêtres par « place ». La couverture, quant à elle, sera en pannes (tuiles). On peut encore voir aujourd'hui, au centre du village, cette maison qui est la propriété de M. Grenon. Sa disposition n'a pas changé, si ce n'est qu'on lui a ajouté un étage.
M. le Maire est chargé de faire établir les plans et les devis. Dans la même séance, il est dit que le nombre des élèves à instruire gratuitement est fixé à 12 et qu'ils seront choisis par le Conseil Municipal et le Comité Communal d'Instruction Primaire. Il ne faut, en effet, pas oublier que l'école, à cette époque, était payante sauf pour quelques indigents désignés par le Conseil Municipal et le comité local d'éducation.
Un grand pas est accompli.
Le 15 février suivant, soit une semaine plus tard, le Conseil se réunit à nouveau. Ont aussi été convoqués pour la circonstance les « plus forts imposés » de la commune, comme ils le sont chaque fois que des impôts doivent être votés pour une dépense importante. M. le Maire est déjà en possession des plans et devis. Ceux-ci sont adoptés par 14 voix contre une. Le devis s'élève à la somme de 2042.00 F. Les plans ont malheureusement disparu depuis. Seul subsiste le plan de deux pièces qu'on se propose d'adjoindre la construction.
La dépense sera financée de la façon suivante:
Don de M. Delattre Jean-François, Maire et manufacturier: 100.00 F
Don de MM. Delattre Paul et Léopold, manufacturiers : 200.00 F
Vente d'arbres : 442.00 F
Impôt extraordinaire : 300.00 F
Cela représente un total de 1042.00 F.
Une subvention, qu'on qualifiait alors de secours, sera donc sollicitée du Département. Dans l'attente de cette subvention, MM. Delattre offrent de prêter à « intérêt légal » la somme manquante de façon à pouvoir commencer les travaux au printemps.
Ce devis sera repris et confirmé à la réunion du 18 juin 1835, mais la demande de subvention sera ramenée à 736.50 F, la vente d'arbres devant produire la somme de 589.00 F.
C'est M. Jean-Baptiste Princet qui est à cette époque instituteur de la Commune de Ramburelles et le restera jusqu'en 1844.
L'école communale est terminée.
Le 12 novembre 1837, la construction de l'école est terminée. C'est ce qui ressort du compte-rendu de la réunion du Conseil Municipal de ce jour-là. La dépense totale se monte d'après les factures à 2087.56 F. Mais il manque 82.06 F pour les solder. En effet, l'impôt a produit la somme de 300.00 F, une souscription a rapporté 116.50 F, MM. Delattre ont fait un don de 300.00 F, la vente des arbres a produit 589.00 F et l'état a accordé un secours de 700.00 F, ce qui ne fait que 2005.50 F. La délibération précise que l'école a été construite avec la plus grande économie et que l'on n'a pas « faute de fonds, pavé ou « plancheyé » ni plafonné l'intérieur, de sorte que l'appartement est froid et humide. »
A cette époque, Ramburelles compte 441 habitants en 103 maisons. 125 enfants ont moins de 12 ans, dont 63 de plus de 6 ans, donc théoriquement en âge scolaire, mais il n'est indiqué nulle part le nombre de ceux qui fréquentent l'école. Une manufacture de « cotonette » appartenant la famille Delattre permet de donner du travail à tous et leur permet de vivre. Elle occupe en effet environ 180 ouvriers, la plupart tissant chez eux. Il existe un métier à tisser dans presque toutes les maisons mais les produits sont teints et apprêtés dans l'établissement.
Cette école s'avère vite trop petite.
En 1843, l'école a déjà besoin de réparations et son mobilier, insuffisant, est en mauvais état. Une somme de 50 F est votée pour les réparations et « l'achat d'objets mobiliers. »
En 1844, sur demande de l'inspecteur, il est décidé de construire une cave. En effet, l'instituteur qui fabrique lui-même son cidre, l'entrepose dans la salle de classe, ce qui a pour effet d'incommoder les élèves et d'occuper de la place. Cette cave, qui existait encore en 1990, est donc construite l'extrémité nord de la maison en lui ajoutant un petit appentis.
L'année suivante, en 1845, lors de sa réunion du 6 avril, le Conseil Municipal émet un avis favorable la nomination de M. Fleury Gérard comme instituteur communal en remplacement de M. Jean-Baptiste Princet « appelé à d'autres fonctions. »M. Fleury y demeurera jusqu'à la date de son décès en novembre 1873 consécutif à un acte de bravoure et de générosité accompli dans la commune lors d'importantes inondations.
Cinq ans plus tard, (nous sommes alors sous la seconde République et le Président est Louis-Napoléon Bonaparte), le pavage de l'école « en briques à plat » est enfin décidé. Il en coûtera à la commune la somme de 29.15 F.
Construction d'une mairie.
Le 9 mars 1851, (nous sommes encore sous la seconde République, jusqu'au coup d'état du 2 décembre) le Conseil décide de faire construire une maison commune (mairie). Le Maire qui est toujours Jean-François Delattre, en présente les plans et le devis qui se monte la somme de 754.25 F. Cette mairie existe encore de nos jours et appartient M. Grenon. Il est précisé dans la délibération que « cette maison commune sera bâtie l'extrémité du jardin de l'instituteur, sur la place publique attenante. » L'école ne possède donc pas de cour, l'espace entre l'école et la mairie étant occupé par un jardin.
Proposition alléchante,... mais rejetée...
Le 18 juillet 1858, (Napoléon III est alors empereur depuis sept ans) le Conseil Municipal se réunit pour discuter de la proposition de M. Alfred Delattre, frère du Maire, de doter à ses frais la commune d'une école de filles avec logement et de prendre en charge le traitement de l'institutrice. Le Conseil, contre toute attente, et en dépit de toute logique, alors qu'il ne cesse de se lamenter au gré de ses délibérations, remercie M. Alfred Delattre de son offre généreuse parce qu'il la trouve tout bonnement insuffisante, les ressources de la commune étant nulles et les frais d'entretien promettant d'être trop importants. Il faut croire que le proverbe fameux « Mieux vaut tenir que courir » a dû échapper la sagacité de ces édiles avisés.
On hésite cependant...
Le Conseil Municipal demande pourtant à M. Delattre de « fournir un plan de la construction qu'il se propose de donner afin qu'il puisse s'assurer que ce logement sera convenable et suffisant pour l'école et la sœur. »Ceci laisse entendre qu'il devait exister une école parallèle tenue par une sœur et peut-être réservée aux filles. ??? Le Conseil demande que le devis comprenne les murs de clôtures, les bâtiments accessoires, le mobilier de l'école et « même celui de l'institutrice s'il en faut un. »Mais le même Conseil Municipal s'empresse d'ajouter qu'il ne pourra bien sûr en aucun cas « participer en rien à ces dépenses » et qu'il regrette d'être obligé « d'affecter à cette construction un terrain communal » qu'il se proposait de mettre en vente pour payer d'autres dépenses.
Surprise de M. le Préfet! On le serait à moins...
Le 6 février 1859, le Conseil Municipal est nouveau réuni pour le même motif. Une lettre du Sous- Préfet portée à la connaissance de ses membres déclare: « Monsieur le Préfet de la Somme est surpris de voir que le Conseil Municipal refuse l'offre généreuse de M. Alfred Delattre de bâtir ses frais une école communale de filles avec logement pour l'institutrice et de donner une somme de 4000.00 F, laquelle placée en rente sur l'état donnerait un revenu de 200.00 F qui, joint à une somme de 150.00 F, produit de la rétribution scolaire, formerait un total de 350.00 F pour lui servir de traitement. »
Réponse du Conseil qui n'en démord pas...
Nous vous laissons juges de cette réponse: « M. le préfet a commis une erreur en disant que le traitement de l'institutrice pourrait s'élever 350.00 F. »
Et il lui présente ses observations:
1) La somme de 4000 F ne produira que 180 F au cours actuel.
2) La rétribution scolaire ne produira que 40 F (actuellement cette rétribution produit 120 F mais il y a 2/3 de garçons contre 1/3 de filles) et 11 F sont à déduire pour le percepteur.
3) Le percepteur, pour la conversion des 4000 F en rente sur l'état prendra 200 F et il faudra encore prévoir 800 F de matériel pour l'instituteur et son école, ce qui ramène le traitement de l'institutrice à 180 F.
4) L'institutrice ne pourra accepter un traitement si minime.
5) La commune ne peut aider M. Alfred Delattre dans son œuvre, n'ayant aucune ressource.
6) On ne peut même pas voter un impôt extraordinaire, la commune tant déjà imposée extraordinairement jusqu’en 1864 pour des réparations d'un montant de 6000 F au presbytère.
7) « Qu'il y aurait ingratitude inqualifiable de la part du Conseil s'il laissait ignorer à M. Alfred Delattre que ses dons seraient en argent perdu puisqu'on ne trouverait pas d'instituteur qui acceptât un traitement de 180 F. Néanmoins, si Monsieur le Préfet trouve le moyen d'apurer un traitement suffisant l'instituteur sans charger la commune, le Conseil consent à céder un terrain communal pour la construction de l'école projetée. Il y en a un en face du presbytère, plus grand, et qui permettrait un jardin à l'instituteur.
Et de rajouter: « Quant au terrain demandé par M. Alfred Delattre, il est effectivement, comme le dit M. le Préfet, de peu de valeur; mais le Conseil croit qu'il vaudra à la commune une somme de 2056 F qui viendrait fort à propos pour payer une dette contractée en dépense supplémentaire et imprévue faite pour la construction des murs du presbytère et la réparation de l'église; on ne peut donc en disposer pour une école de filles'' !!!
Loi de 1867 sur l'instruction primaire.
Le 13 novembre 1867, (Le Second Empire approche de sa fin) le Maire donne connaissance au Conseil de la lettre de Monsieur le Préfet de la Somme pour l'exécution de la loi Duruy du 10 avril 1867 sur l'instruction primaire concernant la fixation du nombre d'écoles par commune (elle impose l'ouverture d'une école de filles aux communes de plus de 500 habitants), le traitement des instituteurs, la gratuité dans les écoles...
Le Conseil Municipal décide que l'école existante peut suffire compte tenu de la constante diminution de la population, (la commune a perdu plus de 70 habitants depuis 1836) et qu'il n'y a pas lieu d'établir une école au Bocquet qui ne compte qu'une dizaine de familles, mais aussi que la commune de Ramburelles qui est en partie composée d'ouvriers et n'ayant pas de revenus « doit être place en première ligne parmi les communes qui seraient favorisées par l'instruction gratuite. »
Le projet de construction d'une école neuve est définitivement enterré.
Période de calme plat...
Il n'est plus du tout question, dans les délibérations de l'assemblée communale, de l'école jusqu'au 11 décembre 1868 où la commune n'ayant aucun fonds disponible demande un secours de 45 F au Préfet pour l'achat l'instituteur du bureau « qu'il réclame depuis si longtemps. »
Le 9 juin 1869, une somme de 65 F est votée pour effectuer des réparations la façade de l'école qui est « exposée au battage de la pluie et sensiblement dégradée''.
Le 23 février 1871, (nous sommes alors sous la IIIème République) il est décidé de faire réparer les haies du jardin de l'école qui sont en très mauvais état.
Dans une délibération du 10 juillet 1872, le Conseil Municipal de Ramburelles, considérant qu'il est sans ressources, (le même prétexte étant repris de façon systématique dans toutes les délibérations qui ont pour objet une dépense, si minime soit-elle) demande M. le Préfet de bien vouloir accorder la commune un secours de 50 F pour l'achat du matériel nécessaire l'enseignement du système métrique et de cartes murales pour l'enseignement de la géographie.
Projet d'agrandissement de l'école existante.
Le six avril 1874, Gérard Fleury qui a été instituteur dans la commune pendant 33 années est décédé depuis six mois. Aucune allusion n'est faite dans le registre et pourtant, l'estime qu'on lui portait était hors du commun. Le Conseil décide d'élever un étage en charpente d'une longueur de 8.35 mètres sur la partie du milieu afin de créer trois nouvelles pièces au logement de l'instituteur. Il est demandé que le devis présenté par le Maire soit revu et plus détaillé. Une somme de 1200.00 F est toutefois vote pour la réalisation des travaux. Il est également décidé de créer deux latrines et de clore le terrain situ devant l'école pour qu'il serve de cour de récréation. 275.00 F sont votés cet effet.
L'agrandissement se fait urgent... mais ne se fait pas.
Le 10 mai 1877, l'agrandissement du logement de l'école se faisant pressant du fait du mariage de l'instituteur, on décide d'exécuter les travaux prévus en 1874, mais on s'aperçoit que le bâtiment ne supportera pas un étage et que celui-ci pourrait bien risquer de l'écraser.
Une école neuve s'impose.
On prend donc la décision de construire une école neuve dans un autre endroit où il y aura suffisamment de place pour créer une cour et un jardin. Le choix du Conseil s'arrête sur un terrain triangulaire situé face au presbytère et qui appartient la commune. Il est donc décidé de « faire bâtir l'école entre cour et jardin, de lui donner 18 mètres de long sur 7 mètres de large, de ne construire qu'un rez-de-chaussée suffisamment élevé pour que cette école ait assez d'aspect extérieurement, de surélever ce rez-de-chaussée d'un frontispice d'environ deux mètres au point milieu du bâtiment, lequel pourrait être utilisé à l'intérieur pour faire une grande chambre mansardée, de faire au rez-de-chaussée un vestibule, une cuisine, une salle manger et deux chambres. Ce projet ne semble pas très réaliste si l'on en juge par les pièces qui ont été réellement créées au rez-de-chaussée, c'est-à-dire le vestibule, la salle manger, la cuisine et surtout la salle de classe qui semble totalement absente du projet. C’est pour le moins curieux quand on sait que c’est d’une école qu’il s’agit. On fixe la hauteur du bâtiment à la corniche à six mètres.
C'est décidé. On construit!
Le 31 août 1877, le Conseil approuve les plans, devis et cahier des charges. La dépense s'élèvera à 11161.99 F selon M. Dingeon, architecte à Abbeville qui a été chargé de la préparation de ces documents.
Le 25 mai 1878, on décide que l'instituteur ne remplira plus les fonctions de chantre et on lui alloue une indemnité de 75 F pour compensation de ce manque à gagner avant de passer au point fort de l'ordre du jour: la construction de l'école.
Le financement est élaboré, mais des pièces concernant une vente d'arbres dont le produit doit servir à financer l'école ont été égarées et on ne peut donc l'arrêter avec exactitude. On apprend qu'une subvention de 5000.00 F a été accordée à la commune par le Département sur pression de M. Jean-François Delattre, ancien Maire de Ramburelles et Conseiller Général du Canton de Gamaches. La somme manquante sera comblée par création d'un impôt extraordinaire. La mise en adjudication est fixée au 11 mai 1879 et on décide de vendre au plus vite, pour ne pas retarder les travaux, les arbres qui se trouvent sur le terrain où doit avoir lieu la construction.
Les travaux sont en cours... et surveillés de près.
Dans une délibération du 11 juillet 1879, on apprend que la « grand'mare » sise au centre du village avançait dans le terrain qui devait servir de jardin puisqu'on a dû en reboucher une partie afin de donner au jardin une douzaine de mètres de longueur et que le terrain de la cour serait « abaissé en pente douce depuis la base de la maison jusqu'au niveau du chemin vis-à-vis la porte du presbytère''. Le jardin devait donc se trouver au nord de la construction et la cour au sud. Les choses ont, par la suite, changé, puisque le jardin est aujourd'hui exposé au sud, et ont donc été inversées, pour cause d'ensoleillement, sans doute...
Le 3 août 1879, les travaux sont commencés. Le Conseil désigne MM. Léonard Pinguet et émilien Manier pour les surveiller.
Changement au programme: on installe la Mairie au 1er étage de l'école.
Le 11 novembre 1879, les travaux sont déjà bien avancés puisqu'on s'aperçoit que « le logement de l'instituteur est trop important au premier étage. En effet, cet étage se compose de six chambres dont quatre grandes. De plus, le plan de l'architecte comportant un fronton assez élevé, l'instituteur pourrait encore au besoin avoir deux très grandes chambres sous ce fronton qui se répète sur les deux faces et forme pour ainsi dire un second étage. » M. le Maire propose donc de supprimer deux grandes chambres au premier étage l'extrémité est et d'y installer la mairie, ajoutant que cela serait « plus pratique pour l'instituteur chargé du greffe de la mairie et plus sain pour les archives communales » alors exposées l'humidité.
En cette année 1880, Anatole Crépin prend la relève de Joseph Leulliot qui n'est resté qu'une année comme instituteur de la commune. Il le sera jusqu'en 1884.
Construction d'une tourelle pour accéder la Mairie.
On réalise alors, rien n'étant prévu à l'intérieur, qu'il suffirait de construire une petite tourelle l'extérieur, à l'est du bâtiment, pour y accéder et par la même occasion, cela ferait un bâtiment communal de moins à entretenir. Un devis est présenté pour la tourelle, il se monte à 651.00 F. Mais on décide de ne la construire, au même titre d'ailleurs que les dépendances, que lorsque l'ancienne école et l'ancienne mairie auront été vendues aux enchères, d'énormes dépenses ayant déjà été engagées pour la construction de l'école.
L'école est enfin opérationnelle.
Le 13 février 1881, le logement de l'instituteur doit être habitable puisqu'une délibération de cette date dit que « la maison qui sert aujourd'hui de local l'instituteur n'est plus utile par suite de la construction d'une école et d'un logement d'instituteur. » Il est donc décidé de la mettre en vente en même temps que l'ancienne mairie pour construire avec le produit de cette vente une buanderie et un bûcher ainsi qu'une clôture au jardin et la cour de l'école neuve. Cette vente a lieu le 6 juin 1881 et produit la somme de 2025.00 F. C'est jean-Baptiste Loyer habitant de Ramburelles qui s'en porte acquéreur. A cette date, l'instituteur est donc dans son nouveau logement et les élèves dans leur nouvelle salle de classe. L'école actuelle fête donc ses 122 ans en cette année 2003.
Dépendances et clôtures.
A la suite de cette vente, un devis est donc présenté pour la construction des murs de clôture, devant l'école, avec grille dessus (1058.32 F), de la tourelle de la mairie (mais elle n'est pas encore construite, on attend la vente) la buanderie (215.56 F), de l'école aux lieux d'aisances, avec porte cochère en fer (365.80 F), mais aussi d'une buanderie avec un four et d'un bûcher (1044.62 F). Le devis d'un montant total de 2684.30 F est accepté ainsi que les plans.
Dernières retouches.
Une délibération du 11 décembre 1881 nous apprend que le coût total de la construction de l'école a été de 14415.00 F, le devis initial a donc été largement dépassé. Les factures tant réglées, l'école peut donc être considérée comme terminée. Le logement de l'instituteur sera tapissé par décision du Conseil en date du 12 février 1882. Cette même année, les finitions seront exécutées dans la Mairie (armoires, plancher,...) par M. Mabille menuisier à Ramburelles. Il sera également procédé à la vente du matériel de l'ancienne école (tables, bancs, tableaux...)
L'achèvement de l'école coïncide donc peu de choses près avec les lois de Jules Ferry de 1881 et 1882 qui rendent l'enseignement obligatoire jusqu'à 13 ans, gratuit, mais seulement pour le maître et pas pour les fournitures et laïque, la journée du jeudi étant réservée pour l'exercice de la religion.
Fusils de bois du bataillon scolaire.
Lors de la réunion du 11 novembre 1883, il est décidé d'acquérir un poêle pour la Mairie, le choix se porte sur une Cheminée Prussienne. En même temps, on décide de rehausser l'estrade de la salle de classe afin de faciliter la surveillance et d'installer un râtelier destin recevoir les fusils de bois du bataillon scolaire. On se trouvait alors entre deux guerres et un fort sentiment de revanche se faisait sentir jusque dans les écoles.
En 1884, Albert Montigny remplace Anatole Crépin pour deux années.
Le 21 juin 1885, les travaux de la tourelle d'accès à la Mairie sont terminés. Le Conseil demande M. le Préfet d'en approuver le décompte.
Installation d'une horloge, parachèvement de l'ouvrage.
Le 18 mai 1886, il est décidé d'installer une horloge au sommet du toit de l'école. Elle coûtera 1200.00 F et sera financée par une imposition extraordinaire et une subvention départementale de 600.00 F.
Firmin Carpentier remplace Albert Montigny et restera quatre ans. Le logement qui n'a pas été habité pendant les deux années où a exercé son prédécesseur, a besoin de réparations. Celles-ci se monteront à 130.00 F
En 1889, à l'occasion du centenaire de la révolution, le bâtiment sera pavoisé et illuminé.
La même année, trois paires de persiennes sont installées à la maison d'école et au logement et deux armoires sont fabriquées.
En 1890, Joseph Duvauchelle prend le relais de Firmin Carpentier pour six années. Les murs de l'école ont déjà besoin de réparations après l'hiver rigoureux de 1890-1891.
Décès de Delattre Aîné, Maire.
Le 8 mars 1893 survient le décès de Delattre Aîné, Maire de la Commune et Conseiller Général du Canton de Gamaches de 1871 à 1893. Il sera remplacé par Gaëtan de Saint-Germain lors de la réunion du 7 mai 1893.
Trois ans plus tard, en 1896, Joseph Duvauchelle laisse la place d'instituteur à Octave Noël qui demeurera Ramburelles jusqu'en 1914. De la guerre, on n'en parle pas, pas le moindre mot dans le registre des délibérations à ce sujet. Mais on constate que la session d'août du Conseil Municipal a été annulée, sans qu'aucun motif ne soit indiqué.
De la guerre 14-18... Pas un mot!
En 1914, c'est René Niquet qui devient instituteur dans la commune, il sera remplacé en 1922 par Maurice Poidevin dont la carrière dans la commune se prolongera jusqu'en 1941. A son arrivée, on répare l'horloge. C'est aussi cette année-là que le téléphone fait son apparition dans la Commune, en attendant l'électrification dont le projet prend naissance en 1926.
L'électricité arrive à l'école.
En 1929, Albert Coquelin devient Maire et on électrifie la classe et le logement. On ne trouve dans le registre aucune allusion l'école jusqu'en 1941, date laquelle Raymond Ternisien remplace Maurice Poidevin.
En 1942, suite au décès du Maire, un arrêté du Préfet de la Somme délègue M. Ducrocq Daniel, adjoint au Maire, pour remplir les fonctions de Maire de la Commune.
En 1943, un crédit de 540.00 F est voté pour l'inspection médicale l'école. L'année suivante, un constat d'huissier est dressé au sujet des dégâts causés l'école et au logement par les troupes allemandes d'occupation pour la récupération éventuelle de dommages de guerre. En 1945, l'installation électrique est remise en état, des travaux de blanchissage ont lieu dans la classe et la peinture de la cuisine du logement est remise à neuf. En 1947, on décide de construire une citerne l'école, il faudra attendre 1953 pour que celle-ci soit réalisée.
Cette mme année 1947, Simon Denel devient Maire et effectuera un mandat de six années. Un nouveau blanchissage de la classe est programmé et on décide d'acheter un tableau et des cartes de géographie. Trois ans plus tard, c'est l'horloge de l'école qui est réparée.
Suppression de l'emploi de maîtresse de travaux l'aiguille.
En 1950, Raymond Ternisien quitte la commune et est remplacé par Françoise Morel pour deux années. En 1951, la chemine de l'école devenue dangereuse pour les enfants est réparée, on fait l'acquisition de stores pour protéger la classe du soleil, on répare la cuisine du logement et on supprime l'emploi de maîtresse de travaux l'aiguille devenu inutile du fait que c'est désormais une maîtresse qui a la charge de l'école.
Motion en faveur de l'école Laïque.
C'est aussi cette année-là, le 28 novembre, que le Conseil Municipal vote une motion en faveur de l'école Publique l'unanimité des présents. En voici le texte: « Le Conseil Municipal, fidèle aux principes contenus dans le préambule de la Constitution de la IVème République, conscient de la gravit du péril qui menace l'école Publique, et résolu la défendre, rappelle que la laïcité c'est l'union des Français et des Françaises dans l'oubli des haines d'hier, dans l'amour de la liberté, dans les joies de la fraternité, que l'école Laque, c'est l'école du Peuple, ouverte tous, respectueuse des croyances et des opinions, qu'elle n'est ni celle d'un parti, ni celle d'une tendance, ni celle d'une faction. Face à cette entreprise de division, le Conseil Municipal affirme son attachement l'œuvre scolaire, déclare qu'avec l'argent demandé à tous on ne peut subventionner que les écoles ouvertes à tous et, en conséquence, demande au parlement de refuser toute subvention publique directe ou indirecte aux écoles et aux œuvres privées. »
Renouvellement du matériel d'enseignement.
En 1952, Jean Bultel remplace Françoise Morel pour deux années. Il a fallu attendre cette année-là pour que l'on décide de faire effectuer par le garde-champêtre, deux fois par semaine, le balayage de la classe qui était jusqu'alors assuré par les élèves eux-mêmes. Lors de cette séance du 29 octobre 1952, on décide également l'achat de compendiums métrique et scientifique, de cartes de géographie (le paysage avait, il est vrai, quelque peu changé depuis la dernière guerre), de tableaux d'histoire et de vocabulaire, mais aussi, grande nouveauté, d'un appareil de projection fixe. En 1953, on décide de réparer la toiture du bâtiment qui se trouve fort endommagée. On procède aussi au rechargement de la cour de l'école devenue dangereuse pour les enfants et son cylindrage.
Amélioration des conditions de vie l'école.
Lors de la séance du 7 mai 1953, Fernand Bacouël est élu Maire, en remplacement de Simon Denel. Face aux conditions d'hygiène déplorables, on décide de construire dans la cour la citerne dont le projet remonte plusieurs années et une pompe est acquise pour en extraire l'eau. On installe dans la classe un « calorifère » neuf, le précédent se trouvant en très mauvais état. On répare la cheminée de la Mairie menaçant ruine, ainsi que les WC de l'école qu'on aménage. Les peintures et la tapisserie de la mairie sont refaites à neuf ainsi que la peinture des grilles de la cour de l'école et du jardin. Une tapisserie neuve est posée dans le logement de l'école et un tableau à trois volets dans la classe. En 1954, c'est Pierre Macquet qui remplace Jean Bultel. Il demeurera Ramburelles pendant dix années.
Construction d'un préau.
En 1956, c'est Gaston Bacouël qui devient maire de la Commune, prenant ainsi la succession de son père décédé en cours de mandat. Dans les années qui suivent, on continue améliorer le sort de l'école. Un mur tombant en ruine est reconstruit devant l'école. On projette de construire un préau. Le Comité Départemental des Constructions Scolaires émet un avis favorable. On construit donc le préau et on le prolonge par un mur de clôture le séparant de la mare, après en avoir profité pour agrandir la cour par le rebouchage d'une partie de la mare. Cette mare sera d'ailleurs, par la suite, totalement comblée et on y aménagera une pelouse. Elle deviendra par la suite la Place du 8 Mai 1945. En 1964, Adolphe Tratz remplace Pierre Macquet et restera pendant 15 ans à Ramburelles.
Réfection des façades sud et ouest.
Lors de sa session du 13 octobre 1967, le Conseil décide d'entreprendre la réfection des façades sud et ouest de l'école, de remplacer le plancher de la classe par un carrelage et de repeindre la salle de classe. La dépense est couverte par un emprunt auprès de la Caisse d'épargne et une subvention départementale de 70%.
Projet de terrain de sport.
En 1972, le samedi après-midi tant libéré, le congé du mercredi remplace celui du jeudi afin de mieux équilibrer la semaine scolaire. Un projet de terrain de sport est en gestation. Il se situerait sur l'ancienne mare, juste côté de l'école et comprendrait divers terrains ainsi qu'une piste cendrée. Mais en 1973, la nécessité d'implanter une classe mobile, le nombre des élèves ayant subi une importante augmentation, rend ce projet caduc. Une porte est perce dans le mur, côté du préau, afin de permettre un accès direct cette classe depuis la cour. Un projet de réfection des W.C. voit également le jour mais ne parviendra se réaliser qu'après maintes et maintes péripéties. Dans un premier temps, en septembre 1973, c'est Mme Magnier qui occupera cette classe, puis elle sera remplacée par Gilles Loubat. Cette classe ne restera ouverte que deux années, jusqu'à la création d'un Regroupement Pédagogique avec les Communes de Biencourt, Framicourt et Le Translay.
Regroupement Pédagogique.
En 1974, il est décidé de couler une chape en béton dans le préau qui était auparavant gravillonné comme le reste de la cour. Il est aussi question de restaurer les façades nord et est de la même manière que les deux autres, mais ce projet ne verra jamais le jour. Ces deux façades sont encore aujourd'hui dans le même état.
C'est cette même année 1974 que naît l'ide de créer un Regroupement Pédagogique avec les trois communes précitées, mais aussi celle de Cerisy-Buleux qui, après réflexion, décidera de ne pas y adhérer, le trajet devant se rallonger considérablement du fait de son rattachement au projet.
Le Regroupement se concrétise l'année suivante, à la rentrée de septembre 1975. La seconde classe de l'école de Ramburelles, que le Conseil Municipal a consenti à laisser fermer, est remplacée par celle de Biencourt qui se trouvait alors fermée depuis de nombreuses années par manque d'effectifs.
Une étude pour l'installation du chauffage central à l'école, à la mairie et au logement est effectuée et celui-ci sera installé en 1975, donc très rapidement. La même année, les W.C. sont enfin réalisés après avoir rasé les précédents. Il est à nouveau question de la réfection de la façade nord, mais le projet est de nouveau abandonné.
Terrain de sport.
La classe mobile étant fermée, le projet de terrain de sport remonte à la surface. Il s'agit de construire sur l'emplacement de l'ancienne mare jouxtant la cour de l'école un terrain destiné à la pratique du hand-ball, du basket-ball, du volley-ball, du mini-football, du tennis, de la course pied... Ce terrain serait, pour des raisons de sécurité, entouré d'un grillage d'une hauteur suffisante. Mais comme l'heure est au regroupement, il est décidé de demander une participation de principe aux trois autres communes. Il s'agirait pour elles de rembourser chacune une part des intérêts de l'emprunt nécessaire la réalisation. Cela devait représenter à l'époque une somme de 150.00 F pour les deux communes d'une centaine d'habitants et 300.00 F pour les deux autres qui en comptaient le double, somme donc tout fait minime et symbolique. La commune de Ramburelles se proposait quant elle de rembourser le capital, ce qui évidemment, n'avait rien de comparable. La réponse négative de deux communes sur trois condamne définitivement ce projet. Tant pis pour les enfants!
Centre aéré.
En 1977, grâce la participation des instituteurs du Regroupement et aux subventions des communes, un centre aéré est créé à Ramburelles. Il accueille plus de soixante enfants du regroupement pendant plusieurs années, mais finira par fermer ses portes en 1984, compte-tenu de la diminution des effectifs de l'école, mais aussi pour des raisons financières, les subventions ne suffisant plus et la participation demande aux parents n'étant pas indéfiniment extensible. Il est à nouveau question du terrain de sport, mais pour constater que la tentative de convaincre les autres communes a échoué et décider d'enterrer définitivement le projet.
Stade.
En 1979, Gérard Quer remplace Adolphe Tratz, mais ne reste que deux ans. En 1980, un terrain de football avec vestiaires est créé, route d'Oisemont. Il servira également de terrain de sport pour les élèves de l'école. Il est à noter que les vestiaires, tout comme le terrain d'ailleurs, sont l'œuvre des joueurs et des dirigeants de l'équipe locale qui ont travaillé bénévolement à leur réalisation. Cette mme année, deux volets sont installés aux fenêtres des chambres du logement de fonction.
Goudronnage de la cour de l'école.
En septembre 1981, Jack Bacouël prend la succession de Gérard Quer la tête de l'école de Ramburelles et dans le même temps, la responsabilité du Regroupement Pédagogique. Un projet de goudronnage de la cour de l'école est lancé. Il sera réalisé pendant les vacances d'été en 1985 et reviendra 47440.00 F, l'aide du Département se montant 8125.00 F viendra en déduction. Des buts de hand-ball et mini-football ainsi que des panneaux de basket y sont installés et des terrains tracés. En 1983, deux autres volets sont posés aux fenêtres de la cuisine et du salon du logement. Des travaux de peintures sont exécutés dans la classe. En 1984, un grenier est créé dans le préau. L'année suivante, M. Courtois, horloger Oisemont est chargé de réparer l'horloge de l'école dont de nombreuses pièces sont usées. D'autres volets sont installés à la fenêtre de la salle de bains et aux deux portes du logement. C'est alors que se profile à l'horizon, la baisse des effectifs s'amplifiant inexorablement, une fermeture de classe. Deux écoles sont menacées, c'est finalement celle de Framicourt qui sera fermée en septembre 1987.
Informatisation.
Lors de sa réunion du 28 novembre 1985, le Conseil Municipal accepte la dotation du « Plan Informatique pour Tous » qui consiste en un micro-ordinateur TO7-7O, un lecteur de cassettes et un cran TV. A cette époque, l'école, par l'intermédiaire de la Coopérative Scolaire était déjà équipée de deux TO7 depuis 1982. Les TO7-7O ont aujourd’hui complètement disparu, faisant figure d’antiquités. La mairie a acquis un P.C. (personal computer) sur les dix-neuf actuels, trois sont la propriété du maître de la classe qui, pour sa part, en a offert quatre neufs qui ont également servi à la mairie. Les onze autres ont été acquis par la coopérative scolaire Trois imprimantes et un scanner complètent cet équipement et ont permis à diverses reprises l'édition du journal scolaire et d'une somme importante de documents pour l'école. Ils servent une fois par semaine, dans le cadre du décloisonnement avec l'école de Biencourt, à initier les enfants l'informatique sans laquelle rien ne semble plus devoir fonctionner. Ils sont aussi utilisés quotidiennement pour apporter un soutien aux élèves en difficulté ainsi qu'à ceux qui le sont moins.
Fermeture de l'école de Framicourt.
En 1986, il est décidé, sur proposition de M. Roger Seigneur, de pourvoir en volets toutes les portes et fenêtres de la classe, de la Mairie et du logement qui n'en ont pas encore t dotées. On refait aussi à neuf le trottoir longeant la façade nord de la classe et on répare la toiture de la classe mobile qui est en piteux état. L'année suivante, malgré les protestations véhémentes de l'ensemble des communes du Regroupement, l'école de Framicourt est ferme par décision de l'Inspection Académique. Le logement est loué et la classe, désaffectée, sert de salle des fêtes et de salle de réunions.
Construction d'une mezzanine et d'un garage.
En décembre 1988, le Conseil étudie le projet de construction d'un garage le long du préau, il sera réalisé l'année suivante par des Conseillers municipaux bénévoles. En 1989, une nouvelle municipalité remplace la précédente et c'est Michel Dubus qui devient Maire. Il est décidé de construire une mezzanine dans la classe, celle-ci devenant trop exiguë compte-tenu du nombre d'ordinateurs qui s'y trouvent et d'un emplacement nécessaire pour le matériel vidéo qui est venu s'y ajouter. C'est M. Pinguet, menuisier Oisemont qui est choisi par le Conseil pour la construire. Ce sera chose faite pendant les vacances d'été de 1990. C'est cette même année 1989, le 17 novembre précisément, que l'on a la tristesse de devoir abattre le tilleul âgé de 236 ans planté sous Louis XV et qui se trouvait à la pointe sud du jardin de l'école, face à l'église du village, juste devant le puits.
Rénovation de la toiture de l'école-mairie.
Le 30 novembre 1990, le Conseil décide de remettre neuf la toiture du bâtiment qui se trouve dans un état déplorable, des fuites apparaissant continuellement dans celle-ci au fur et mesure des réparations successives. Cette réfection interviendra pendant l'été 1992 après que deux chambres mansardées et une salle de bains supplémentaires aient été créées dans le grenier pendant l'été précédent. C'est aussi en 1992 que le photocopieur de l'école, hors d'usage, sera remplacé par un neuf.
Menace de suppression de classe dans le Regroupement.
Fin 1992, l'étude des statistiques faisant apparaître une nouvelle baisse des effectifs, une menace de fermeture se fait jour. Il est donc décidé d'accueillir à l'école maternelle du Translay les enfants partir de l'âge de deux ans. Pour ce faire, une salle de repos devient indispensable. Une réunion du Conseil d'école élargie aux Maires et aux deux adjoints de chaque commune a lieu et l'unanimité se fait sur l'installation de cette salle de repos dans le logement de l'école du Translay devenu vacant. Par la suite, les Conseils Municipaux concernés donnent leur accord à cette proposition et un bail est signé entre les quatre communes qui contribueront part égale aux frais de location et aux charges inhérentes.
électrification de l'horloge et de la cloche de l'école.
Dernière opération en date, l'électrification de la cloche et de l'horloge de l'école a été réalisée le 2 mars 1993 par l'entreprise Mamias. Reste à installer, comme il l'a été décidé par le Conseil Municipal, un éclairage destiné à rendre visibles les cadrans de nuit.
En 1999, l’agrandissement de l’école devenant indispensable, le Conseil Municipal décide la construction d’une extension, communément appelée véranda, qui comprendra une réserve à matériel et une pièce destinée à abriter la « Bibliothèque Centre Documentaire » et un « Coin écoute ».
Depuis le 11 Novembre 2000, l’école a pris le nom d’« école Arthur Delattre » en mémoire du Maire et Conseiller Général qui la fit construire.
De quoi l'avenir sera-t-il fait?
Il ne faut pas oublier, en effet, qu'une école est l'âme du village et qu'un village sans école est un village qui se meurt. Peut-être faudra-t-il envisager d'autres solutions. Cantine et garderie ont donc été mises en place, elles ne feront sans doute que retarder l'échéance, mais ce sera toujours cela de gagné. On parle aujourd’hui beaucoup de regroupement pédagogique concentré, c’est-à-dire de la construction d’une nouvelle école qui accueillerait les enfants de plusieurs villages associés pour sa construction. Cette solution ne fait, pour le moment, pas l’unanimité, compte tenu des sommes que cela représente…
Ce travail a été réalisé par les élèves de l'école de Ramburelles aidés de leur Maître en mars 1993 puis complété et remis à jour en novembre 2002.
Cahier de doléances de Ramburelles.
Discours prononcé en hommage à Gérard Amici Fleury.
CAHIER DE DOLEANCES DE RAMBURELLES
Conformément la tradition des états-Généraux, les élections des députés s'accompagnaient de la rédaction des cahiers de doléances. Au début de 1789, sur la demande même du roi, la parole fut donnée aux Français. Les électeurs des futurs états-Généraux furent invités formuler leurs vœux et revendications dans des « cahiers » par règlement royal du 24 janvier 1789. Ces cahiers devaient « dénoncer les abus et proposer des réformes. »
Vous trouverez ci-dessous la transcription intégrale du Cahier de Doléances de Ramburelles rédigé le 22 mars 1789 et intitulé « Cahier de plaintes et doléances, remontrances de la municipalitée et communauté de la paroisse de Ramburelles »:
IMPOSITIONS: Lataille, l'accessoires, la capitation, l'impôt de la corvée et les vingtièmes absorbent au moins le tiers des revenus de campaignes. Comment le peuples peut-ils jamais y subvenir?
AIDES, GABELLE ET DROIT DES FERME: Point nom plus odieux aux yeux de la nation que celui de gabelle. Le monopolle d'une troupe de fainéant, vendus à l'injustice, est affreux et très préjudiciables aux intérest du souverin, et à celui de cest peuples. Les droit d'aides, enfens de la barbarie, notament le droit de gros manquant, créé depuis quinze à dix-huit ans, font d'une année d'abondance une année de disette et de calamitée et provoque le regrest, du propriétaire sur les plantations qu'il a fait dans son patrimoine, puisque dans la circonstance actuelle, le droit l'emporte presque sur la valeurs de la chose. Personne n'ignore l'énormitée de ce droit porté à son comble, surtous dans cette province, où chaque commis se fait une loy personnelle. EXTINCTION DES EXEMPTIONS ET PRIVILèGES: Les biens de la noblesses et du clergés ne doivent point être affranchies des impositions ; mais malheureusement, jusqu'alors, l'oppression a triomphé de l'équittée et de la raison.
RéUNION DES COMMUNAUTé: On ne peut prononcer l'inutilitée des religieux, ni par conséquent leur suppressions, mais leurs réunion pour les biens de l'état et de la religions. Quarante moine sont épart dans dix maison religieuses, dont la dotte se monte à un million. rassembler-les dans une seul, dotter-la de soixante mille livres ; neuf cent quarante mille donne du secour l'état, et cette saigné faites à propos guérira les malades, nous voulons dire qu'elle fera renêtre le bon ordre et l'esprit de la premierre institutions qui est peut-être trop souvent néglisé. UNITé DE L'IMPÔT: Dans la crise actuelle de l'état, il faut que tous les enfens d'un même père lui portent un secourt égal et proportionnée à leurs facultées. L'agriculteurs et l'artisans qui sonts le salut de la patrie n'en doivent pas être seul la victime.
MILICE: Le tirage de la milice, en temps de paix comme de guerre, est pour les campaigne un fléau alarment et dispendieux.
OBSERVATIONS SUR LA LéGISLATION: De tous temps, les plus célèbres écrivain se sont occupées de la législations sans que les campaigne en ait jamais ressentie aucun avantage. Aujourd'huy, elles touchent à ce moment heureux où la nations assemblée va ordonner que tous les rixes que chaques paroisse aura la douleur de voir nêtre dans son sain, y soient aussitôt totallement anéantie. les assemblée municipalle, revêtue de l'autoritée du prince, prononceront sans appel sur des disputes et sotise, sur les domages et intérest et d'autre suget de même importance, et les peuples ne seront point ruinée alors par des ciquanne injuste et ignorante.
OBSERVATIONS SUR L'ADMINIS TRATIONS: Plus de la moitié de nos impots, disent les peuples, ne parvienent point dans les coffres du Roy. Ainsy, pour obvier à un abus aussi cruelle qu'injuste, que toutes nos impositions, taille, accessoires, capitation, vingtièmes et corvée, toujours peyé et jamais exécutées, soient porté sur un même rolle, ramassé par un même officier, qui des ces main ou de celle de toutes les municipalitée, ils soient directement porté à un bureaux créé dans la capitalle de chaque province et que de la capitalle de chaque province ils soient égallement et directement versés dans le trésor royalle ; et peut-être plus de vingt millions de faux frais seront épargnée. Voila, dit le peuple, des moyens d'économie. Jusqu'alors, les ténèbres de l'injustice ont dérobé aux yeux du souverin l'oppression et les soufrance d'un peuples qu'il chérit. Mais dans cette heureuse conjoncture, une assemblée respectables et éclairé va porter le flanbeaux de la lumierre la plus pure jusqu'au pied du trône d'un père semsible et bienfaisant, et toutes la nations, dans un transport de reconnoissance, s'écrira d'une voix unanime: vive le Roy et les états-Généraux !
Tous les cahier rédigée en celui-cyi, le vingt-deux mars mil sept cent quatre-vingt-neuf ; et avons signée.
Signé: Bizet, Boinet, Caulier, jean Boulanger, François Pourvillain, Antoine Douin, Buée, Boullenger, Routier fils, Detuncq, Riquier sindic.
Comparants: Antoine Dabovalle, Jacques Bizet, Charles Pinguet, Jean-Baptiste Dumolin, Nicolas Bizet, Antoine Peltier, Clément Gallet, Nicolas Boullenger, Antoine Douin, Cosme Holville, Jean-François Rousselle, Jean Delhomelle, Pierre Boinet, François Dubois, Jean Caullier, François Pourvillain, Jean Boullenger, Jean Bizet, François Magnier.
DéPUTéS: Jean-Baptiste Detuncq, Louis Riquier sindic.
DISCOURS PRONONCé EN HOMMAGE à Amici FLEURY
LORS DE SON INHUMATION LE 4 NOVEMBRE 1873
Le silence et le recueillement devraient être ici les plus éloquents panégyristes de la mort, Messieurs. Quoi qu'il en soit, à la vue de cette tombe, si prématurément ouverte et que tant de légitime douleur entoure, je ne puis maîtriser l'élan de mon cœur, et je considère comme un pieux devoir de ne pas m'en séparer sans adresser un suprême et dernier adieu à celui qui fut notre ami, notre confrère, et que la sympathique bienveillance de ses collègues honora jusqu'à sa mort.
Ah! cher et malheureux ami, dans son affreux mystère, la mort a ses douceurs; tes souffrances sont passées et tes pleurs taris. Tu le savais, cette cruelle mort n'est un mal qu'autant que le devoir n'a pas été rempli. Sous ce rapport, qui mieux que toi possédait cette vertu sans faste et cette croyance solide qui fait supporter avec tant de résignation les maux et les souffrances d'ici bas. Ta foi a soutenu tes derniers moments. Heureux l'homme qui peut quitter cette terre avec d'aussi nobles sentiments! Aussi, je le dis, à ta gloire, cette pensée fut-elle ta suprême consolation.
Nous le savons tous, mes amis, l'homme avait été placé sur la Terre pour y être heureux, tout y charmait son existence et donnait sans effort satisfaction à ses besoins; ses aspirations étaient pures comme son cœur ; les douleurs, les maladies et la mort même devaient lui être inconnues; mais l'homme a perdu ses droits à tant de bonheur sur la terre; sa vie est subordonnée à un pénible travail pour aboutir à la mort, tristes conditions de l'existence humaine que le juste seul envisage avec le calme de l'espérance: tel est mort M. Fleury.
Instituteur depuis 28 ans dans la commune de Ramburelles, M. Gérard Fleury a eu dans ce pays ses jours heureux. Alors qu'au début de sa carrière, il avait la fraîcheur de la jeunesse, vous l'entouriez de vos faveurs, habitants de Ramburelles. Nous l'avons connu à l'œuvre et pu apprécier son dévouement tout paternel pour vos enfants confiés à ses soins. Maître intelligent et zélé sa vie toute entière écoulée ici lui a donné dans les mains pendant 28 ans la santé, l'éducation, le cœur et la vie de deux générations; nous savons, quoi qu'aient dit quelques esprits chagrins, jusqu'à quel point il a justifié la confiance des familles et comme sa conscience du devoir accompli était en repos. Combien de fois n'est-il pas venu dans ce champ de la mort, mêler l'expression de sa douleur à la vôtre en rendant un pieux hommage de regrets à tous ceux qui vous étaient chers. Oh! alors, comme sa voix mélodieuse si vantée, qui vibrait avec tant de charme dans vos cérémonies religieuses, semblait triste et plaintive! Mais ce ne sont pas les seuls titres que M. Fleury avait à votre connaissance, habitants de Ramburelles, pendant 28 ans aussi il a prêté à l'administration de cette commune, comme secrétaire de Mairie, le concours le plus dévoué, sa loyauté, son extrême obligeance et son honorabilité dans cette charge ont toujours été reconnues des administrateurs, je leur rends cette justice, que dans sa vieillesse anticipée, les égards ne lui ont pas manqué de ce côté
Mais, hélas! Messieurs, cette verte jeunesse s'est trop tôt éclipsée pour faire place à la cruelle maladie qui nous le ravit aujourd'hui dans toute la force de la vie, de l'intelligence et de l'activité à 48 ans! après 14 ans de souffrances inouïes. Si mes souvenirs sont fidèles, c'est encore le dévouement qui a tué si tôt cette nature si franche, si honnête, si bonne et si affable. N'est-ce pas dans l'inondation de Ramburelles, en 1859, et dans son zèle pour ses fonctions qu'il a contracté le germe de cette cruelle maladie? N'est-ce pas son amour du bien qui lui a suscité tant de souffrances et qui l'enlève aujourd'hui à la tendresse d'une vieille mère, de son intéressante famille et de ses amis, quand son existence était si précieuse pour tous. Ah! Messieurs, nous l'avons vu dans ses cruelles crises envisager avec calme, la mort en face, plaindre son trop malheureux sort et celui des siens, pardonner à l'ingratitude des hommes sans pitié qui abreuvaient d'amertume son reste d'existence; car, je le dis avec douleur, comme tous les hommes de bien, rien ici bas n'a manqué à son martyre: privations, souffrances, calomnies. Ah! cher ami, ta modeste vie si bien remplie était digne d'un meilleur sort; mais tu savais qu'ici bas, celui de la vertu, c'est d'être persécuté et que sa récompense se trouve dans une vie meilleure; là, on n'y dénigre pas les bienfaits, et les méchantes abeilles n'ont pas d'aiguillon. En quittant la tombe, reçois, cher ami, notre suprême adieu avec l'espoir de nous revoir un jour au ciel. Oui, adieu, mon cher Fleury, adieu pour tous tes confrères du canton de Gamaches, adieu surtout pour tous ceux qui t'ont tant aimé.
CHANTS D’ÉCOLE DE NOTRE ENFANCE
Discours prononcé par Jack Bacouël, directeur de l’école de Ramburelles, lors de l’inauguration de l’extension de l’école en l’an 2000 :
« Au nom de l’Ecole, au nom des élèves présents et à venir et en mon nom personnel, je dois d’abord remercier le Conseil Municipal de Ramburelles pour avoir construit cette extension à l’école qu’on appelle plus souvent véranda. Celle-ci a grandement facilité la vie de l’école en créant une salle supplémentaire qui a permis de créer une pièce pour le rangement du matériel et d’installer une Bibliothèque Centre Documentaire et un coin écoute dans la partie commune au logement et à l’école, mais aussi de faire travailler les élèves par groupes dans de meilleures conditions.
Ce Conseil Municipal a d’autant plus de mérite que de nombreuses communes se désintéressent de leur école et qu’il a su ne pas choisir la facilité de saisir ce prétexte pour agir comme elles.
Pourquoi avoir choisi le nom d’Arthur DELATTRE pour désigner cette école ?
La première raison est qu’Arthur delattre était Maire de la commune de Ramburelles à l’époque de sa construction en 1882 et la seconde est qu’il avait proposé, bien avant que la construction d’une école ne soit rendue obligatoire par la loi, d’en construire une à ses frais ainsi que de prendre en charge le salaire de la maîtresse. La troisième raison est qu’Arthur DELATTRE fut Officier d'Académie (Inspecteur des enfants assistés).
Arthur DELATTRE, dit DELATTRE AîNé, est né le 9 juillet 1824 à Ramburelles où son père, Jean-François DELATTRE se trouvait à la tête d’une manufacture de « cotonnettes » qui employait 180 ouvriers. Ramburelles comptait alors plus de 420 habitants.
élu conseiller municipal de Ramburelles en 1852, il succéda à son père en 1856 comme Maire de cette commune, fonction qu'il remplit jusqu'à sa mort survenue le 8 mars 1893; tout comme celle de conseiller général de la Somme pour le Canton de Gamaches qu'il occupait depuis 1871.
La famille DELATTRE était considérée comme une famille de notables influents jusqu’à Paris où son frère Paul DELATTRE, franc-maçon, qui fut Secrétaire de la Conférence des Avocats était très lié avec Gambetta. Il fut également Préfet de la Mayenne puis membre du Conseil Municipal de Paris et enfin député, mais il fut également un écrivain très productif. »
Massacre
pour
une
seigneurie.
Écrit par:
Coopérative Scolaire de l'école Arthur DELATTRE de RAMBURELLES
10 Place du 8 Mai,
80140 RAMBURELLES
Auteurs:
Noémie BACOUËL, Julien CHOQUART, Audrey CICHOSZ, Magalie DEGREMONT, Amandine DELESTRE, Mathieu DOUVILLE, Nathalie DRUAUX, Grégory GENTE, Laurence LéCUREUX, Emmanuelle POYEN, Elise ROULLé, Julien SOUDAIN, Amandine TERNISIEN, Nicolas TERNISIEN.
Enseignant de la classe: Jack BACOUËL.
CHAPITRE I
Les "de FONTAINES"
de RAMBURELLES.
En ce bel après-midi ensoleillé de mai 1624, Pierre de Fontaines, comme tous les jeudis, rentrait d'Oisemont où il avait coutume de déjeuner chez le seigneur du lieu.
Après une longue promenade dans le parc du château avec son ami le seigneur d'Oisemont, il était remonté à cheval, et, accompagné de sa suite composée de son écuyer, de deux pages, d'un serviteur et de quelques hommes d'armes, il se dirigeait maintenant vers son château de Ramburelles.
Toute cette troupe chevauchait paisiblement sur le grand chemin. Celui-ci était bordé de deux rangées d'arbres dont la ramure naissante offrait déjà une protection efficace contre l'ardeur des rayons du soleil.
On n'apercevait déjà plus les murailles du bourg et le 'Bois aux Loups", de triste réputation, était en vue. On racontait que nombre de voyageurs avaient déjà disparu mystérieusement en traversant cette forêt par des nuits sans lune. On n'en avait jamais retrouvé aucune trace. était-ce le fait des loups ou celui des brigands qui rôdaient dans la région ? Nul n'en savait rien.
Mais, tous ceux qui avaient entendu parler de cette légende évitaient soigneusement de la traverser la nuit. Cela faisait bien l'affaire des hostelleries dont les tenanciers se chargeaient de répandre cette histoire en l'enjolivant à leur façon, bien sûr, pour terroriser les voyageurs qui passaient ainsi la nuit dans leur bouge miteux au lieu de continuer leur chemin. Au loin, sur la droite, au milieu de la plaine, ils aperçurent, cherchant leur nourriture, une biche et son faon. De l'autre côté, une laie suivie de ses marcassins, gagnait l'orée du bois.
- Voyez Monseigneur comme le gibier a l'air de foisonner cette année. Votre chasse s'annonce excellente, s'écria un page.
- Oui, en effet, le temps a été très clément cet hiver et le printemps n'a pas été trop pluvieux, cela a favorisé la reproduction du gibier et c'est une grande chance pour nous, reprit Pierre de Fontaines.
Tout cela, ajouté au gazouillement des oiseaux dans les branches accentuait encore le calme et la tranquillité où baignait la campagne. On savourait d'autant mieux cette période de paix qui avait succédé aux guerres de religion.
Ayant dépassé le bois, ils furent bientôt en vue de Ramburelles. On n'apercevait pas une seule chaumière du village, caché comme il l'était au milieu d'une épaisse ceinture d'arbres plus que trentenaires destinée à le protéger des éléments déchaînés, mais aussi des regarde indiscrets. Nul ne pouvait deviner qu'un village se cachait là. Seule la fumée s'échappant des cheminées pouvait le trahir lorsque le temps, trop calme, l'élevait plus haut que de coutume.
A l'approche du village, une odeur caractéristique leur chatouilla désagréablement les narines.
- Quelle puanteur s'exclama le seigneur, les vents sont encore repartis à l'ouest.
Arrivée à la croisée du grand chemin avec celui de Rambures à Buleux, ils purent à loisir contempler l'affligeant spectacle de trois pendus dans un état de décomposition bien avancée qui se balançaient au gré du vent tandis qu'une troupe de corbeaux, voletant de l'un à l'autre avec des croassements lugubres, leur arrachait des lambeaux de chair. Les fourches patibulaires avaient en effet été installées l'entrée du village, pour dissuader brigands et autres fripouilles de venir y exercer leurs talents.
Mais en même temps, cela les plaçait sous le vent dominant et évitait que les effluves nauséabonds et pestilentiels émanant des cadavres en décomposition ne se répandent dans le village.
- Ces trois là ont bien mérité leur sort, s'exclama Pierre de Fontaines.
Une semaine avant l'Ascension, ils avaient essayé de voler les économies de Jean, le forgeron. Ce dernier leur avait ouvert sa porte, confiant, les prenant pour des voyageurs égarés. Mais, aussitôt entrée, ils lavaient assommé, bâillonné et attaché, puis, l'ayant jeté dans un coin, ils avaient obligé sa femme, Suzon, à leur servir ce qu'elle avait de meilleur à manger et à boire, menaçant de les tuer elle et son époux si elle ne s'exécutait pas rapidement et sans appeler. Après s'être bien rempli la panse et avoir épuisé les réserves de vin, ils avaient exigé, sous la menace de leurs armes, qu'elle leur remette tout son argent. Elle avait refusé net, mais alors, fous de rage, ils s'étaient rués sur son mari et l'avaient traîné, sans ménagement aucun, près de l'âtre pour lui chauffer la plante des pieds à la braise qui couvait sous les cendres. Alors, à genoux, elle les avait suppliés d'arrêter et leur avait remis tout l'argent qu'elle possédait. Qu'adviendrait-il d'eux si son Jean, les pieds brûlés, ne pouvait plus travailler?
Mais, juste au moment où les deux malfrats s'apprêtaient à sortir, le guet les avait surpris et arrêtés. Jetés dans les geôles du château, ils n'avaient pas dû attendre bien longtemps la sentence du 5eigneur. Pour un tel crime, ce ne pouvait être que la mort par pendaison. Pierre de Fontaines n'avait pas hésité un instant. On les avait pendus le lendemain. Depuis, ils servaient de pâture aux corbeaux et autres charognards.
Passent l'octroi; Pierre de Fontaines s'assura que les taxes rentraient bien sans difficultés comme il se doit. Il en profita, comme à son habitude, pour prendre possession de la recette du jour. Les gardes le saluèrent.
- La journée a été bonne aujourd'hui, annonça un garde, il est passé une caravane de marchands transportant des denrées de toutes sortes.
- Peut-être partaient-ils pour la grande foire d'Amiens, supposa le seigneur. Ils feront bien de se méfier, la voiture allant d'Amiens au Tréport et qui passe habituellement par ici le mardi, a encore été attaquée, dans la journée d'hier, par des brigands.
- Je crois que c'est bien pour Amiens qu'ils partaient reprit un autre garde, je les ai entendus en parler, mais quelques-uns d'entre eux prenaient, à Oisemont, la direction de Paris.
- Continuez à faire bonne garde. En cas de problème, prévenez-moi immédiatement et alertez la garde du château. Il n'est pas question que des brigands viennent dépouiller quiconque sur mon fief Ils continuèrent tout droit vers le calvaire qui marquait l'entrée du village.
Passant devant la taverne, ils s'arrêtèrent pour abreuver leurs chevaux et en profitèrent eux-mêmes pour se désaltérer. A peine eurent-ils franchi le seuil qu'un 'Bonjour Monseigneur!" salua l'entrée de Pierre de Fontaines sur un fond de brouhaha qui animait la salle mal éclairée avec son plafond bas et ses minuscules fenêtres. Dans un coin, un petit groupe fit semblant de ne pas remarquer l'arrivée de M. de Fontaines. C'étaient Antoine de Pellevert et ses quatre fils. Pierre de Fontaines fit mine de pas s'en rendre compte et se dirigea ostensiblement vers le coin opposé de la salle. D'un revers de main, il balaya la volaille qui encombrait une table et, ôtant son chapeau qu'il suspendit au dossier d'une chaise, il s'installa. Les autres l'imitèrent aussitôt.
Le tavernier arriva sans tarder et nettoya à l'aide d'un vieux chiffon crasseux tombant en lambeaux la table bancale faite d'un bois grossièrement raboté et dont l'âge se révélait immédiatement par le mauvais état et la crasse.
- Apporte-nous un pichet de vin mon brave, et de ton meilleur, commanda Pierre de Fontaines.
- Tout de suite, Monseigneur. Le même que d'habitude? interrogea le cabaretier, pour la forme.
- Bien sûr, bien sûr..., reprit le seigneur tout en jetant un regard sur la salle pour s'assurer que ne se trouvait là aucun individu louche ou peu recommandable.
Le cabaretier, rougeaud et grassouillet, dans son tablier d'un blanc plus que douteux, s'empressa d'apporter le pichet de vin commandé. C était celui qu'il réservait à son seigneur, un bon vin venant du pays bordelais, pas une de ces piquettes comme on en fabriquait dans la région.
A une autre table, un peu plus loin, des voyageurs dévoraient à belles dents quelques chapons cuits à la broche en buvant de la bière.
Du coin de la salle, montèrent des éclats de rire moqueurs. Les Pellevert cherchaient visiblement, une fois encore, comme à leur habitude, à provoquer un incident dont Pierre de Fontaine ferait les fraie. Ce dernier, ne voulant pas se laisser prendre au jeu, sa troupe se révélant inférieure en nombre, et le goût de la bagarre lui étant passé depuis bien longtemps, préféra lever le siège, ignorant d'un air méprisant cette provocation supplémentaire.
Reprenant leur chemin, ils tournèrent à droite, devant le calvaire planté au centre du carrefour, et entre deux rangées d'arbres, s'enfoncèrent dans le village.
Le curé qui sortait à ce moment de son presbytère les salua de son chapeau, ainsi que quelques villageois attroupés près du puits, face à l'église du village. 110 attendaient là, seille à la main, leur tour pour puiser de l'eau.
Un peu plus loin, enchaîné au pilori; un homme, Pair suppliant les regarda pas- sers Pierre de Fontaines, devant sa mine repentante, arrêta sa monture, et, joignant le geste à la parole, il héla le garde:
- Garde, approche-toi et conte-moi comment s'est comporté cet homme aujourd'hui:
- Très bien, Monseigneur, très bien! 5a punition lui a servi de leçon, il s'est repenti et a promis de ne plus jamais vous manquer de respect.
- C'est bon, libère-le et qu'II se présente demain au château pour y faire amende honorable.
Le garde alla se charger de besogne. L'homme parut soulagé, il avait subi toute la journée les quolibets et les injures de la foule; des mécréante lui avait même craché au visage.
Le soleil commençait à décliner dans le ciel quand Pierre de Fontaines et sa troupe franchirent le pont-levis. Les gardes saluèrent le cortège qui se dirigea aussitôt vers les écuries avant de mettre pied à terre. Là, les pages prirent en charge leurs montures et les menèrent à l'abreuvoir avant de les confier aux palefreniers chargés de leur prodiguer les meilleurs soins. Le cheval était le bien le plus précieux qu'on pouvait posséder à cette époque, aussi fallait-il en avoir le plus grand soin. Traversant la cour, Pierre de Fontaines se dirigea vers le donjon où se trouvaient ses appartements.
Une grande activité régnait dans cette cour : parmi la volaille, les porcs... des serviteurs, des hommes d'armes s'activaient en tout sens. Le garde du donjon l'ayant salué, il emprunta l'étroit escalier de pierre qui le mena jusqu'à la grande salle du premier étage.
Son chien, un grand lévrier au corps mince et aux jambes élancées, vint le rejoindre et mendia une caresse avant de retourner se coucher sur sa botte de paille devant le feu. Sa rapidité en faisait un redoutable chasseur de lièvres, et Pierre de Fontaines n'en avait pas eu de meilleur depuis longtemps.
Dans la cheminée le feu crépitait. Malgré le soleil radieux qui réchauffait la campagne en ce mois de mai; les journées étaient encore très froides entre les murs du château qui, pendant tout l'hiver, avaient emmagasiné froid et humidité.
Bien que de grandes fenêtres aient été percées dans l'épaisse muraille, l'éclairage demeurait insuffisant et nécessitait d'allumer les grands lustres aux multiples chandelles qui descendaient du plafond aux énormes poutres de chêne. Au centre trônait une immense table de chêne massif au milieu de laquelle resplendissait un superbe jeu d'échecs en bois exotique, fierté du maître de céans. Le long des murs tendus de tapisseries, s'alignaient des coffres en bois servant de sièges Au mur, étaient suspendues des armes: épées, hallebardes, mousquets... Pans les angles de la pièce ainsi que de part et d'autre de la cheminée monumentale étaient disposées des armures. A chacun de ces objets s'attachait une histoire chargée de glorieux faits d'armes que l'on se racontait le soir à la veillée. De chaque côté de la cheminée, au-dessus des armures, se trouvaient les armoiries de la famille de Fontaines ainsi que les trophées de chasse du Seigneur; une énorme tête de sanglier ornait le manteau de la cheminée. Lui faisant face, protégé par un pare- étincelles, s'étalait le précieux tapis d'Orient rapporté des croisades par ses ancêtres. Sur ce tapis était installé un large banc de chêne massif avec dossier et accoudoirs, disposant d'un repose-pied destiné à éviter le contact désagréablement froid de la pierre.
Pierre de Fontaines alla s'y installer, ôta ses bottes et se réchauffa les pieds à la douce chaleur du feu qui flamboyait dans la cheminée. Il songeait aux Pellevert. Où voulaient-ils en venir avec leurs incessantes provocations?
La chaleur aidant, il s'endormit; son fils Nicolas le réveillerait à son retour pour leur partie d'échecs habituelle. C'étaient ainsi quille occupaient la plupart de leurs soirées, surtout en hiver. Madame de Fontaines était partie passer quelques jours chez sa belle-sœur Marie de Fontaines à Chepy. Celle-ci était mariée depuis quelques années à Jean de Grouches, chevalier et baron de Chepy et connaissait des problèmes de santé qui l'obligeaient à garder le lit.
Chapitre II
La famille
"de PELLEVERT".
Le seigneur de Ramburelles n'avait pas aussitôt mis les pieds hors du cabaret que le clan des Pellevert le couvrait de d'un flot d'insultes. Pierre de Fontaines ne distingua pas clairement les qualificatifs dont ils l'affublaient mais le sens ne lui échappa aucunement. Il décida de ne pas s'abaisser A leur répondre.
Les autres seraient bien trop contents... Et depuis bien longtemps de, il avait adopté cette attitude, mais le mépris qu'il leur témoignait, lui, seigneur de Ramburelles, ne faisait qu'aviver leur jalousie et leur méchanceté, et il sentait bien que sa patience allait finir par céder.
Et malgré toutes les provocations qu'ils avaient tentées jusque là, M. de Fontaines avait toujours résisté à la tentation du duel et dédaigné leur répondre, témoignant ainsi de l'ampleur de son mépris envers ces prétentieux bons à rien. Entrechoquant leurs chopes, ils burent à sa mort qu'ils souhaitaient la plus proche possible. Lin silence glacial s'installa l'espace d'un instant. Lis buvaient debout, vidant d'un trait le contenu de leur gobelet. Les ayant vidés et reposés bruyamment, ils appelèrent en chœur le cabaretier, qui; sans même poser de question, leur apporta leur breuvage habituel II se hâtait, redoutant leur colère.
En effet, peu de temps auparavant, ceux-ci n'avalent-ils pas dévasté un autre cabaret du village sous prétexte que le service n'était pas suffisamment rapide à leur goût. Ils avaient rossé le cabaretier sous les yeux horrifiés des clients impuissants. Ceux-ci quand ils l'avaient ramassé après le départ de ces brutes, l'avaient d'abord cru mort. Mais il s'en était tiré avec quelques contusions et blessures.
A peine eut-il déposé les pichets sur la table qu'Antoine de Pellevert bondit.
Il se jeta sur le cabaretier, lui soufflant droit dans les narines un air fétide empestant la bière, l'empoigna par le col et se mit à le secouer nerveusement en le menaçant de le passer au fil de l'épée e' il ne le servait pas plus rapidement la prochaine fois. L'horrible cicatrice qui barrait sa joue droite lui donnait un air féroce sous la barbe de plusieurs jours qui mangeait son visage. Le cabaretier, tremblant de peur, pâle comme un linge, crut bien que sa dernière heure était venue. La terreur se lisait au fond de ses yeux hagards. L'autre, en le lâchant avec un rire cruel, découvrant ses dente gâtées, l'envoya, d'une pichenette, choir parmi la volaille qui encombrait l'endroit. 5e relevant, il fila vers la pièce voisine, se remettre de ses émotions, sous les quolibets des Pellevert qui; sans payer, comme d'habitude, quittaient déjà le cabaret. Et, empruntant le sentier qui lui faisait face, ils se dirigèrent vers leur manoir tout proche. Ce dernier, construit en brique, comportait deux tours rondes au toit en poivrière. La toiture en tuiles n'avait pas dû être entretenue depuis bien longtemps, tout comme le reste de la bâtisse d'ailleurs. Il était bien loin d'avoir encore la fière allure que leurs ancêtres lui avaient donnée au temps jadis.
Mais les Pellevert s'en souciaient bien peu. Ce qui les intéressait, c'était d'éliminer le seigneur et de prendre sa place. Ils auraient ainsi un château, des terres et tout l'argent qu'il leur faudrait pour faire ripaille et s'enivrer dans les cabarets. Ils pourraient régner en maîtres sur le village et écraser d'impôts ses habitants en faisant régner la terreur. Au fur et mesure qu'ils approchaient du manoir, la végétation se faisait plus épaisse, le sentier se rétrécissait. L'argent manquait pour entretenir la propriété et se voyait gaspiller à festoyer sens bornes. Madame de Pellevert, d'ailleurs, qui désapprouvait fort ce comportement, ne résidait que fort rarement à Ramburelles. Elle n'y faisait que de brèves apparitions dans des occasions importantes. Elle préférait, et de loin, la demeure qu'elle tenait là- bas, à Saint-Blimont, de sa famille. Et les manières de rustres de son époux et de ses fils avaient depuis longtemps cessé de lui plaire. Sous la poussée du maître des lieux, la porte d'entrée, fatiguée par les ans, émit un grincement sinistre. Au même moment, derrière celle-ci un bruit de chute lourde se fit entendre.
C'était le garde qui s'était endormi et venait de s'effondrer avec fracas. Un pichet de vin répandu sur le sol auprès de lui tenait lieu d'explication. Le garde émit un grognement de mécontentement. Une volée de coups de pied dans les reins acheva de le réveiller. Ouvrant un œil, il entrevit, comme dans le brouillard, Antoine de Pellevert qui le dominait de toute sa hauteur menaçante. Terrorisé, il bondit sur ses pieds, trébucha et bredouilla quelques mots d'excuses tout en ramassant sa hallebarde et son chapeau. Dégainant son épée Antoine de Pellevert la lui pointa vers la gorge en le menaçant des pires sévices s'il recommençait seulement une seule fois. Un filet de sang se dessina sur son cou. Tout tremblant de peur, il se sentit soudain décoller de terre, et, propulsé par une poigne de fer, se retrouva les quatre fers en l'air au beau milieu d'une flaque d'eau.
De colère, Antoine de Pellevert, de la pointe du pied, catapulta contre le mur de pierre le pichet qui vola en éclats sous le choc.
Les serviteurs, habitués à ces scènes de violence, mais les craignant toujours autant, se fondirent dans le décor, il valait mieux se faire oublier en attendant que l'orage passe... Ils pénétrèrent dans la grande salle du rez-de-chaussée. Il y faisait sombre. Seul le feu crépitant dans la cheminée l'éclairait. Antoine de Pellevert réclama qu'on lui donne un peu plus de lumière. Aussitôt, deux serviteurs se précipitèrent.
En un clin d'œil, les chandelles du grand lustre ainsi que celles des chandeliers muraux furent allumées. On pouvait maint-nant deviner les peintures qui avaient orné les murs du temps de leurs ancêtres. En de nombreux endroits, elles disparaissaient sous une épaisse couche de poussière et de toiles d'araignées.
S'étant débarrassés de leur cape et de leur chapeau qu'ils avaient accrochés au mur ou jetés sur un coffre, ils ôtèrent baudrier et épée qu'ils déposèrent sur la table, à portée de main. Et, pendant que les serviteurs dressaient la table, ils s'approchèrent de la cheminée.
On n'était qu'au mois de mai; et les soirées étaient encore fraîches. La discussion s'engagea alors. Et, inévitablement, elle finit par tourner autour de leur sujet favori, la famille de Fontaines et le château. Une nouvelle provocation, un nouveau complot, allaient inévitablement se tramer. Et pourtant, les deux familles avaient nombre de glorieux ancêtres en commun. Ces racines communes auraient dû les rapprocher au lieu de les diviser, mais la jalousie et la cupidité des Pellevert élevaient entre eux un mur de haine infranchissable. Pierre de Fontaines avait tout essayé, mais la mode des duels aidant, la brutalité bestiale qui couvait en eux ne cherchait qui s'exprimer.
Leurs méfaits s'étaient pour le moment, la plupart du temps, déroulés en dehors du village.
Pierre de Fontaines, bien que formidable bretteur, était bien décidé, il se l'était promis, à ne pas céder à la tentation du duel, mais il était bien conscient qu'un jour les circonstances finiraient par lui interdire de reculer. Cette rancœur des Pellevert envers les de Fontaines était ancestrale.
Elle remontait à l'époque où Jean de Fontaines, fils de Guillaume de Fontaines chevalier et seigneur de La Neuville-au-Bois et d'Hélène de Longueval, avait épousé Marie de Ramburelles, dernière descendante de l'illustre famille de Ramburelles elle-même apparentée aux Rambures. Leur fils aîné avait bien sûr, selon la coutume de l'époque hérité de la presque totalité des biens tandis que Jean, son frère cadet, n'avait reçu que quelques terres et immeubles, dont le lopin de terre où lui-même et ses descendants avaient construit le manoir actuel.
CHAPITRE III
L'affaire du banc.
Le jour se levait sur Ramburelles en ce jour de Pentecôte et le coq venait tout juste de lancer son premier cri. Mais, bruits inhabituels pour un dimanche, dans le silence du matin, des coups de marteau résonnaient. D'où cela pouvait-il bien venir? Que se passait-il à pareille heure? Pour bizarre que cela paraisse, c'était bien de l'église que venait ce tapage.
Dans le chœur, le menuisier et son apprenti s'affairaient déjà. Là, juste devant celui de Pierre de Fontaines, ils étaient en train d'installer un banc qu'ils venaient de finir d'assembler. Pourquoi à cet endroit précis? était-ce sur l'ordre de Pierre de Fontaines?
Non, non, pas du tout, ce n'était que la dernière trouvaille d'Antoine de Pellevert pour outrager une fois de plus le seigneur de Ramburelles.
Son but était très simple, il s'agissait d'amener le seigneur de Ramburelles à accepter de se battre en duel. Transformer ensuite ce duel en assassinat avec l'aide de ses sbires et de ses fils ne serait plus qu'un jeu d'enfant. Ce n'étaient pas, en effet, les scrupules qui l'étouffaient.
Par les vitraux du chœur, splendide chef d'œuvre, filtrait, colorée, la lumière du soleil encore bas dans le ciel. Incrustés dans ceux-ci; figés pour l'éternité, semblait-il, Raoul de Fontaines et son épouse Françoise de Bacouël entourés de leurs enfants Jacques et René de Fontaines, posaient sur la scène un regard impénétrable. Mais si l'on s'y attardait suffisamment, pouvait sembler chargé de réprobation.
Antoine de Pellevert arrivait. Jean Douin, le menuisier et Nicolas Duflos, son aide l'avaient entendu refermer le lourd portail de l'entrée. Ils redoublèrent d'ardeur car ils savaient qu'il ne ferait pas bon être en retard ou seulement même donner l'impression de ne pas suffisamment se hâter. A grandes enjambées, Antoine de Pellevert avait traversé toute la longueur de la nef et la main droite sur le pommeau de son épée, la gauche reposant sur la hanche, d'un air méprisant et hautain, il s'enquit:
- Alors, menuisier! Ce travail est-Il bientôt terminé?
- Oui, oui; Monsieur de Pellevert, je n'en ai plus que pour un instant. Quelques chevilles à frapper et c'est fini; murmura le menuisier
Dépêchez-vous, bons à rien, ce travail devrait être achevé depuis longtemps. Ça traîne en longueur et la populace ne va pas tarder à arriver!
Voilà, voilà! C'est terminé, reprit le menuisier en achevant d'un dernier coup de marteau de fixer le banc.
Aidé de son apprenti, il rassembla ses outils et les rangea dans sa sacoche. Antoine de Pellevert s'impatientait, frappant du pied sur le sol, et sur un ton qui devenait menaçant, il tonna :
Bien, maintenant dépêche-toi de disparaître! Et ne parle de cela à personne ou je te couperai la langue!
Le menuisier savait que ce n'était pas une menace gratuite...
Il fit quelques pas vers la sortie, hésita, se ravisa, revint sur ses pas, son aide le suivant comme l'aurait fait un chien.
Voyant cela, Antoine de Pellevert tonna à nouveau:
- Eh bien! Qu'attends-tu, manant, pour prendre la porte?
Le menuisier hésita à nouveau et finit par bégayer:
- Euh... Monseigneur m'avait promis de me payer sitôt le travail terminé, alors...
Furieux, Antoine de Pellevert hurla, menaçant:
- Plus tard! Nous n'avons plus de temps à perdre. Allez ouste! Dehors! Et plus vite que ça ou je te botte le derrière. Je passerai te payer plus tard…
Le menuisier n'insista pas, il ne connaissait que trop les colères d'Antoine de Pellevert.
Poussant devant lui son aide, d'un geste protecteur, il fila vers la sortie en bougonnant:
- C'est toujours pareil avec ces gens-la'! Il faut s'exécuter toutes affaires cessantes, mais quand il s'agit de vous payer, là, c'est une autre affaire... Il a des dettes partout, alors, ce n'est pas demain que je verrai la couleur de mon argent.
Devant la porte, ils croisèrent le curé. L'ayant rapidement salué, ils ne cherchèrent pas à entamer la conversation et disparurent rapidement. Le menuisier savait que ce jour-là, il allait manquer la messe du matin. Quelque chose se tramait, et assurément pas quelque chose de beau... Mieux valait inventer un prétexte pour ne pas se trouver là...
Intrigué donc, par ces coups qui ne cessaient de retentir dans son église, le curé était venu voir de quoi il s'agissait.
Un dimanche matin, qui plus est de Pentecôte, que pouvait-on bien faire là? D'un pas décidé, il traversa la nef et arriva dans le chœur. Une silhouette lui tournait le dos. était-ce Monsieur de Fontaines qui se trouvait là à pareille heure?...
L'homme se retourna et, en même tempe qu'il reconnut Antoine de Pellevert, son regard fut attiré par le banc. En un éclair, il comprit ce qui venait de se passer, mais surtout, ce qui risquait de se produire...
Il salua M. de Pellevert.
Celui-ci, en guise de bonjour, ayant remarqué le regard interrogateur du curé à propos du banc, lui jeta:
- Eh bien l'abbé, qu'avez- vous donc à fixer ce banc? Il ne vous convient pas?
- C'est donc bien vous, M. de Pellevert, qui avez fait poser ce banc ici? questionna-t-il
- Cela ne vous regarde pas du tout, lui renvoya dédaigneusement Antoine de Pellevert.
- Si c'est bien ce que je pense, M. de Fontaines va être furieux, reprit l'abbé.
- Ne vous mêlez pas de ça l'abbé! coupa sèchement Antoine de Pellevert. Occupez-vous plutôt de votre office.
- Pensez-vous vraiment que ce soit un lieu bien choisi pour provoquer une bagarre? insista le curé.
- Taisez-vous! C'en est assez! Sinon, je ne vous donne plus un Louis pour votre église, menaça Antoine de Pellevert.
Le curé, vaincu par un argument aussi convaincant, ne trouva pas un mot à redire. Tout en bougonnant, il s'éloigna, penaud, imaginant déjà le drame qui ne pouvait pas manquer de se produire.
La cloche de l'église retentit, appelant les villageois à se rendre à l'office du matin. De toutes les rues du village, les habitants convergeaient de vers le lieu du culte. Les quatre fils Pellevert venaient d'arriver, le lourd portail se referma bruyamment derrière eux. Tout en discutant, ils allèrent rejoindre leur père dans le chœur. François de Pellevert, l'aîné, apercevant le banc, s'exclama:
- Je vois que tout est prêt, j'espère que le piège va fonctionner!
- - Nous n'allons pas tarder à le savoir, j'ai aperçu, en chemin, Pierre de Fontaines qui arrivait accompagné de sa famille, ajouta Jacques de Pellevert.
- - êtes-voue sûr, Père, que tout ira bien comme prévu et que vous sortirez sain et sauf, et en vainqueur de ce duel? s' inquiéta Charles.
C'était le moine sûr de lui et le plus calme des quatre, mais il était bien obligé de suivre la troupe et de se taire.
- - Encore faudrait-il que Pierre de Fontaines cède à cette provocation et accepte le combat, intervint Adrien, le benjamin de la famille.
- Rassure-toi, mon fils, quand il verra ce banc, sa colère ne connaîtra pas de bornes; et immanquablement, fatalement, il me provoquera en duel. Et alors, le tuer ne sera pour moi qu'un jeu d'enfant, se vanta Antoine de Pellevert.
- En êtes-vous si sûr, Père? reprit Charles que la question tracassait.
- Oui, Pierre de Fontaines a malgré tout, quoi qu'on en dise, une solide réputation de bretteur, ajouta François de Pellevert. Et il aurait bien voulu pouvoir le tuer en duel, pour augmenter la sienne.
- Cette réputation est sans nul doute encore une fable.
- Si cela était, je le saurais. Et je vous parie qu'il ne sait même pas tenir une épée, fanfaronna de plus belle Antoine de Pellevert.
- A votre place, je n'en jurerais pas, surenchérit Charles.
- Même si cela était, ce ne serait pas d'une grande importance car je sais qu'en cas de difficultés je peux compter sur mes fils, trancha Antoine de Pellevert.
- Vous pouvez Père! Et je serais, pour ma part, très heureux de l'occire de mes propres mains, assura François de Pellevert.
- C'est très bien mes fils, je sais que je n'aurai pas à me plaindre de vous; mais, n'intervenez pas trop rapidement.
Il ne faut pas que cela ressemble trop à un coup monté, recommanda Antoine de Pellevert.
Le silence se fit soudain dans l'église, ponctué de chuchotements:
- "Monseigneur!" " Mes respects, Monseigneur…"
Les villageois saluaient l'arrivée de leur seigneur.
- Attention! Le voilà, il arrive, prévint Charles qui avait aperçu la haute stature de Pierre de Fontaines devant laquelle s'effacèrent prestement quelques silhouettes de villageois alors qu'il franchissait le portail.
- Allez mes fils, rejoignez vite votre place, ordonna Antoine de Pellevert. Et laissez-le venir à moi.
Pierre de Fontaines s'avançait déjà vers le chœur, majestueux dans sa riche tenue de satin pourpre, symbole de haute dignité Tout dans son allure respirait force, bonté et équité. Et cela inspirait le respect. D'un pas altier et tranquille, sa cape bleu roi; brodée aux couleurs de sa famille, flottant derrière lui, et son imposante silhouette dominant celle de son épouse et de son fils Nicolas, Pierre de Fontaines, salué par les villageois entassés dans la nef, debout, se dirigeait vers le banc réservé à sa famille, le premier et le plus richement décoré dans le chœur.
Ce banc, il y tenait beaucoup, Il avait été installé dans cette église, pour la première fois, plus de deux siècles auparavant, alors que le chœur n'était pas encore construit et que la nef avait bien des difficultés à contenir les quelques six cents âmes que comptait alors le village. C'était en 1410, à l'occasion du mariage de son ancêtre Jean de Fontaines avec Marie de Ramburelles fille unique du seigneur de Ramburelles. Par ce mariage, la seigneurie de Ramburelles avait d'ailleurs échu à la famille de Fontaines. Celle-ci était originaire de la Neuville au Bois et avait ses racines dans le village de Fontaines-Sur-Somme à quelques lieues de là. Le chœur de l'église, quant à lui, n'avait été construit qu'en 1536 par l'arrière grand-père de Pierre de Fontaines, Jacques de Fontaines .
Arrivé à quelques pas de son banc, il en aperçut un autre, suprême affront, placé juste devant le sien.
Qui avait osé? Qui se trouvait assis là? Pouvait-il exister un doute à ce sujet? Bien évidemment non! C'était encore, inévitablement, un coup du clan Pellevert!
Son sang ne fit qu'un tour.
Instinctivement, sa main se porta sur le pommeau de son épée, elle s'y crispa. La colère se lut soudain sur son visage qui s'empourpra. Ses traits se durcirent. Mais, contenant sa fureur, il invita son épouse et son fils à s'asseoir en leur signifiant de ne pas intervenir. Respirant profondément pour recouvrer son sang-froid, il se dirigea droit sur le banc des Pellevert. Antoine, bien sûr, l'attendait de pied ferme. Au moment où Pierre de Fontaines arriva à sa hauteur, il jaillit de son banc comme un diable de sa boîte, et la main sur le pommeau de son épée, se dressa devant lui; arrogant et provocateur. Un frémissement parcourut l'assemblée. Connaissant Antoine de Pellevert, chacun s'attendait au pire.
Sur un ton très ferme, Pierre de Fontaines, sans lui laisser le temps de placer un mot, admonesta fermement Antoine de
Pellevert:
- Que signifie cette mascarade, qu'est-ce donc que cette nouvelle fourberie? Que fait ici ce banc, Monsieur et qui vous a permis?
- C'est moi, Monsieur, qui ai fait poser ce banc, riposta avec outrecuidance l'interpellé.
- Et de quel droit, je vous prie? répliqua sèchement le seigneur.
- Du droit Monsieur que seul je me donne! rétorqua, plein de suffisance, Antoine de Pellevert. Cette église, que je sache, ne vous est pas réservée.
- Apprenez, Monsieur, mais vous n'êtes sans doute point sans le savoir, que c'est mon arrière grand-père Jacques de Fontaines qui l'a bâtie, cette église, en l'an de grâce 1536. Et puis, le seigneur, ici, c'est moi tonna Pierre de Fontaines au comble de la colère.
- Pour ma part, Monsieur, sachez que je considère ce titre comme largement usurpé et vous-même comme un seigneur de pacotille, fit l'autre, bravache.
- Vous aurez à répondre de cet affront, Monsieur, car je me plaindrai de cette entreprise en haut lieu. Et chacun sait que votre renommée n'est plus à établir. Votre forfanterie est bien connue...
Un frisson traversa l'assistance, le malaise allait grandissant.
- Eh bien, Monsieur, qu'attendez-vous donc, en pareil cas, pour dégainer votre épée? Nous verrons bien alors qui de nous
- deux pourra alors s'honorer du titre de seigneur de Ramburelles, se trahit Antoine de Fontaines.
- Ah! C'est donc cela Monsieur! Vous me provoquez dans ce lieu de culte pour m'assassiner devant toute la population réunie et pouvoir invoquer la légitime défense. Voilà qui serait bien trop facile, surtout avec, n'en doutons point, l'aide de votre digne progéniture!
A ces mots, les fils Pellevert se dressèrent, prêts à la pire des exactions, mais leur père, sentant qu'il perdait pied et que la tartufferie était percée à jour, préféra battre en retraite.
Poussant son avantage, Pierre de Fontaines ajouta:
- Je ne répondrai donc pas à cette provocation de bas étage, mais je vous le répète, je me plaindrai de cette grossière manœuvre et il vous en cuira.
- Nous reverrons, Monsieur! Je n'ai pas dit mon dernier mot! Venez mes fils, sortons!
Excédé, rouge de colère, Pierre de Fontaines poursuivit:
- Vous n'avez donc aucune dignité Monsieur! Oser monter pareille machination dans une église est digne d'un mécréant ou d'un gueux. Vos ancêtres doivent se retourner dans leur tombe.
Et en effet, pour ce qui était des ancêtres, il en avait et des plus illustres. Et tous deux en avaient même un bon nombre en commun: Pierre de Fontaines qui avait participé avec Guillaume de Normandie à la conquête de l'Angleterre et qui combattit avec lui à la bataille d'Hastings en 1066; Guillaume de Fontaines qui avait été nommé en 1344 par Philippe de Valois, maître des requêtes en son palais; Renaud de Fontaines qui avait reçu Charles VII en la forteresse de Martin le
Gaillard en 1421, avant d'être fait chevalier à la célèbre bataille de Mons-en-Vimeu le 31 août de cette même année, sans oublier Nicolas de Fontaines, chevalier de l'ordre du Roy, seigneur et capitaine qui accompagna Henri IV lorsqu'il fit son entrée dans Amiens, après le siège, le 25 septembre 1597.
CHAPITRE IV
Le Feu de la Saint-Jean.
Un mois s'était écoulé depuis l'affaire du banc. Depuis ce fameux jour, on n'avait plus entendu parler des Pellevert. Mais ce n'était pas parce qu'ils ne s'étaient plus manifestés qu'il ne se mijotait rien de ce côté et qu'ils étaient pour autant calmés.
En ce jour de Saint Jean, précisément, du côté du manoir, régnait une activité anormale, inhabituelle.
Du petit bosquet situé derrière la bâtisse, hommes, femmes et enfants, la plupart en guenilles, apportaient brindilles et bois mort quille entassaient dans le pré attenant au "petit château" comme le nommaient, non sans ironie, les paysans, mais à distance respectable de celui-ci à cause des risques d'incendie.
Ce 23 juin 1624 était une chaude journée, et les hommes qui se chargeaient de la préparation du feu de joie, puisque c'était bien de cela qu'II s'agissait, travaillaient torse nu sous le soleil brûlant, le dos ruisselant de sueur.
Deux gardes au visage aviné et rougeaud surveillaient ce travail en beuglant après tel ou tel qui semblait ne pas travailler assez vite à leur goût et menaçaient des pires représailles celui qui aurait été tenté de tirer au flanc.
La plupart n'avait pas le cœur à l'ouvrage, ce n'était en effet pas de leur plein gré qu'ils se trouvaient là. Les sbires de Monsieur de Pellevert étaient chacun pensait déjà aux réjouissances.
Vers le milieu de l'après-midi, un bruit de sabots fit lever la tête des paysans qui travaillaient là.
C'était une voiture tirée par six chevaux qui s'approchait de l'entrée du parc. Les gardes du portail s'écartèrent, ils avaient reconnu la voiture de Monsieur de Fontaines sur les portières de laquelle s'étalaient les armes de la famille: " portant d'or à trois écussons de vair bordés de gueules.
Dans la voiture se trouvait Nicolas de Fontaines, fils du seigneur de Ramburelles. Un homme l'accompagnait. Il s'agissait de Monsieur de Bezonville, un gentilhomme abbevillois ami de Nicolas. Celui-ci avait passé quelques jours chez les parents du jeune homme, dans leur hôtel particulier de la capitale du Ponthieu et il rentrait maintenant au château de son père en compagnie de son ami. Monsieur de Fontaines avait prévu en son honneur, pour le surlendemain, une grande chasse à courre à laquelle il avait convié bon nombre de ses parents et amis, seigneurs des environs.
La voiture traversa lentement le parc et franchit le pont-levis avant de s'arrêter devant l'entrée du donjon. Le cocher sauta de son siège et se précipita sur la portière de Monsieur de Bezonville qui descendit. Nicolas, de son côté, n'avait pas attendu et s'approchait déjà de son ami:
- Qu'II fait bon se dégourdir les jambes, dit-il, j'ai les os rompus par ce voyage!
- Et moi donc, reprit Monsieur de Bezonville, ces chemins cahoteux sont un véritable enfer pour le dos.
Tout en discutant, les deux amis se dirigèrent vers la grande salle du donjon. Le garde les salua en s'écartant.
- Bonjour Père, lança Nicolas au seigneur qui; d'une fenêtre du donjon, observait la préparation du feu de Saint-Jean.
En effet, celui ci, selon une coutume plus que séculaire, se tenait dans le parc du château.
- Monsieur de Fontaines se retourna et s'avança vers les arrivants en disant:
- Bonjour jeunes gens! Avez-vous fait bon voyage par ce temps splendide?
- Comment allez-vous, mon jeune ami; lança-t-il encore à l'adresse de Monsieur de Bezonville?
- Très bien, Monsieur de Fontaines, nous avons fait un excellent voyage si l'on excepte les cahots de la route, répondit Adrien de Bezonville tandis que Nicolas donnait l'accolade a son père.
- Ah! fit Nicolas, qu'il est bon de rentrer chez soi; je suis moulu.
- Et vous Adrien, reprit Pierre de Fontaines, vous êtes en forme pour la chasse de dimanche?
- Oui; Monsieur de Fontaines, cela fait longtemps que j'attends ce moment, et je n'aurais voulu le manquer pour rien au monde. Mais laissez-moi tout d'abord vous présenter les hommages de mes parents. Ils ont été ravis par les présents que vous leur avez adressés; et en retour, j'en ai quelques uns pour vous qui attendent dans la voiture, les valets s'en chargent.
- - Ah! Vous les en remercierez de ma part. A ce propos, comment vont-ils, poursuivit le seigneur, votre père se remet-il de cette maudite maladie qui l'a si longtemps cloué au lit?
- - Cela va maintenant beaucoup mieux grâce aux médecines et aux bons soins que lui a prodigués ma mère. On peut dire qu'elle ne l'a pas quitté un instant. Elle a veillé sur lui nuit et jour. Si sa santé continue à s'améliorer ainsi, je suis sûr qu'iI sera des nôtres pour la prochaine partie de chasse.
- A propos, coupa Nicolas, Mère n'est pas là?
- Ah non, j'oubliais, elle est à nouveau partie chez votre tante, la baronne de Grouches à Chepy.
- Celle-ci est à nouveau malade et ne doit pas quitter le lit. Et je crains beaucoup pour sa vie.
A ce moment, un garde entra, salua et annonça:
- Un paysan souhaite vous parler, Monseigneur.
- Que veut-il? Ce n'est pas le moment, je suis occupé, dites-lui d'attendre ou de revenir plus tard, renvoya Pierre de Fontaines.
- Excusez-moi Monseigneur, mais il insiste. Il m'a assuré que c'était très important et que cela allait vous intéresser...
- De qui s'agit-il interrogea Pierre de Fontaines.
- C'est un laboureur, c'est Pierre Bachellier, répondit le garde.
Faites-le donc entrer, ordonna-t-il au garde. Je le connais, ce qu'il a à me dire doit être sérieux, il n'est pas homme à me déranger pour des broutilles.
Le nommé Bachellier s'avança, salua et dit:
- Monseigneur, il se passe des choses bizarres au manoir; je crois bien qu'on y prépare un feu de Saint-Jean.
- Un feu de Saint-Jean? Tu en es sûr? reprit Pierre de Fontaines.
- Oui; Monseigneur, c'est bien cela. En passant sur le sentier qui longe le manoir sur l'arrière, j'ai vu des hommes qui préparaient le feu, et avec cette forme là, ça ne peut être qu'un feu de Saint-Jean, il n'y a aucun doute là-dessus.
- C'est bien, mon brave, tu as bien fait de me prévenir; je te récompenserai. Tu peux rejoindre les autres autour de notre feu, la fête va bientôt commencer. Mais ne souffle mot à personne de ce que tu viens de me dire, conseilla Pierre de Fontaines.
Dès que l'homme fut sorti, il continua, s'adressant à son fils: C'est encore une manœuvre des Pellevert pour me provoquer. Il y avait bien trop longtemps que l'on n'avait pas entendu parler d'eux.
- Ce dont ils ont besoin, c'est d'une bonne leçon, déclara Nicolas, il faut les briser une bonne fois et qu'ils s'en souviennent.
- Je ne voulais pas en arriver là, reprit Pierre de Fontaines, mais je vois qu'il n'y a pas d'autre moyen. Je vais envoyer le lieutenant de Justice lui intimer l'ordre d'éteindre ce feu.
- Je vais prendre le détachement sous mes ordres, Père. Et j'espère qu'ils ne seront pas tentés de faire de l'esclandre.
- Puisqu'il en est ainsi, je vous accompagne. Au cas où ma présence pourrait vous être d'une quelconque utilité, proposa M. de Bezonville.
- S'ils refusent d'obtempérer, arrêtez-les tous et amenez-les moi au château, ordonna M. de Fontaines. De mon côté, je vais ouvrir les festivités.
Nicolas et Adrien de Bezonville se dirigèrent vers la sortie. Dehors, le détachement s'apprêtait à partir et attendait les ordres. Nicolas fit, en toute hâte, seller deux chevaux, et la colonne se mit en marche s'éclairant à laide de torches car la nuit était maintenant tombée.
Le déplacement se fit en silence jusqu'au moment où, au détour du chemin, une lueur rougeâtre embrasa le ciel.
- C'était donc bien cela, ce paysan avait bien raison, il va falloir le faire éteindre, décida Nicolas.
- Ne craignez-vous pas que l'accueil ne soit plutôt frais Nicolas, s'inquiéta Adrien.
- On entendait maintenant nettement le joyeux crépitement du feu, ainsi que des éclats de voix et des rires.
- Il ne fait pas l'ombre d'un doute que ce fanfaron, ce vantard d'Antoine de Pellevert ne pourra résister à la tentation de nous provoquer, assura Nicolas.
- Bien sûr, mais ne sommes-nous pas en nombre suffisant pour le ramener à la raison? répliqua Adrien.
- Nous sommes, mes gardes et moi-même, bien armés, et Monsieur de Pellevert n'osera pas se risquer quand il verra qu'il a affaire à plus fort que lui, intervint, sûr de lui, le lieutenant de Justice.
- Cela n'est pas si sûr! Vous me semblez bien mal le connaître, douta Nicolas.
- Nous allons savoir cela sans attendre, coupa le lieutenant, nous y sommes.
La colonne s'arrêta, Nicolas et Adrien mirent pied à terre, puis tous reprirent leur marche vers le portail.
Les deux gardes essayèrent de s'interposer, mais en un clin d'œil, ils furent désarmés et assommés avant d'avoir pu donner l'alerte. On jeta leurs corps dans le fossé et la marche reprit vers le feu.
Monsieur de Pellevert en voyant la colonne s'approcher, sut que son plan avait fonctionné.
Il ne bougea pas, mais fit seulement signe à ses fils de se disperser.
Ce geste, en même temps, servait de signal à tous les spadassins qu'il avait disséminés ça et là, embusqués derrière un buisson, un arbre, une haie ou encore un muret. Tous étaient armés de pistolets ou de mousquets. Un silence de plomb s'abattit sur la scène. Seul le crépitement du feu demeurait audible. La colonne fit encore quelques pas et s'immobilisa à quelques pieds seulement d'Antoine de Pellevert.
Nicolas de Fontaines se détacha légèrement du groupe et déclara à Antoine de Pellevert qui le toisait, méprisant:
- De par la volonté du seigneur de Ramburelles, Pierre de Fontaines, mon père, je vous ordonne, Monsieur, d'éteindre ce feu immédiatement.
- Sachez Monsieur que je n'ai que faire de vos ordres! Pas plus d'ailleurs que de ceux de votre père!
Furieux, et indigné, Nicolas ordonna:
- Gardes! Emparez-vous de cet individu!
Un frémissement parcourut les buissons, des ombres s'agitèrent un peu partout.
Le lieutenant de justice s'avança en disant:
- Monsieur de Pellevert, je vous arrête! Remettez moi votre épée, je vous…
Il n'eut pas le temps de terminer, la fin de sa phrase s'étrangla dans sa gorge. De toutes parts, avaient surgi des hommes armés de pistolets et de mousquets. Des coups de feu claquaient de partout. Qui tirait sur qui, on n'en s'avait plus rien. On tirait sur des ombres, des hommes tombaient...
Nicolas, surpris et désorienté par la soudaineté de l'attaque, ressentit soudain une douleur d'une violence inouïe au bras gauche, un coup de mousquet venait de le lui briser. Tout autour de lui des hommes tombaient.
Monsieur de Bezonville, atteint d'une balle en plein front, s'était écroulé devant lut; foudroyé sur place. Le lieutenant de justice atteint à la gorge, baignait dans une mare de sang. Et autour d'eux, on ne comptait plus les morts et les blessés.
Devant un tel désastre, Nicolas résolut de battre en retraite. Rappelant les quelques hommes de sa garde encore en vie, il parvint à échapper aux derniers coups de feu et se hâta, le bras en écharpe, d'aller rendre compte à son père de la catastrophe qui venait de se produire.
Sur le champ de bataille, la fumée commençait à se dissiper, laissant apparaître les corps étendus sur le sol, gisant pêle-mêle, baignant dans leur propre sang. Des blessés appelaient à d'autres gémissaient de douleur Parmi les morts, se trouvaient donc Monsieur de Bezonville, le lieutenant de justice avec six de ses gardes pour le camp de Fontaines, tandis que du côté des Pellevert, Antoine lui-même et son fils Charles ainsi que deux de leurs sbires avaient péri dans le combat. Douze morts au total gisaient là.
Profitant de ce que la fumée se dissipait, quelques spadassins s'aventurèrent prudemment sur le terrain. Plus rien ne bougeait. Les trois fils survivants entouraient leur père et leur frère, étendus à quelques pieds l'un de l'autre, ne parvenant pas à articuler un seul mot. Un homme était allé jusqu'au manoir chercher Madame de Pellevert et quelques servantes qui s'y étaient abritées au début de l'arquebusade:
- Madame de Pellevert, Madame de Pellevert, venez vite!
Votre mari gît dans une mare de sang.
Elle se mit à courir vers le feu près duquel se trouvait le corps de son mari en criant:
- Appelez valets et servantes! Qu'ils arrivent immédiatement avec tout ce qui est nécessaire pour panser les blessures.
En cours de route, un paysan, l'un des rares qui ne s'étaient pas enfuis, l'appela:
- - Madame, Madame, votre fils Charles est étendu là. Je crois bien qu'il est mort. C'est une balle de mousquet qui l'a frappé en plein cœur.
Au même moment, elle aperçut, à une courte distance de là, le corps d'Antoine, baignant dans son sang, inerte.
- - Ce qui devait arriver est arrivé, gémit-elle. Mon époux et mon fils sont morts! Quel malheur, quel malheur! Mais quelle est donc cette folie meurtrière qui pousse les hommes à s'entre-tuer? Cela ne cessera donc jamais!
François de Pellevert, qui, jusqu'à présent était resté agenouillé près du corps de son père, se releva et jura sur la dépouille de son père:
- Ce drame sera vengé, mère! Je vous en donne ma parole! Et je ne donne pas cher de la peau de Pierre de Fontaines. Pas plus que de celle de son fils d'ailleurs!
- Je vous en donne également ma parole, mère, ajouta son frère Jacques de Pellevert qui s'était relevé à son tour. Ce crime ne restera pas impuni: Sur mon honneur, j'y travaillerai sans relâche.
- Madame de Pellevert que le désespoir anéantissait trouva la force d'ajouter encore:
- - Ne croyez-voue pas mes fils que le sort vous est contraire? Ce qui vient d'arriver le prouve! Ne vaudrait-il pas mieux renoncer à ce projet qui risque encore d'endeuiller une fois de plus notre famille? Je crois que ce serait là la voix de la sagesse, et il me semble que vous feriez bien de l'écouter.
- Cela, mère, est beaucoup trop nous demander! Notre père et notre frère sont morts et nous ne pouvons envisager d'autre alternative que de les venger. Vous voudrez donc bien nous pardonner de passer outre à vos recommandations...
A la suite de cette boucherie, plainte fut déposée par Pierre de Fontaines. Un procès criminel eut lieu et François de Fontaines fut condamné à quelques amendes de principe...
CHAPITRE V
Le guet-apens.
Près d'une année s'était écoulée depuis l'abominable tuerie du manoir des Pellevert. Après la plainte déposée par Pierre de Fontaines, un procès criminel avait eu lieu 3 l'issue duquel François de Pellevert, l'aîné de la famille, ne fut condamné qu'à quelques légères amendes.
L'insatisfaction, à la suite de ce procès, avait fait l'unanimité des deux clans. Les Pellevert n'admettaient pas d'avoir été condamnés à des peines d'amendes et refusaient de reconnaître leurs torts. Les de rentames, quant à eux, trouvaient la condamnation bien légère au regard du nombre de personnes qui avaient perdu la vie au cours de cette dramatique journée.
Depuis que les morts avaient été ensevelis, le calme et la sérénité semblaient régner sur le village. Tout du moins en apparence, car les Pellevert n'avaient à la bouche que des paroles de haine et de vengeance.
Ce jour-là, trente et un mars 1625 et vendredi saint, Monsieur de Fontaines était allé rendre visite en son château au seigneur de Rambures. C'était à l'époque Charles de Rambures, le plus illustre de la famille: chevalier des ordres du roi et gouverneur de la ville et du château de Doullens.
Surnommé le "Brave Rambures" à cause de sa bravoure au combat, il fut compagnon d'Henri IV à qui il sauva la vie à la bataille d'Ivry en 1590, et celui-ci le combla de faveurs.
Pierre de Fontaines avançait lentement, son cheval marchant au pas à cause de l'épaisse couche de neige qui recouvrait le chemin. Une ornière aurait pu être fatale à celui-ci s'il avait fait un faux pas... Une patte brisée et c'était la mort. A perte de vue, la neige recouvrait la campagne d'un voile immaculé De part et d'autre du chemin, les arbres et les haies ployaient sous son poids. Seul le croassement de quelques bandes de corbeaux venait, de temps à autre, déchirer le silence feutré dans lequel baignait la campagne. Le temps était encore bien gris et le ciel bien chargé. La neige n'allait pas cesser de tomber de si tôt. L'hiver avait été fort rude et il se prolongeait interminablement.
Monsieur de Fontaines secoua, d'un geste machinal, son chapeau dont les rebords regorgeaient de neige, ainsi que sa cape dont il se drapa pour se protéger du froid encore bien vif Un petit vent sec qui lui rabattait la neige sur le visage l'obligeait à incliner la tête sur la gauche pour se protéger de sa morsure. Ce satané vent soufflait encore de l'ouest.
A moins d'une demi-lieue de là, sur ce même chemin, presque à l'entrée du village de Ramburelles, trois hommes semblaient se dissimuler derrière la haie chargée de neige. Ils paraissaient attendre quelque chose et commençaient à trouver le temps long par ce froid. Ils essayaient de se réchauffer comme ils le pouvaient, en sautillant sur place et soufflant dans leurs mains engourdies. De temps à autre, l'un d'eux grimpait dans un grand frêne qui poussait là, légèrement en retrait par rapport à la haie, scrutant l'horizon en direction de Rambures. Puis, transi de froid, l'homme descendait, l'air déçu et impatient, laissant sa place à l'autre. Le troisième, lui, ne montait jamais, c'était sans nul doute leur chef La raideur et la fermeté de ses gestes semblaient le confirmer. Qui cela pouvait-il bien être et que faisaient là ces trois hommes par un temps aussi ingrat? Tout cela ressemblait fort un guet-apens. En effet, il s'agissait, à y regarder de plus près, de François de Pellevert et de deux de ses sbires. Leur mine patibulaire en disait long sur leurs intentions.
Soudain, l'homme qui faisait le guet du haut de son arbre annonça:
- M. de Pellevert, M. de Pellevert! Le voilà! II arrive!
- Où est-il arrivé? questionna-t-il.
- Il vient, il me semble, répondit l'homme, de passer le chemin qui mène au moulin de Rambures.
- Es-tu bien sûr qu'il s'agit de lui? A cette distance, et avec le temps qu'il fait.., continua François de Pellevert.
- Je ne pourrais pas en jurer, je distingue à peine la silhouette d'un homme sur son cheval avec cette neige qui n'en finit pas de tomber, hésita le guetteur.
- Vois-tu s'il est accompagné? reprit François de Pellevert.
- Non, non, Monsieur de Pellevert, je crois bien qu'II est seul... Oui, oui, maintenant je le distingue mieux, il est vraiment seul. Il avance lentement sur son cheval en se protégeant de la neige.
- Voilà qui nous arrange bien, sa manie de voyager seul va le perdre, se félicita François de Pellevert, et il se frotta les mains.
- C'est très bien! ajouta le guetteur. Avec cette neige, il ne risque pas de nous apercevoir trop tôt.
François de Pellevert jubilait:
- Cette fois, il n'en réchappera pas! Descends vite de là haut! cria-t-il. Dissimulez-vous dans les fourrés et ne bougez pas tant que je ne vous en donne pas l'ordre.
Quelques instants passèrent où ils continuèrent à guetter leur proie à travers les ronces, puis Monsieur de Fontaines se trouvant à bonne distance, ils s'abaissèrent un peu plus, se dissimulant complètement à sa vue.
C'est le moment que choisit François de Pellevert pour bondir à sa rencontre. Jaillissant du roncier qui le cachait, d'un bond spectaculaire il se retrouva au milieu du chemin, son épée déjà sortie, il plastronnait:
- A moi Monsieur de Ramburelles! En garde! Réglons ici nos différends!
Pierre de Fontaines dont le cheval, surpris par la soudaine apparition, s'était arrêté, le toisait d'un air méprisant:
- Je n'ai aucun différend à régler avec vous Monsieur! Et si votre père et votre frère ont péri lors de cette lamentable journée, ce n'est que justice. Le guet- apens que vous aviez tendu à mon fils n était que pure vilenie et ils n'ont eu, tous deux, que ce qu'ils méritaient.
François de Pellevert se montra insistant et menaçant, ajoutant d'un ton rogue tout en relevant sa cape sur son épaule:
- En garde Monsieur! Je suis ici pour venger leur mort!
- Et si je refuse? fit Pierre de Fontaines dédaigneux.
- Ah! Ah! Ah! Ah! ricana François de Pellevert. Alors, Monsieur, je voue embroche comme un chapon!
- C'est vous qui l'aurez voulu Monsieur! lâcha Pierre de fontaines en sautant à bas de son cheval.
D'un geste rapide, il ôta son chapeau qui le gênait et l'envoya s'accrocher au pommeau de sa selle, tout en dégainant sa rapière.
Le duel commença aussitôt.
François de Pellevert, plein de fougue, prit d'abord l'avantage sur son adversaire engourdi par le froid, mais bientôt, Pierre de Fontaines, retrouvant la souplesse de ses muscles en quelques passes, reprit le dessus et ce fut au tour de François de Pellevert de ce trouver en difficulté La lutte était acharnée et toue les coupe semblaient permis. Une estocade de François de Pellevert atteint le seigneur de Ramburelles au bras gauche, le sang jaillit. Mais ce n'était qu'une égratignure, Pierre de Fontaines, plus atteint dans son honneur que dans sa chair, stimulé par la blessure, se jeta dans la bataille en redoublant d'énergie. François de Pellevert fut bien vite débordé par la dextérité et la vélocité de son adversaire. Celui-ci chercha à le désarmer mais ne parvint qu'à le blesser au bras droit. François de Pellevert aussi savait se battre. Sous l'effet de la douleur, retenant un cri, il lâcha sa rapière qui tomba dans la neige. Il était hors de combat, mais pas court d'arguments
- A moi, vous autres! lance-t-il à l'adresse de ses sbires. Ne le laissez pas s'enfuir!
- Embrochez-le! Saignez-le.!
- Ah! C'est donc cela!.. Encore un traquenard. Cela, en vérité, est tout à fait digne de voue Monsieur de Pellevert! La honte soit sur vous et votre famille!
Pas fous, les deux autres avaient marqué un temps d'hésitation. L'adversaire était de taille, et même à deux contre un, la partie n'était pas gagnée.
François de Pellevert dut les menacer pour qu'ils se décident à engager le combat. Quelques instants suffirent à Pierre de Fontaines pour se débarrasser de son premier adversaire qui, touché en plein cœur ne poussa même pas un cri avant de s'écrouler, foudroyé, face contre terre, une large tache de sang maculant la neige. Le second se retrouva rapidement en difficulté et ne tarda pas à ployer sous les assauts du seigneur de Ramburelles. Il reculait maintenant, n'espérant plus qu'une faute de Pierre de Fontaines pour se tirer d'affaire.
C'est alors que François de Pellevert, sentant que les choses tournaient mal, sortit son pistolet. Il s'apprêtait à tirer lorsque, son adversaire l'obligeant à faire volte-face, Pierre de Fontaines toucha celui-ci mortellement. Ce mouvement tournant l'avait amené à moins de trois pieds de François de Pellevert qui, gêné dans son tir par la chute du troisième homme, marqua un temps d'hésitation.
En un éclair, Pierre de Fontaines, apercevant le pistolet braqué sur lui, réalisa l'imminence de sa mort. La situation était tragique.
Son sang ne fit qu'un tour, poursuivant sur son élan, avec la rage du désespoir, d'un coup de pied aussi violent que précis, il désarma François de Pellevert qui se retrouva le canon de l'arme pointé sur la gorge sans avoir eu le temps de réaliser ce qui lui arrivait. Pierre de Fontaines, sur sa lancée, avait récupéré le pistolet avant même qu'il ne retombe. Essoufflé, mais indemne, ou presque, il poussa son avantage:
- Voilà, Monsieur, qui change un peu les données du problème. N'est-ce pas? Vous voilà moins fanfaron!
- Eh bien! Qu'attendez-vous donc pour m'achever? Je n'ai que faire de vos discours! De toutes manières, vous ne perdez rien pour attendre, il me reste encore un frère pour venger ma famille, et il faudra bien que justice soit faite! persifla l'autre.
- Vous ne valez, Monsieur que le prix de mon profond mépris et je ne vous ferai même pas l'honneur de vous achever.
- Rentrez chez vous et méditez là-dessus si vous en êtes capable.
- Mais souvenez-vous! Je ne vous offrirai pas une autre chance!
- Adieu, Monsieur! laissa tomber Pierre de Fontaines, sur un ton méprisant et dégoûté.
Jetant le plus loin qu'il put le pistolet de son adversaire, Pierre de Fontaines, remonta à cheval après avoir remis son chapeau. Son visage dégoulinait, la neige qui couvrait sa chevelure avait fondu tant le combat avait été rude. Jetant d'un geste plein de dédain sa cape sur ses épaules, il continua son chemin vers le château, laissant là un François de Pellevert humilié et honteux mais ruminant de» une nouvelle vengeance.
CHAPITRE VI
L'hallali…
Un an et demi s'était écoulé depuis le guet-apens du chemin de Rambures, et cette vilaine histoire semblait bien oubliée. Les Pellevert n'avaient plus fait parler d'eux depuis cette époque et on aurait pu penser qu'ils s'étaient fait une raison, acceptant les choses comme elles étaient. En fait, il n'en était rien. Ce jour-là, mardi 17 décembre 1626, ayant appris par un marchand qui revenait de Saint‑Valery où Pierre de Fontaines se trouvait pour affaires, que celui-ci rentrerait l'après-midi même à Ramburelles, François et Jacques de Pellevert avaient eu spontanément la même idée: tendre un nouveau piège au seigneur de Ramburelles.
C'est ainsi que cet après-midi-là on les retrouva embusqués à l'abri des taillis qui longeaient le grand chemin reliant Amiens au Tréport. Accompagnés de trois coupe-jarrets, ils s'étaient postés juste à la sortie de Ramburelles, légèrement au-delà de l'embranchement du chemin du Bocquet, en partant vers le Translay. Loin de se douter de ce qui allait arriver, Pierre de Fontaines, accompagné d'un seul et unique serviteur avançait tranquillement vers Ramburelles. Depuis Saint‑Valery, les chevaux avaient bien galopé. Ils étaient maintenant un peu fourbus et allaient au pas sur le sol gelé, Pierre de Fontaines et son serviteur, bien emmitouflés dans leur cape, une grosse écharpe de laine autour du cou, avaient hâte de rentrer au château où ils pourraient se réchauffer les pieds tout en dégustant un bon vin chaud additionné de miel. Soudain, le cheval de Pierre de Fontaines se mit à boiter, il venait de faire un faux pas glissant sur la glace d'une flaque d'eau. Pierre de Fontaines sauta aussitôt à terre, et soulevant la patte avant droite qui semblait blessée, il se rendit compte que ce n était que le fer qui venait de s'en détacher. C'était encore une chance.
- Nous n'avons plus qu'à rentrer â pied, conclut Pierre de Fontaines, faisant contre mauvaise fortune bon cœur
- Un peu de marche nous réchauffera les pieds, se consola le serviteur
- De toute façon, nous n'avons pas le choix, ajouta Pierre de Fontaines, et puis nous ne sommes plus qu'à une demi-lieue du château.
En effet, ils venaient juste de passer devant la butte féodale du Translay qui avait autrefois été surmontée d'un château de bois. C'était une motte carrée construite par les Anglais au temps de la Guerre de Cent Ans. Les Français, eux, les construisaient circulaires.
Remontant le petit vallon, ils arrivèrent en vue du moulin, construit à l'intersection du grand chemin avec celui de Biencourt à Rambures. Bâti sur une butte située à l'ouest du village, il profitait là des vents dominants.
Un peu en arrière, se trouvait le hameau du Bocquet camouflé par une épaisse ceinture d'arbres. Le meunier qui se trouvait dehors à ce moment-là, les salua en ôtant son bonnet et en esquissant une révérence. Il le remit bien vite car un vent glacial soufflait, rabattant la fumée de la chaumière au ras du toit et actionnant énergiquement les ailes du moulin. Le froid se faisant plus vif, le courant d'air étant à cet endroit plus violent, ils pressèrent le pas.
- Nous voilà presque rendus, soupira Pierre de Fontaines. Ce n'est pas trop tôt, j'ai les pieds moulus par cette marche forcée.
- Moi de même, Monseigneur, mais malgré cela, nous avons eu bien de la chance. Les brigands avec lesquels nous avons eu maille à partir n'étaient pas trop téméraires et vous n'avez eu aucun mal à les mettre en déroute.
- Ce n'est pas grâce à l'ardeur que tu as déployée que nous sommes encore en vie, ironisa Pierre de Fontaines.
En effet, celui-ci, poltron comme pas un était allé se cacher, grelottant de peur, en attendant l'issue du combat.
Vexé, le serviteur se renfrogna et on ne l'entendit plus jusqu'à ce que:
- Oh! Regardez Monseigneur!
N'avez-vous pas vu bouger quelque chose derrière la haie?
- Où cela, mon ami? questionna Pierre de Fontaines.
- Là, devant vous, sur la droite, derrière ce buisson, précisa le serviteur.
- Mais en apparence, tout était parfaitement calme et normal. Peut-être un peu trop même... Pas un bruit, pas un mouvement. Pas même un oiseau dans les branches...
- Encore une de tes lubies, mon pauvre vieux. Moi, je ne vois rien d'extraordinaire, plaisanta Pierre de Fontaines.
- Je vous assure, Monseigneur, que j'ai aperçu un homme derrière cette. Sa phrase se termina dans un gargouillis indescriptible. Il venait de recevoir en pleine poitrine une balle de mousquet tirée de derrière la haie. Un flot de sang lui remonta dans la gorge et il s'abattit sur place, foudroyé net.
Au même moment, les cinq agresseurs firent irruption au milieu du chemin, barrant le passage à Pierre de Fontaines qui; la première surprise passée, dégaina son épée et indigné par une telle lâcheté, rugit:
- Lâches, assassins! Tirer sur un homme sans armes! N'avez-vous pas honte?
Fou de rage, Pierre de Fontaines rejeta sa cape sur son épaule, se mettant aussitôt en garde. Mais les autres ne s'approchèrent pas. Une mauvaise expérience avait suffi. Et elle leur avait servi de leçon.
Aboyant à la manière d'un roquet, François de Pellevert lança, hargneux:
- Cette fois, c'en est fini de vous Monsieur! La représentation est terminée et bien terminée. Votre vie s'achève ici!
- Assez de discours! Coupa Jacques de Fontaines. Ne perdons pas notre temps en paroles!
- Abattons-le puisque c'est pour cela que nous sommes ici.
Là-dessus il sortit son pistolet et, froidement, fit feu en direction de Pierre de Fontaines. Mais ce dernier avait trouvé le temps de dégainer et avait fait feu. Les deux coups se fondirent en un seul. François de Pellevert, le premier, touché d'une balle en plein cœur, s'abattit lourdement sur le sol. Pierre de Fontaines, lui-même, touché au côté gauche, ploya sous la violence de la douleur. Mais, un genou en terre, il eut encore la force d'ajouter.
- Vous paierez ce crime odieux de votre vie, Monsieur. Justice sera rendue... Aaaah.l...
Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Les quatre autres avaient déchargé sur lui leurs pistolets en une salve meurtrière qui le tua net.
S'approchant alors de son frère qui gisait à quelques pas de lui, Jacques de Pellevert ne put que constater qu'il était bien mort. Et, se relevant, la rage au cœur, il hurla:
- Pourquoi a-t-il fallu que François attende pour l'abattre?
S'il m'avait écouté, il serait encore vivant! Il fallait le tirer comme un lapin de derrière la haie...
Puis s'adressant à ses gibiers de potence, il ajouta:
- Vous trois, ramenez le corps de mon frère au manoir. Je pars devant. Il faut que je prévienne ma mère et son épouse du grand malheur qui vient de les frapper.
Puis il ajouta encore, pour lui-même:
- Et puis il faudra que je songe à m'occuper de Nicolas. C'est bien dommage qu'il n'ait pas été avec son père celui-là, Il paiera de sa vie la mort de mon frère...
Toutes ces morts, jusqu'à celles de son père et de ses frères, ne lui avaient donc aucunement servi de leçon. La vengeance seule comptait pour lui et elle allait de nouveau frapper…
CHAPITRE_VII
Épilogue
À la suite de ce crime odieux, Madame de Pellevert déposa une plainte contre les Pellevert. Une enquête fut menée, des témoignages recueillie, des vérifications opérées... Tout se savait dans un petit village, les haies avaient des yeux et des oreilles et l'assassinat de leur seigneur n'avait pas échappé à quelques paysans. Mais le silence était la règle et ce n'est que bien plus tard qu'on apprit la vérité sur ce qui s'était passé. La culpabilité de Jacques de Pellevert fut établie sans qu'il puisse subsister le moindre doute.
Mais le coupable s'était enfui; conscient de la mauvaise tournure que prenaient les choses. Qu'à cela ne tienne, il fut condamné par contumace!
Avec le temps, il aurait pu échapper à la justice si, trop confiant dans sa bonne étoile, il ne s'était avisé de remettre un peu trop tôt les pieds dans son manoir de Ramburelles.
Tombant à son tour dans le piège tendu par le guet à proximité du manoir, un soir où il rentrait, sûr de lui et sûr d'être toujours passé inaperçu, il fut arrêté, livré à la justice et jeté, sans ménagement, dans un cul-de-basse-fosse à la manière d'un vulgaire manant.
Nicolas de Fontaines, parti à cette époque en en voyage en Angleterre, n'apprit que beaucoup plus tard la mort de son père et la condamnation de Jacques de Pellevert. Mais il était rentré en France, quand, un peu plus d'un an après l'affaire, le 19 janvier 1628, le tribunal rendit son verdict, il put ainsi assister à l'exécution de la sentence, un mois plus tard, en place de grève â Abbeville où Jacques de Pellevert fut rompu sur la roue devant une foule innombrable au milieu de laquelle on pouvait compter de nombreux Ramburellois venus contempler le spectacle avec une joie non dissimulée.
Quelques jours plus tard, Nicolas, capitaine dans un régiment des troupes royales, partit rejoindre celui-ci devant La Rochelle assiégée.
La paix était enfin revenue à Ramburelles...
LA GUERRE
DE
CENT ANS
EN
VIMEU
·
Tome 1
·
Du début
du conflit
à Crécy
·
AUTEURS:
Graziella ALDERBONN, Simon ALDERBONN, Anthony DIDIME, Nathalie DRUAUX, Jonathan HEBERT, Grégory GENTE, Marceau MAILLARD, Camille OGER, Cyril POYEN, Emmanuelle POYEN, Elise ROULLE, Amandine TERNISIEN.
Enseignant responsable de la classe :
Jack BACOUEL
LA GUERRE DE CENT ANS
EN VIMEU
TOME 1
Coopérative Scolaire
de l’École Primaire Publique de Ramburelles
10, Place du 8 Mai,
80140 Ramburelles
CHAPITRE I
DÉBARQUEMENT ANGLAIS A MERS
En ce samedi de mai 1340, jour de la Saint Jean, la saison est belle, chaude, et pour l’heure, sans pluies, donc propice à la guerre.
Les Anglais avec une armada de 80 bateaux, des voiliers munis de rames comme ceux sur lesquels naviguaient les Normands, avec un seul mât haubané par des cordages en cuir tressé et une unique voile, de grosses barques de forme arrondie, tant à l’avant qu’à l’arrière, et disposant à la proue d’une plate-forme et à l’arrière, sur le côté, d’une pelle en guise de gouvernail, assaillent Le Tréport et tentent d’y débarquer leurs trois mille hommes d’armes. Mais tous les habitants de Mers et d’Eu sont là pour prêter main forte à ceux du Tréport.
L’évêque d’Amiens, lui-même, reçu ce jour-là au prieuré de la trinité de la Chaussée, faubourg d’Eu, assiste de loin à l’assaut et entend de multiples grondements de tonnerre.
- Par le temps qu’il fait, il ne peut s’agir d’orage, se dit-il. Le temps est clair et parfaitement dégagé, et toute la vallée baigne dans un soleil radieux.
C’est alors que se tournant vers le fort du Tréport, il aperçoit de longues langues de feu, telles les flammes sortant de la gueule du dragon, qui s’échappent de sortes de tubes noirâtres, au nombre de trois, en produisant une fumée dense et abondante.
- Quelle est encore cette invention diabolique ? tonne-t-il alors. Ces engins vont encore nous attirer les foudres du ciel...
Dans un vacarme infernal, ces engins lancent de gros carreaux, à la manière des arbalètes, en utilisant la puissance de la poudre dont on les bourre par la gueule.
Ces pièces d’artillerie cylindriques, fixées par des cordes sur des planches de bois, sont constituées de douves et cerclées de fer
Les Anglais, après un combat acharné sur la plage, sont donc rejetés à la mer non sans avoir subi quelques pertes. Une quarantaine d’hommes d’armes gît sur la plage. Scindant alors leurs forces en deux, ils se ruent sur Mers et sur Ménival où la résistance semble plus faible.
Philippe VI, avisé de l’acte de félonie que constitue ce débarquement, décide alors de confisquer le comté de Ponthieu à Edouard III qui en est le comte en même temps qu'il est roi d'Angleterre.
Il faut en effet rappeler qu'Edouard III, bien que roi d’Angleterre, pouvait prétendre à la couronne de France au même titre que Philippe de Valois après la mort de Philippe le Bel.
En effet, les trois fils de Philippe le Bel étaient déjà morts au décès de celui-ci en 1328. Seules des filles survivaient et ne pouvaient, conformément à la loi salique, accéder au trône.
De ce fait, deux hommes pouvaient donc alors prétendre au trône de France : Philippe de Valois, fils d’un frère de Philippe le Bel et Edouard III, roi d’Angleterre et petit-fils de Philippe le Bel par sa fille Isabelle de France. Les Barons de France décidèrent de couronner Philippe VI, privilégiant le côté masculin, et Edouard III abandonna ses prétentions.
Mais Edouard III devait, étant vassal de Philippe VI pour ses possessions françaises de Ponthieu et de Guyenne, prêter serment de fidélité à son roi, Philippe VI.
Ce dernier avait sommé Edouard III réticent, de se rendre à Amiens pour lui prêter serment, le roi d’Angleterre s'en était senti fort humilié.
Pour ajouter encore à la rancœur d’Edouard III, Philippe VI lui avait confisqué la Guyenne à la suite d’un différend survenu au sujet des tribunaux anglais de Guyenne dont les jugements étaient systématiquement cassés par la cour suprême du Parlement de Paris.
En représailles, Edouard III décide donc de revendiquer la couronne de France, et c’est la guerre.
Mais revenons à Mers où les Eudois sont venus prêter main forte aux Mersois. Sur la plage, le combat est rude et le débarquement périlleux. Les Eudois disposent en effet d’une importante artillerie : de grandes arbalètes à treuil ou à cric, des espringales, des catapultes... Des archers et des arbalétriers eudois déclenchent un tir ininterrompu sur les assaillants. Mais les Anglais, dont ce n’est pas la première incursion, ne lâchent pas prise, et au prix de pertes importantes, parviennent à prendre pied sur la plage. Le combat continue au corps à corps. Le gros des troupes peut alors débarquer. Et tel la proue d’un navire fendant les flots, cette horde sauvage ouvre une brèche dans la défense française qui cède alors à la panique et tente de se replier dans le plus complet désordre.
Les Anglais se répandent alors, tels un raz de marée, dans le bourg qu'ils pillent et brûlent, tuant et massacrant un nombre considérable d’habitants, hommes, femmes et enfants, semant la ruine et la désolation sur leur passage.
Le village, en proie aux flammes, rougeoie de toutes parts. D'énormes panaches de fumée s'élèvent dans le ciel parvenant même à éclipser le soleil. Le spectacle est grandiose et impressionnant. Partout, des blessés crient, gémissent, pleurent... Des paysans qui ont tout perdu se lamentent. Des femmes en larmes, cherchent leurs enfants parmi les flammes. Morts et blessés jonchent le sol. Le craquement des charpentes en feu et le crépitement des flammes redoublent de violence au moindre souffle de vent, ajoutant encore à la panique et à l'affolement. Devant l'ampleur de l'incendie, les habitants de Mers, Eu et Le Tréport, plutôt que de poursuivre les Anglais, préfèrent essayer de sauver ce qui peut l'être. Faisant la chaîne avec des seaux de toile, des seilles, ils tentent d’éteindre ce qui semble pouvoir l’être. Nombreux sont ceux qui meurent brûlés sous les décombres de maisons qui s’écroulent en voulant récupérer quelque bien jugé précieux ou sauver un enfant pris au piège dans une maison en feu.
Pendant ce temps, protégées par les troupes anglaises qui ont opéré leur jonction et se sont déployées tout au long des berges de la Bresle, les voiles anglaises qui attendaient à quelques encablures de là, s'engouffrent dans l'embouchure nord de la Bresle, afin d’échapper aux tirs provenant du Tréport, pour s'enfoncer à l'intérieur du pays.
Sur la berge, les cavaliers suivis de la piétaille et des chariots débordant du butin pris à Mers, servent de bouclier à l'interminable file de bateaux au cas où les Français tenteraient une contre-attaque.
- Qu’on charge la plus grande part du butin sur les bateaux, commande le comte de Warwick, chef de l’expédition, et qu’on ne conserve dans les chariots que les victuailles.
Aussitôt, les soldats anglais ayant improvisé des passerelles à l’aide de planches, le transbordement commence sous la protection des archers disposés en rideau de part et d’autre du fleuve.
- Rassemblez les chariots sur le chemin de Gamaches, ordonne Geoffroy d’Harcourt, une fois le chargement terminé. Le gros de la troupe partira avec eux tandis qu’un détachement de fantassins et archers longera le fleuve pour servir de couverture aux bateaux.
En effet, sans ce bouclier humain, ceux-ci seraient une proie facile pour tout assaillant venu de la forêt voisine, dense et exubérante, peuplant jusqu’aux versants de la vallée les plus proches de la rivière.
Arrivés à la hauteur de la ville d’Eu, dont les remparts imposants dominent la vallée, ils empruntent prudemment le bras nord de la Bresle, à bonne distance de ceux-ci, qui les amène devant la porte de La Chaussée.
Mais l’alarme a été donnée au beffroi de la ville ceinte d’une solide muraille et la milice les attend de pied ferme.
A l’abbaye de Saint-Laurent, les cloches sonnent également à la volée, invitant les habitants à prêter main forte à la milice.
Cela n’empêche nullement les Anglais d’incendier le faubourg de La Chaussée après l’avoir pillé, tuant avec une sauvagerie sans pareille tout être vivant qui n’avait pas eu le temps de se terrer.
L’évêque d’Amiens, Jean de Cherchemont, vient à peine de quitter le prieuré quand se produit l’attaque.
Face à cette horde déchaînée, la milice communale hésite à sortir de la ville, se bornant à tirer du haut des fortifications sur les pillards qui osent s’approcher de celles-ci, et la flotte entière, peut, sans encombres, continuer sa route.
Ayant dépassé les villages d’Oust et de Marais qui sont épargnés miraculeusement car le temps presse, ils poursuivent en direction de Gamaches dont ils ne tardent pas à apercevoir les créneaux de l’impressionnant donjon.
Le château semble bien garni et inexpugnable. Aussi, ordre est-il donné à la flotte de jeter l'ancre à une bonne portée d'arbalète des murailles de l'imposante construction. Bien leur en prend car une pluie de carreaux s'abat non loin d'eux, mais sans les atteindre. La colonne anglaise, elle aussi s'est arrêtée et se tient à distance respectable.
Voyant qu'il est impossible de forcer le passage, il est décidé que la flotte rebroussera chemin et mouillera au large du Tréport en attendant un éventuel repli par voie de terre des troupes anglaises. Puis celle-ci, sans nouvelles pendant plus de cinq jours, devra reprendre le chemin de l’Angleterre, chargée de rapatrier toutes les richesses accumulées au cours des pillages successifs.
Les soldats anglais restant sur les bateaux débarquent, ne laissant à bord que l'équipage nécessaire, et le butin volé tout au long du chemin depuis Mers est entassé sur les bateaux avec les victuailles nécessaires aux hommes d'équipage.
Ayant laissé s'éloigner les dernières voiles, les Anglais reprennent leur marche en contournant, à bonne distance, les fortifications de Gamaches. Ils se heurtent à la Vimeuse qu'ils décident de longer, ne trouvant aucun passage pour la traverser.
Le soleil est alors très bas dans le ciel et fatigue et la faim commencent à se faire sentir. Le moment est donc venu de trouver un gîte pour la nuit.
Or, à cet instant, dans la pénombre naissante, se dessine la silhouette d'un château.
- Monseigneur, Monseigneur, s’écrie un soldat en tête de la colonne, un château est en vue.
- Ce doit être celui d'Hélicourt, nous sommes environ à une lieue de Gamaches, estime le comte de Warwick. Ce château appartenait à Jean de Bailleul qui fut roi d’Écosse et trahit notre bon roi.
- Profitons-en donc pour le venger et nous dormirons en terre anglaise, ironise Geoffroy d’Harcourt.
- C’est une excellente idée, reprend Warwick, mais comment allons-nous nous y prendre pour nous en emparer ?
Une halte est aussitôt ordonnée dans le bois à une portée de flèche de la forteresse. Un plan d'attaque est mis sur pied mais il me servira à rien... La chance est avec les Anglais.
Une charrette chargée de tonneaux s'approche de l'entrée du château. Après une brève attente, pendant laquelle les Anglais s’approchent furtivement sous le couvert des fourrés, le pont-levis s'abaisse, et le chargement, après avoir été contrôlé par les gardes, s'engage dessus.
L'occasion est trop belle. Les Anglais, archers en tête, se ruent à l'attaque. Au moment où la charrette arrive sous la herse, le cheval, atteint d'une volée de flèches, est tué sur le coup et s’écroule sur place.
Les défenseurs, prenant conscience du danger de la situation, tentent d’abaisser la herse, mais elle se trouve bloquée par la charrette, laissant de part et d’autre un passage suffisant où s’engouffrent les assaillants.
Les premiers se dirigent aussitôt vers le donjon dans l’espoir d’y faire prisonnier le seigneur, espérant en tirer une bonne rançon.
Mais leurs espoirs sont déçus, celui-ci ne s’y trouve pas. En effet, il a déjà rejoint, comme la plupart des seigneurs de la région, l’ost du roi qui a convoqué ban et arrière-ban pour faire face aux velléités du roi d’Angleterre.
La surprise ayant été totale, les Anglais n’ont aucun mal à se rendre maîtres du château. Quand l’alerte est donnée, il est déjà trop tard, les gardes qui se présentent dans le désordre le plus complet, sont aussitôt mis hors de combat. Les plus intrépides qui essaient de résister sont rapidement submergés par la marée anglaise. Le combat est inégal, c’est à dix contre un que luttent les Anglais. De nombreux corps jonchent le sol. Morts ou blessés, on ne compte parmi eux que des Français.
Les prisonniers sont immédiatement jetés dans les geôles du château, en attendant de trier ceux qui méritent d’être épargnés pour en tirer rançon.
La victoire est totale, la fête va pouvoir commencer. Dans tout le château, on recherche ce qui peut se manger ou se boire : volailles, porcs, gibier, salaisons, etc. . .
Toutes ces victuailles sont alors rassemblées dans la grande salle du château. Des tonneaux de vin sont roulés jusque là, puis mis en perce ou le couvercle défoncé, et, à l’aide de gobelets, hanaps, récipients divers, etc..., chacun vient se servir.
Pendant ce temps, aux cuisines, sous la surveillance hargneuse des Anglais, on égorge cochons et volailles qu’on vide et qu’on embroche aussitôt pour les rôtir à la flamme.
Sans même attendre la fin de la cuisson, les plus affamés, le gobelet dans une main et le coutelas dans l’autre, arrachent des lambeaux de chair aux animaux tournant encore sur les broches.
Cris et éclats de rire fusent de toutes parts. Deux trouvères de passage au château sont réquisitionnés pour amuser la troupe. La fête bat son plein et se prolonge fort tard dans la nuit jusqu’à épuisement des ressources.
Le lendemain matin, la sonnerie du lever a fort à faire pour tirer les Anglais de leur profond sommeil. Les retardataires, stimulés par quelques bons coups de bottes ou même seaux d’eau bien fraîche, ont tôt fait de reprendre leurs esprits.
Après avoir chargé sur des charrettes toute la nourriture possible, ainsi que vaisselle, argenterie et riches vêtements, les Anglais saccagent le château, détruisant tout ce qu’ils ne peuvent emporter, puis l’incendient.
La colonne anglaise, traînant à sa suite ses prisonniers, peut alors partir en direction d’Abbeville dont ordre a été donné par un messager d’Edouard III guerroyant en Flandre, de s’emparer. En effet les bourgeois de cette ville, qui ne portent pas les Anglais dans leur cœur, se sont révoltés et se sont rangés du côté du roi de France Philippe VI.
Ils ont enfermé dans le château qu’ils assiègent les Anglais qui commandaient la ville, ceux-ci sont coupés de leurs troupes et pris au piège.
Il ne reste qu’à attendre que la faim se fasse sentir et les pousse à se rendre. Et cela ne saurait tarder compte tenu du peu de réserves disponibles dans la forteresse. A moins que les renforts promis n’arrivent à temps...
CHAPITRE II
LE SIEGE D’ABBEVILLE
Après avoir pillé et brûlé les villages de Maisnières, Tours en Vimeu, Rogeant, Toeufles et Cambron, semant terreur et désolation sur son passage, la colonne anglaise arrive en vue d’Abbeville. Au travers des arbres, par moments, ils aperçoivent les hautes tours de Saint-Vulfran ainsi que quelques uns des clochers des nombreuses églises que compte Abbeville. Bientôt ce sont les remparts qui apparaissent, imposants et massifs protégeant la ville enserrée entre des murailles qui doivent lui assurer sécurité et sûreté.
La colonne anglaise, sur l’ordre du comte de Warwick, se divise alors en deux, prenant Abbeville en tenaille.
Dès l’apparition à l’horizon des premières oriflammes, l’alarme est aussitôt donnée. Les quatre cloches du beffroi se mettent à sonner à la volée. Immédiatement, les portes de la ville sont closes, les ponts-levis relevés et les herses abaissées.
Dans le même temps, les soldats se précipitent sur les remparts. Maïeur et échevins, aussitôt alertés, viennent les y rejoindre pour prendre la mesure de la situation.
Dans les rues, c’est l’affolement, la panique. Chacun court en tous sens pour essayer de savoir ce qui se passe. Et puis, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre : les Anglais sont là, ils ont encerclé la ville. On s’y attendait plus ou moins, la nouvelle de leur approche avait été apportée par des marchands qui leur avaient échappé de justesse.
Et puis, du haut des remparts, les nuages de fumée aperçus par les guetteurs, avaient confirmé leur venue.
Il faut rappeler que le Ponthieu et la ville d’Abbeville étaient possessions anglaises avant d’être confisqués par le roi de France Philippe VI pour félonie. Mais, les bourgeois d’Abbeville, las des mauvais traitements et des impôts infligés par les Anglais, s’étaient révoltés, assiégeant les quelques troupes anglaises qui s’étaient retranchées dans le château.
La réplique du roi d’Angleterre Edouard III était donc inévitable.
Devant chaque porte de la ville, comme pour en verrouiller les portes, les Anglais installent leurs camps de toile de façon à empêcher quiconque d’entrer ou de sortir. Aucune attaque n’est pour le moment tentée.
Il est inutile de perdre des hommes dans des actes de bravoure superflus, il suffit d’attendre que la famine fasse son œuvre pour que les Français se rendent, et puis, si cela ne va pas assez vite, on aidera un peu les choses par des attaques répétées qui sèmeront la panique dans la population.
Bientôt le soir tombe, et seuls les gardes postés sur les murailles ainsi que le guet restent éveillés après le couvre-feu qui vient de sonner du haut du beffroi. Sur les remparts ainsi qu’aux portes, la garde a été triplée.
La nuit se passe sans incidents, les jours suivants aussi. Les Abbevillois réalisent alors que les Anglais n’attaqueront pas avant que la famine ne se soit installée dans la ville.
Un grand conseil réunit le mayeur et les échevins ainsi que les plus riches bourgeois de la ville. Il est décidé que chacun devra réduire autant qu’il le pourra sa consommation habituelle de nourriture. Tous les festins sont interdits et tout gaspillage de nourriture sera puni par la privation totale de celle-ci et l’emprisonnement, voire la mort en cas de récidive.
Un appel à volontaire est lancé pour tenter des expéditions destinées à ravitailler la ville par tous les moyens. Des plans sont échafaudés et d’importantes récompenses promises. Les volontaires ne tardent pas à se présenter.
Plusieurs tentatives ont lieu. Mais toutes celles qui sont menées par voie de terre se soldent par des échecs, les Anglais montant une garde sans faille à chacune des portes.
Cette solution est donc abandonnée devant l’absolue impossibilité de forcer le passage. Chaque sortie a eu son lot de morts et de blessés. Les plus intrépides s’en sont sortis, mais sans jamais réussir à percer les lignes anglaises.
La faim commençant à se faire sentir de manière de plus en plus aiguë, les tentatives se multiplient, mais demeurent vaines. L’inquiétude commence à gagner la population. Des vols de nourriture se produisent. Les coupables sont sévèrement châtiés, les premiers sont exposés au pilori, les suivants sont purement et simplement pendus.
La brume qui a fait son apparition à cette époque de l’année rendant la chose possible, une sortie par voie d’eau est donc envisagée.
Une barque est aménagée par un charpentier pour résister aux attaques anglaises. Des arceaux de bois sont rajoutés sur la partie supérieure et recouverts d’épaisses planches de chêne pouvant résister aux carreaux d’arbalètes. Celles-ci sont garnies de peaux de bêtes qui seront imprégnées d’eau le moment venu, afin de protéger l’embarcation contre les flèches enflammées.
Il ne reste plus qu’à attendre le moment propice. Dans trois jours, ce sera la nouvelle lune, et avec un peu de chance...
Mais les Anglais, conscients, vu l’intensification des tentatives de sortie des Abbevillois, de l’efficacité de leur blocus, et comprenant que la famine commence à faire son œuvre dans la ville, décident que le moment est venu de précipiter un peu les événements.
Les trébuchets, balistes et catapultes en cours de construction depuis plusieurs semaines sont enfin terminés. Pour les construire, on a eu recours à des charpentiers et menuisiers qui ont été faits prisonniers dans les villages environnants au cours des multiples chevauchées anglaises.
D’énormes pierres ont été amassées au pied des catapultes et des trébuchets. D’importantes provisions de flèches pour les arcs et les balistes ont été fabriquées. Soufre, salpêtre, poix et naphte ont également été apportées en grandes quantités pour la fabrication des feux grégeois. Des protections, mantelets, palis, bastides... ont également été construits. Tout est donc prêt pour l’attaque.
Les Abbevillois, du haut des remparts, ont pu constater, jour après jour, semaine après semaine, la progression inquiétante des préparatifs anglais. Ils savent que l’attaque est imminente.
Sur les remparts, la milice communale, soutenue par l’aide spontanée des bourgeois, a aussi préparé la défense. De pleins paniers de flèches et de carreaux d’arbalète s’entassent.
Au pied des remparts, des foyers ont été préparés à l’avance pour faire bouillir l’eau et l’huile qui seront, le moment venu, jetées sur les assaillants. Des réserves de bois ont été entassées pour entretenir les feux. D’énormes quantités de pierres arrachées un peu partout dans la ville ont été empilées sur le chemin de ronde pour servir de projectiles. Des balles de foin ont également été accumulées. Elles seront lancées enflammées sur les assaillants.
Chacun, conscient de ce qui l’attend si la ville est prise, est venu spontanément prêter main forte, sans qu’il soit besoin de réquisition.
La faim tenaille de plus en plus les estomacs autant que les esprits, mais le moral des troupes ne baisse pas. L’espoir renaît même à l’approche de la nouvelle lune.
En effet, ce soir, la nuit, d’un noir d’encre, sera favorable, et par chance, un épais brouillard, qui descend lentement sur la vallée, vient encore parfaire les conditions dans lesquelles se déroulera l’expédition.
La barque est prête et n’attend plus que son équipage qui a été choisi quelques jours auparavant par le maïeur en personne.
C’est Pierre de Ramburelles qui a été choisi pour le commander. Pris au piège dans Abbeville alors qu’il y passait quelques jours dans sa maison située non loin du beffroi et de la collégiale, il avait dû céder aux pressions du maïeur son ami.
Las des guerres, il s’était retiré là depuis que son frère Jean, avec qui il vivait depuis la mort de son épouse, avait quitté son château de Ramburelles pour rejoindre l’ost du Roi.
C’était un fameux combattant, mais il avait fallu toute la persuasion du maïeur pour le décider, cette fois-ci, à reprendre les armes.
Pour l’accompagner, Pierre de Ramburelles a retenu quatre solides gaillards qui ont déjà prouvé à de multiples reprises leur bravoure lors de précédentes sorties : l’intrépide Bras-de-Fer, Brise-Barre une brute sanguinaire, Tranche-Montagne qui n’a pas son pareil dans le maniement de l’épée et puis enfin Le Borgne, un champion du tir à l’arc.
Le soir venu, bien après qu’ait sonné le couvre-feu, à la lumière des torches, portées par les soldats du guet, des ombres silencieuses s’approchent du quai. Là, sur les flots, se balance doucement la barque destinée à l’expédition, au milieu des reflets scintillants.
Le maïeur leur ayant prodigué ses dernières recommandations, les cinq compagnons s’embarquent. Dans la muraille, la herse barrant l’accès à la rivière se soulève dans un grincement de chaînes. Les amarres sont larguées, et après un dernier salut, Pierre de Ramburelles donne l’ordre de départ. Les quatre rames, dans un mouvement parfaitement synchronisé s’enfoncent dans l’eau et l’embarcation s’éloigne lentement, sans bruit, si ce n’est le clapotis des rames, assourdi par la densité du brouillard.
Au grincement de la herse qui s'abaisse, les cinq hommes savent qu'ils ont quitté la ville et qu'ils sont maintenant livrés à eux - mêmes. Il ne leur rEste plus qu’à compter sur la chance. Saint - Valéry n'est qu’à cinq lieues, mais les Anglais sont partout, et à tout moment le danger peut se présenter.
Mais pour l'instant tout était calme, peut-être même un peu trop calme.
Soudain, dans un fracas assourdissant, les cinq hommes se sentent propulsés vers l’avant du bateau. Avant qu'ils n'aient le temps de se poser la moindre question, des cris se font entendre devant eux.
L’alerte est donnée. Les occupants de l’embarcation anglaise essaient de se jeter à l’assaut de l’embarcation des Abbevillois, mais leur barque éperonnée en plein milieu et complètement éventrée, a tôt fait de couler à pic. Mais, arrêtée net par le filin qui, tendu entre les deux rives, lui permettait de patrouiller de l’une à l’autre, elle remonte aussitôt. Un second choc se produit aussitôt. La barque des Abbevillois vient heurter le filin. Sur la berge, des torches s’agitent en tout sens. L’un des naufragés qui a réussi à regagner la rive confirme qu’il s'agit bien d’une tentative de sortie des Abbevillois. Aussitôt, une pluie de flèches enflammées embrase le ciel au-dessus de la rivière, quelques-uns unes atteignant même l’embarcation des cinq hommes. Puis les tirs se précisent, guidés par les flammes qui jaillissent du " toit " de la barque sous le ciel illuminé.
D’un coup sec, Pierre de Ramburelles, se saisissant de l’épée de Tranche-Montagne, sectionne le filin, libérant l’embarcation qui prend aussitôt de la vitesse sous la poussée des rames manœuvrées par les quatre forces de la nature.
Mais au-dessus de leurs têtes, les peaux sous l’effet de la chaleur produite par la multitude de flèches enflammées, ont séché et s’embrasent, communiquant le feu au bois qui les supporte.
Les flammes crépitent, le bois craque. Le temps presse, il faut, d’urgence, évacuer l’embarcation avant de finir calciné.
Dans un ultime effort, suant toute l’eau de leur corps, ils précipitent le brûlot sur la rive et en jaillissent comme de beaux diables hors de leur boîte. Il était temps, le feu avait réussi à s’insinuer à l’intérieur, rendant l’air irrespirable et la température insoutenable.
Par chance, à cet endroit, la forêt est dense. Aux alentours, tout a l’air calme, pas un bruit ne trouble le silence de la nuit. Mais comment s’orienter dans une telle obscurité ? Une seule solution : longer la rivière. Mais la vigilance s’impose.
En de multiples endroits, les Anglais ont établi des campements destinés à surveiller le fleuve. Heureusement le couvert de la forêt de Cantate leur procure le camouflage nécessaire jusqu’au village de Grand-Laviers.
Là, quand ils y parviennent, ce n’est plus que ruine et désolation, aucune chaumière n’a été épargnée, les Anglais ont tout brûlé. Les habitants ont disparu, réfugiés dans les bois sans doute. . .
- Ce n’est pas là que nous trouverons des chevaux, annonce d’un air désabusé Tranche-Montagne.
Mais un peu plus loin, à la sortie du village, des rires attirent l’attention des cinq hommes.
-Attention ! dit Pierre de Ramburelles, ce sont peut-être des Anglais. Soyons prudents, dans ce brouillard on ne voit rien, et la seule solution est de s’approcher.
Sans bruit les cinq hommes s’avancent. Dans la nuit, droit devant eux, on distingue peu à peu la lumière tremblotante d’une torche qui éclaire l’encadrement d’une fenêtre. C’est Tranche-Montagne le premier qui reconnaît l’auberge de Saint-Nicolas à la sortie Grand-Laviers.
Jean de Ramburelles en déduit aussitôt :
- Cette auberge doit être aux mains des Anglais, sinon, comme le reste du pays, elle aurait été incendiée. Redoublez de prudence.
A ce moment, une branche craque sous les pieds de Brise-Barre, le hennissement d’un cheval lui répond, donnant l’alarme au garde qui se tient là, assis sur le rebord de l’abreuvoir. D’un geste, Jean de Ramburelles signifie au Borgne de s’en occuper. Aussitôt, le sifflement d’une flèche fend le silence de la nuit. Le garde, atteint en plein cœur, sans même pousser un cri, s’abat lourdement dans l’abreuvoir, faisant jaillir de celui-ci une gerbe d’eau tandis que les chevaux hennissent de plus belle.
Le vacarme ainsi produit alerte ses compagnons qui jaillissent aussitôt dans l’embrasure de la porte. Le premier, tué net d’une flèche entre les deux yeux, s’abat de toute sa hauteur dans les détritus qui jonchent le sol devant celle-ci.
Les suivants, surpris, refluent vers l’intérieur. C’est le moment que choisissent Jean de Ramburelles et ses compagnons pour se ruer sur eux.
Le combat s’engage, féroce et sans merci. Pas de quartier pour les Anglais ! Tranche-Montagne tranche une tête par-ci, une tête par-là. Bras-de-Fer un cou dans chacune de ses énormes mains en étrangle deux à la fois.
C’est la débandade dans le camp anglais. Trois d’entre eux essaient de s’échapper par la porte de derrière, mais Brise-Barre en saisit deux par le cou et d’un geste sec et précis leur brise la nuque. Le troisième parvient à faire quelques mètres avant de s’écrouler foudroyé par le poignard de Brise-Barre qui vient de se ficher entre ses deux épaules.
Tandis que ce dernier récupère d’un geste négligeant son coutelas sanglant qu’il essuie sur les vêtements de l’Anglais, Jean de Ramburelles finit d’en découdre avec son troisième adversaire qu’il passe au fil de l ’épée comme les deux autres.
La place est maintenant libre. L’aubergiste qui en avait profité pour filer, est revenu, et tombe soudainement dans les bras de Tranche-Montagne qu’il a reconnu. C’est en effet un de ses lointains cousins qu’il n’a pas vu depuis longtemps.
- Tu n’as pas changé vieille canaille lui lance-t-il amicalement.
Les cadavres qui jonchent le sol sont traînés à l’extérieur, à bonne distance de l’auberge, sous les taillis, et jetés en pâture aux loups qui ne manqueront pas de s’en occuper la nuit venue.
La chance sourit encore aux cinq hommes. Les Anglais avaient obligé l'aubergiste à leur sortir son meilleur vin et à leur rôtir un porcelet. Celui-ci se trouvait encore sur la broche ne demandant qu'à leur servir le repas.
Un véritable festin s’ensuit donc, au cours duquel, l’aubergiste propose d’aller chercher quelques renforts dans la forêt pendant que les Abbevillois profiteront d’un sommeil réparateur. Le premier tour de garde est confié à Brise- Barre.
Le lendemain matin, au lever du soleil, tous sont sur le pied de guerre et, bien restaurés avec les restes du porcelet, n’attendent plus pour partir que le retour de l’aubergiste.
Celui-ci ne tarde pas a se montrer. Il est accompagné de cinq hommes et trois chevaux pris aux Anglais lors d’embuscades. Après avoir placé dans des sacs toutes les provisions disponibles, toute la troupe, à cheval, reprend le chemin de la Blanquetaque, en direction de Boismont, sans quitter la lisière de la forêt de Cantate jusqu'à son extrémité nord-ouest. Là, à un endroit indiqué par l'aubergiste, la troupe bifurque vers le sud. De cet endroit, au sommet du versant de la vallée, on aperçoit, de l’autre côté de la Somme, le clocher du village de Saigneville. Il suffit de marcher droit vers ce point de repère pour trouver le gué.
Après avoir traversé une zone de taillis et de fourrés, une tache blanche de quinze pieds de large barrant le lit de la rivière s’offre à leurs yeux : c’est le gué de Blanquetaque, un haut-fond crayeux qui permet de passer d’une rive à l’autre.
A ce moment, apparaît brusquement, sortant des fourrés, une bande de brigands qui écument la région, rançonnant ou tuant marchands et voyageurs qui empruntent le gué. Ils s’approchent d’un air menaçant, agitant leurs armes. Mais il en faut plus que cela pour intimider Jean de Ramburelles et ses hommes. Lançant leurs chevaux au galop, l’épée à la main, ils chargent. Les brigands, surpris par la rapidité foudroyante de la contre-attaque, tentent de se replier, mais il est trop tard, la moitié d’entre eux reste sur place. Les fuyards sont la cible du Borgne. Seuls deux ou trois parviennent à s’enfuir, détalant comme des lapins en louvoyant parmi les buissons.
Revenue vers la rive, la troupe s’engage sur le gué. Une agréable sensation de fraîcheur, à leur entrée dans l’eau, se fait sentir.
Parvenus sur l’autre berge, tous mettent pied à terre et en profitent pour faire boire les chevaux et se désaltérer, puis sans perdre plus de temps, ils repartent au galop. Dépassant bientôt Boismont puis Neuville, sans être inquiétés, ils parviennent à La Ferté, faubourg de Saint Valéry, dont il ne reste plus que ruines fumantes. Ils foncent droit sur la Porte Guillaume.
Après s’être fait reconnaître, ce qui réclame un peu de patience devant la méfiance compréhensible des gardes, ils pénètrent dans le bourg et sont conduits vers le maïeur que rejoint bientôt le capitaine de la garnison.
Cinq chariots sont chargés de blé et une troupe de cent soldats que conduit le capitaine en personne les accompagne afin de leur ouvrir la route vers Abbeville.
Le départ a lieu au milieu de la nuit de façon à arriver aux portes de la ville juste avant le lever du soleil pour profiter de l’effet de surprise.
Un brouillard épais, par chance, recouvre à nouveau la campagne et constitue une protection bien efficace.
Dans un grincement de chaînes, le pont-levis se referme derrière l’arrière-garde du convoi. A la tête de celui- ci, chevauchent Jean de Ramburelles et ses cinq compagnons ainsi que le capitaine de la milice valéricaine. Derrière eux, se trouvent l’aubergiste et ses hommes, puis viennent les gens d’armes de Saint- Valéry encadrant les chariots.
Neuville, Boismont et Saigneville sont bientôt dépassés. De ces villages, il ne reste plus que ruines. A la sortit de Cambron, la troupe fait une halte. Une mare au bord du chemin permet d’abreuver les chevaux qu’on laisse ensuite souffler avant de produire leur effort.
Tranche-Montagne, de retour d’une mission de reconnaissance avec ses hommes aux abords d’Abbeville, apporte de bonnes nouvelles.
- Tout est calme à la porte d'Hocquet, annonce-t-il, les Anglais dorment encore à poings fermés, hormis les gardes bien sûr.
- Tout cela est parfait, murmure Jean de Ramburelles qui donne aussitôt l’ordre de repartir.
L'ensemble des troupes est alors placé à l’avant des chariots. Seuls, Jean de Ramburelles et ses hommes restent auprès de ceux-ci tandis que les cavaliers, lançant leurs chevaux aux galop, se jettent sur les camps de toile des Anglais dont la surprise est totale.
Des torches sont jetées sur les tentes qui s'embrasent instantanément, semant la panique parmi les Anglais qui essaient de s’enfuir traînant après eux des débris enflammés.
La milice valéricaine fait un véritable carnage dans les rangs anglais. Pourtant, des fuyards réussissent à donner l’alerte au détachement de la porte de Rouen qui fait alors face à la milice, ses archers noyant celle-ci sous une pluie de flèches qui cloue sur place la première vague. Les Valéricains, laissant sur place plusieurs de leurs hommes, devant une résistance aussi acharnée, tournent bride.
Pendant ce temps de répit, les chariots arrivent devant la porte d’Hocquet. Les guetteurs ont suivi le déroulement des opérations et ont immédiatement compris ce qui se passait. Le pont-levis s’abaisse, la herse remonte, juste le temps de laisser s’engouffrer dans la ville le charroi lancé au galop.
Les onze hommes et leurs cinq charrettes pénètrent dans la ville, acclamés par une population en délire, sortie en chemise jusque dans la rue, qui les suit jusqu’au beffroi où les attend le maïeur.
Ils ont bien gagné la récompense promise. Une immense joie anime la population et il est convenu qu’un grand festin sera donné en leur honneur dès que le siège sera levé.
Mais pour cela, il faudra attendre cinq longues années d’un siège très dur au cours desquelles se renouvelleront maintes fois de tels exploits.
Ce n’est qu’en 1345 que les Anglais, ayant compris que la ville était imprenable, reprendront, fort déçus, le chemin de l’Angleterre...
CHAPITRE III
EN ROUTE POUR CRÉCY
1345: c’est la guerre en Guyenne ; Philippe VI nomme son fils le Duc de Normandie, commandant de l'armée française qui assiège en avril 1346 l'Aiguillon, ville située au nord de La Rochelle.
Édouard III décide de voler au secours des assiégés et rassemble dans le port de Portsmouth, pour embarquer ses 20.000 hommes, une flotte d’un millier de bateaux qui appareille le 11 juillet. Mais la destination n’est pas celle qui était prévue. Dans la nuit qui suit, cette flotte arrive devant St-Vast-1a-Hougue, au nord du Cotentin, débarquant sans tarder ses troupes.
Après avoir, en grande cérémonie, armé "Chevalier" le futur "Prince noir", son fils le Prince de Galles, Edouard III forme son armée en trois corps différents dont il place le premier sous son propre commandement, le second sous celui du Prince de Galles et le troisième sous celui de l'évêque de Durham.
Une fantastique chevauchée commence alors à travers la Normandie. Le 18 juillet et les jours suivants, nombre de villes sont pillées et saccagées avant d’arriver le 25 juillet à Caen et d’investir la ville au bout de deux jours de combats acharnés où les défenseurs de la ville et toute sa population, soit cinq mille personnes, sont massacrés.
Philippe VI part aussitôt pour Paris et rassemble une armée afin de couper la route de l'ennemi vers la capitale, se dirigeant sans tarder vers Rouen où il parvient dans la journée du le 2 août.
Mais Edouard III, prévenu de son arrivée, reprend sa route vers Lisieux puis Elbeuf où il espère traverser la Seine. C’est compter sans l’acharnement de Philippe VI qui le poursuit sans relâche, le contraignant à continuer sa chevauchée au sud de la Seine pour tenter de la traverser. Mais toutes ses tentatives demeurant sans succès, Edouard III se décide finalement à marcher sur Paris, incendiant de nombreuses villes (Saint-Germain-en-Laye, Saint-Cloud, Boulogne et Bourg-la-Reine...) pensant traverser le fleuve en un endroit mal gardé. Mais Philippe VI, précédant la manœuvre, a déjà ordonné la destruction de tous les ponts.
Edouard III hésite à attaquer Paris puis se ravise et décide de traverser la Seine en faisant remettre en état le pont de Poissy, ville où il établit son campement et célèbre avec faste les fêtes de l’Assomption.
Mais sa position est devenue très incertaine. Sans le soutien de sa flotte et connaissant de gros problèmes de ravitaillement, il n’a alors plus qu’une solution : rejoindre son fief de Ponthieu.
Mais une troupe de la milice communale d'Amiens, appelée en renfort par Philippe VI, lui barre la route. Fort inférieure en nombre et encombrée par des chariots d’armes et de vivres, cette troupe est rapidement vaincue et massacrée par l’avant-garde de l’armée anglaise commandée par Godefroi de Harcourt La route du Ponthieu est alors libre. De là, il ne lui restera plus qu’à accomplir la jonction en Artois avec l’armée flamande, son alliée.
Le 18, Edouard III s’approche de Beauvais, mais la ville est trop bien défendue et fortifiée. Il ne peut se permettre de perdre un temps précieux et continue donc, après avoir incendié l’abbaye de Saint-Lucien et les faubourgs de Beauvais, en direction de Marseille en Beauvaisis où son armée campe le 19 août. Puis, traversant Grandvilliers, il se dirige vers Poix où il pense trouver les vivres dont il commence à avoir un besoin urgent. Après un siège très court, Poix est prise et saccagée, tout comme Dargies.
Il ne reste plus qu’à traverser la Somme. Mais Philippe VI s’est lancé à sa poursuite dans l’espoir de l'enserrer entre la Somme et la mer.
Parti de Saint-Denis, le roi de France arrive à Amiens le 30 août, après avoir fait une halte à Coppegueulle pour y attendre ses gens d’armes, tandis qu’Edouard III, lui, s’approche d’Airaines après avoir infligé une sévère défaite au Roi de Bohème, Jean de Luxembourg, allié de Philippe VI qui rejoint alors le roi de France à Amiens.
Pendant ce temps, Edouard III est arrivé à Airaines où il fait reposer ses troupes.
De là, il envoie des détachements de mille hommes d’armes et deux mille archers sous les ordres du comte de Warwick et de Godefroy de Harcourt vers Longpré, Pont-Rémy, Fontaines-sur-Somme, Long, Picquigny, Hangest... préparer le passage de la Somme. Toutes ces tentatives échouent, les Français se trouvant partout en nombre important pour défendre les ponts. Chevaliers, écuyers et gens du pays s’étant mobilisés pour leur interdire de franchir la Somme. Fontaines-sur-Somme qui n’est pas protégée par une muraille est pillée et brûlée ainsi que Long. Picquigny dont le château renferme une importante garnison oppose, avec l’aide des habitants, une farouche résistance et ni le pont ni le château ne peuvent être pris.
Dans tous les villages alentour, ce n’est plus que désolation. Quelques habitants réchappés du massacre errent parmi les ruines fumantes de leurs chaumières incendiées. Quand le tocsin a sonné, les habitants ont vainement cherché où se cacher, où dissimuler le peu de richesses qu’ils possédaient. Et puis pour certains, fourches, faux et faucilles sont devenues des armes dans un furieux corps à corps au milieu des hurlements des femmes, des enfants et des vieillards qu’on égorge sans pitié tout au long des rues envahies par des troupeaux beuglants et des volailles effarouchées...
Mais que faire devant une telle armée ? Certains, parmi les plus chanceux, parviennent à se sauver dans les bois environnants, les autres sont faits prisonniers. Et alors, de tous les villages des environs, sur la rive gauche de la Somme, affluent vers Fontaine sur Somme des centaines de prisonniers. On les massacre tous sans vergogne. C’est un véritable bain de sang. On est sûr au moins que tous ces gens n’iront pas renforcer les rangs de l’armée du roi de France. Mais en a-t-il vraiment besoin ?
Philippe VI croit tenir la victoire, son armée est bien supérieure en nombre et Edouard III est, semble-t-il, pris au piège.
Mais quand il arrive à Airaines le 23 août à midi, à la tête d’une armée de 100 000 hommes, il n’y trouve personne.
Edouard III, faisant sonner les trompettes au soleil levant, a levé le camp peu avant midi, abandonnant même sur place le dîner que ses troupes se préparaient à prendre, faisant ainsi le bonheur des Français.
Pendant ce temps, Edouard III se dirige vers Oisemont, le comte de Warwick et Godefroy de Harcourt chevauchant en tête de la colonne principale. Sur ses flancs, différents détachements incendient Aumale et Senarpont et nombre de petits villages aux alentours...
Oisemont est un bourg fortifié de solides murailles où Girard d’Abbeville, chevalier banneret et sire de Boubers ainsi que de nombreux chevaliers picards attendent de pied ferme le roi d’Angleterre. Mais c’est une véritable marée déchaînée qui monte à l’assaut des murailles et envahit Oisemont exterminant tout sur son passage. Quelques chevaliers, conscients que plus rien ne peut être tenté préfèrent battre en retraite et rejoindre l’armée du roi. Jean de Rambures, Collard de Biencourt, Enguerrand de Saint-Maxent, Loys de Buleux, Jean de Framicourt, Mareu du Translay et Pierre de Ramburelles sont de ceux-là. D’autres, plus téméraires, sont demeurés sur le champ de bataille... Girard d’Abbeville et d’autres sont faits prisonniers. Une confortable rançon en sera tirée.
Mais Edouard III qui s’est installé au Grand Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem commence à s’inquiéter, se sentant irrémédiablement pris au piège dans cette nasse constituée par la Somme et la mer.
Des escarmouches ont lieu un peu partout entre des éléments avancés de l’armée française et des détachements anglais. Philippe VI, à marches forcées, talonne les Anglais. Il dépêche Godemar du Faÿ avec douze mille hommes sur la rive droite de la Somme. Celui-ci a pour mission de garder coûte que coûte tous les gués entre Abbeville et l’embouchure de la Somme, et en particulier celui de Blanquetaque.
Le Vimeu est mis à feu et à sang, tous les villages aux alentours d’Oisemont sont rayés de la carte : Rambures, Ramburelles, Villeroy, Foucaucourt, Cannessières, Lignières, Fontaine-le-Sec, Forceville, La Neuville-au-Bois, Buleux, Martainneville, Saint-Maxent, Biencourt, Le Translay où la maison des religieux de Busménard ainsi que la ferme sont incendiés, Framicourt où le vieux seigneur du lieu est assassiné dans son château, Bouillancourt-en-Séry où l’abbaye est saccagée et incendiée. Partout, ce n’est que sang et flammes. A Vismes, les rescapés d’Oisemont auxquels se sont adjointes des milices communales essaient de barrer la route aux Anglais, ils subissent une nouvelle défaite et sont l’objet d’un nouveau massacre. Et les Anglais continuent inexorablement leur route, Acheux-en-Vimeu est pris et incendié. Puis, après avoir brûlé Mareuil, son château et son abbaye, une tentative sur Abbeville est envisagée mais la ville, qui a soutenu voici six an ans sans faillir un siège de cinq années est trop bien fortifiée et qui plus est, elle renferme des troupes en nombre important et n’a donc aucune chance d’être prise rapidement.
Le Roi d'Angleterre perd alors confiance en sa bonne étoile et se rend compte qu'il est pris au piège. De son côté, Philippe VI jubile.
Mais la chance sourit une fois de plus à Edouard III.
Des centaines de prisonniers, dont beaucoup de la région, ont été faits. Edouard III les fait rassembler et parcourant leurs rangs à cheval, il promet :
- Si l’un d’entre vous est capable de me montrer un endroit qui permette à mes troupes et à moi-même de traverser cette rivière, je lui rendrai la liberté et je lui donnerai en récompense cent nobles d'or, mais s’il me trahit, il aura la tête tranchée.
De cette marée de pauvres hères, sous les huées des gentilshommes français indignés, sort alors un homme du nom de Gobin Agache :
- Je suis originaire de Mons-en-Vimeu, votre seigneurie, et je connais un passage juste en face du bourg de Saigneville, à deux lieues à l'ouest d’Abbeville. C’est le gué de Blanquetaque. Vos charrois pourront l’emprunter aisément, et douze hommes de front pourront également y passer..., mais seulement à marée basse.
- J’espère que tu dis vrai, menace Edouard III. Qu’on me garde étroitement ce prisonnier jusqu’à ce que la rivière soit passée ! S’il a dit la vérité, il sera libre et riche, sinon... Et maintenant qu’on donne ordre à tous de prendre un peu de repos car la nuit et la journée prochaines seront rudes.
Nous sommes dans la nuit du 23 au 24 août, il est minuit. Le Roi d'Angleterre sur son fier destrier, caparaçonné comme pour la parade, inspecte son armée au clair de lune :
- Soldats, je vous ordonne de partir sur-le-champ. Vous suivrez vos maréchaux en bon ordre jusqu’au gué indiqué et si le ciel est avec nous, à l’aube nous l’aurons franchi et nous pourrons alors rejoindre nos alliés flamands.
Et d’un geste de la main appuyant ses paroles, il commande :
- Soldats d’Angleterre, en avant !
L’ordre repris par ses maréchaux et leurs capitaines fit s’ébranler la troupe, grisant chaque soldat avide de combat.
Au lever du jour, les Anglais arrivent à la Blanquetaque comptant bien traverser à cette heure, mais c'est sans compter avec la marée : celle-ci est encore haute. Edouard III s’impatiente :
- Nous serons obligés d’attendre encore presque le temps d’une marée avant de pouvoir entamer le franchissement de la rivière. Prenons donc nos dispositions pour protéger nos arrières.
- J’ai déjà fait le nécessaire, sire, reprend le comte de Warwick, j’ai fait placer les chariots en arc de cercle, protégés par trois détachements à pieds et des archers. De plus des éclaireurs ont été envoyés vers l’arrière de façon à prévenir toute surprise.
La position est en effet très critique, Edouard III peut d’un instant à l’autre se retrouver pris en tenaille entre le fleuve gardé par Godemar du Faÿ et le gros de l’armée de Philippe VI qui le suit à faible distance.
Mais ce n’est pas de l’arrière que viennent les Français. Ce contre temps a permis à une petite fraction de l'armée française de s'organiser pour tenter de s’opposer à la manœuvre et Godemar du Faÿ ne tarde pas à se montrer sur la rive opposée. Plus le temps passe et plus nombreux sont les renforts qui arrivent aux Français. Il y a là des gens d’armes des milices communales d’Abbeville, Montreuil, Saint-Riquier, Rue et Le Crotoy, sans compter mille mercenaires génois, des arbalétriers aguerris, au total, plus de six mille hommes...
La marée enfin basse, Edouard III donne le signal de l’attaque :
- Par Dieu et Saint-Georges, en avant !
Reprenant ce cri, les troupes anglaises, des chevaliers d’élite en armure, bardés de fer, à la tête desquelles se trouvent le comte de Northampton et Reginald Cobham se ruent à l’attaque.
Les Français qui sont en position sur la rive opposée commettent l’erreur qui va leur être fatale de pénétrer dans la rivière à la rencontre des Anglais. Un tir nourri de flèches anglaises les transperce de toutes parts. Les Génois leur répondent par un tir intense de carreaux d’arbalètes, mais la fréquence et la portée du tir des arcs est telle que les arbalétriers sont rapidement décimés. Dans le fleuve, se déroule, confus et acharné, un combat excessivement meurtrier. Godemar du Fay et les Français, trop peu nombreux pour résister à l'armée anglaise tout entière, sont rapidement contraints de reculer, ayant subi d’énormes pertes, pour battre en retraite vers Abbeville.
Au même moment, arrivant d’Airaines, Philippe VI se présente devant la ville. Apprenant la situation, il force l’allure, et, empruntant la rive gauche de la Somme, il espère surprendre les Anglais au beau milieu du fleuve. Mais ceux-ci ont déjà terminé la manœuvre. Philippe VI, entre alors dans une terrible colère contre du Faÿ, et intérieurement, envers lui-même, s’en voulant d’avoir ralenti sa marche, trop sûr qu’il était d’avoir à sa merci le roi d’Angleterre. La situation est d’autant plus rageante, que la marée étant haute de nouveau, le Roi de France n’a plus qu’à rebrousser chemin vers Abbeville avec la maigre consolation d’avoir saisi une partie du butin de l’ennemi laissé en déroute par précipitation.
La Somme franchie, Edouard III se dirige aussitôt vers Forest-l'Abbaye. Il y campe le 24 au soir. Pendant que certains de ses détachements, à la tête desquels se trouvent ses maréchaux, attaquent Noyelles et le port du Crotoy qui sont incendiés après y avoir prélevé un important butin et du ravitaillement en quantité appréciable.
Le lendemain, 25, la forêt est traversée et Edouard III établit son campement au cœur même de la forêt de Crécy. C’est là que, considérant l’excellent moral de ses troupes, grisé par la formidable prestation de ses archers à Blanquetaque et profitant de l’avantage du terrain, il annonce à ses troupes :
- Fidèles comtes et barons, chevaliers et soldats, j’ai décidé de faire front ici, sur cet héritage que je tiens de ma chère mère à qui il fut donné en mariage : le Ponthieu, et d’en découdre une fois pour toutes avec mon ennemi le Valois. Je suis ici sur mes terres et je les défendrai et les revendiquerai contre mon adversaire...
Le même jour, Philippe VI entre à Abbeville et il y célèbre la Fête Saint Louis. Mais son armée campe hors de l'enceinte et toutes dispositions sont prises pour être prêt le lendemain à combattre l’ennemi.
La rencontre et le choc des deux armées sont désormais inéluctables.
CHAPITRE IV
CRECY
Edouard III a vite compris que le site de Crécy dominé au nord par un plateau est favorable à l'organisation d'une bonne position défensive. Du haut de ce plateau, il peut facilement surveiller l'arrivée de l'armée française. Il attend celle-ci par l'est ou le sud-est, d’après les éléments fournis par ses éclaireurs.
Parcourant le futur champ de bataille, le 26 au matin, il donne ses directives :
- Comte de Warwick, afin d’utiliser au mieux cette position qui me semble tout à fait idéale, vous allez disposer mes troupes en un croissant qui longera ce talus et dont la pointe s’appuiera à droite sur le village de Crécy et à gauche sur celui de Wadicourt dont nous apercevons le clocher là-bas au Nord-Est...
- Bien, Sire. Il en sera fait selon votre volonté. Cette position est excellente, et tous ces rideaux étagés jusqu’au bas de la vallée briseront les forces de nos ennemis avant qu’ils ne parviennent jusqu’à nous.
- Comte de Northampton, vous commanderez la bataille de gauche, celle qui s’appuie sur Wadicourt. Vous, Prince de galles, mon fils vous commanderez la bataille de droite, celle qui prend appui sur le bourg de Crécy. Et je commanderai moi-même la bataille du centre qui se tiendra au sommet du plateau, légèrement en retrait sur tout ce dispositif. Elle servira de réserve en cas de nécessité. Je me tiendrai dans ce moulin situé sur la butte qui domine tout le plateau et la vallée et constitue un excellent observatoire.
La vallée des Clercs, bien dégagée en contrebas, offre une vue imprenable sur un paysage parfaitement dégagé permettant aux archers un tir nourri sans que les adversaires puissent recourir à un quelconque abri.
- Vous Geoffroy, continua Edouard III, vous allez donner ordre de disposer en arc de cercle derrière nous, entre Wadicourt et le bois de Crécy-Grange, l’ensemble des chariots transportant les réserves. Vous ferez ménager avec un certain nombre de ces chariots un carré pour servir d’enclos à nos chevaux qui ne nous serons pas d’un grand secours dans cette action.
- A vos ordres, Sire, dit Geoffroy d’Harcourt, s’empressant d’aller mettre cet ordre à exécution.
- Et n’oubliez pas de faire garder nos charrois par une troupe en nombre suffisant. On n’est jamais trop prudent...
- J’y envoie Chandos sans tarder Sire, reprend d’Harcourt.
- Quand toutes les troupes seront en place, donnez-leur l’ordre de prendre quelque repos, elles en ont bien besoin, ajoute encore Edouard III, conscient de leur fatigue, accumulée par les marches forcées de ces jours derniers.
- Je fais sans tarder aménager les rideaux de cette pente, Sire, reprend Warwick. En abattant ces arbres, nous allons ménager des abris derrière lesquels nos gens pourront se mettre à couvert.
- C’est une excellente idée Warwick, et placez-y nos archers gallois sur plusieurs lignes, tandis que les coutilliers se tiendront derrière eux, prêts à remplir leur office dès que le besoin s’en fera sentir.
- Je vais aussi commander qu’on creuse des fossés multiples longeant la pente, Sire, ainsi, sera brisé l’élan des charges de la cavalerie ennemie.
Quand tous ces préparatifs se terminent, le soleil se trouve déjà au sud-est et s’apprête à passer dans le dos de l’armée anglaise.
Edouard III, informé par ses éclaireurs de l’arrivée des Français auxquels il reste encore une bonne lieue à parcourir ordonne :
- Que l’on fasse manger et boire la troupe et qu’elle reprenne immédiatement ses positions, car le choc va être rude.
On amène aussitôt pots, barriques et provisions qui sont distribuées et chacun mange et boit tout son soûl, se préparant au combat, chacun assis par terre avec arc et bassinet auprès de lui, confiant en l’issue de la bataille. Le vin de Poitou récemment pillé sur des bateaux rochelais ancrés au Crotoy coule à flots.
Du côté des Français, Philippe VI qui est arrivé à Abbeville depuis la veille, le 24 au soir, vient d’entendre la messe, et bien que toute son armée ne soit pas entièrement rassemblée :
- Qu’on se mette en route immédiatement ! s’impatiente Philippe VI. Allons tailler en pièces ce félon d’Edouard III.
Une première colonne se forme ayant à sa tête Jean de Luxembourg et son fils. Ils sont suivis par leurs barons et leurs sergents à pied ainsi que par les arbalétriers génois que commandent Charles Grimaldi et Antonio Doria.
Derrière eux, une seconde colonne s’est formée. c’est la bataille des chevaliers et des sergents. 4000 chevaliers montant leur fier destrier caparaçonné de fer chevauchent sous le soleil ardent qui fait scintiller leur armure rutilante.
Mais la plus colorée est la dernière, celle de Philippe VI lui-même, accompagné de sa suite. Les oriflammes multicolores flottent au vent, surmontant une troupe bigarrée aux pourpoints chamarrés.
A la suite, fermant le convoi, vient une file très longue de chariots, transportant des armes, des armures, des boucliers ou targes, des carreaux d’arbalètes et tous les ustensiles indispensables à une aussi imposante armée.
Celle-ci, ensemble hétéroclite, progresse, confiante en sa puissance et en son bon droit, n’ayant qu’un seul but, anéantir l’Anglais.
La voila presque arrivée à Noyelles cette armée de 60.000 hommes d'armes, suant et soufflant sous la chaleur caniculaire. Tous sont en effet prêts au combat, les chevaliers ont revêtu leur pesante armure et portent lance et épée ; la piétaille est harnachée de sa veste rembourrée et matelassée, portant même parfois là-dessus un haubert.
Mais un éclaireur arrive, à bout de souffle, tout comme son cheval, et annonce au roi :
- Sire, Sire, on vous a mal renseigné, les Anglais ne sont pas partis vers la côte, mais vers Crécy.
- Je savais bien qu’Edouard n’irait pas à la mer, mais tenterait de joindre l’armée des Flandres. J’aurais dû m’en tenir à ma première idée. Pourquoi me suis-je laissé tromper à ce point ?
- En fait, Sire, le renseignement n’était pas totalement faux, les Anglais ont, dans la journée d’hier envoyé des détachements qui ont pillé et brûlé Le Crotoy et divers villages...
- Qu’importe ! Nous avons perdu un temps précieux et il va nous falloir le rattraper, sous peine de voir ces Anglais nous échapper. Qu’on fasse immédiatement volte-face et sus à l’Anglais vers crécy !
Mais la journée est déjà bien entamée comme le montre le soleil qui a déjà franchi son zénith. Une chaleur lourde accable les hommes que mouches et moustiques ne cessent de harceler. Dans les rangs, on parle d’orage, une bonne pluie serait en effet la bienvenue.
Les éclaireurs, qui ont été renvoyés vers Crécy, sont bientôt de retour. Ils ont découvert l'armée anglaise :
- Les Anglais ont cessé de fuir, Sire. Ils se sont cantonnés à une lieue d’ici sur le plateau de Crécy et semblent bien attendre votre armée, annonce Lemoine de Bazeilles, l’un des éclaireurs.
- Sont-ils seulement en train de se reposer ou bien ont-ils faits des préparatifs de guerre ? s’enquiert Philippe VI.
- Sire, il semble qu’ils nous attendent de pied ferme, sur des positions bien préparées, reprend le seigneur d’Aubigny, un autre éclaireur.
- Que pensez-vous de la situation ? poursuit le roi pris au dépourvu par l’initiative anglaise.
- Sire, il semble indispensable, devant le dispositif mis en place par l’ennemi, de regrouper toutes nos forces qui sont encore bien dispersées, reprend Bazeilles.
- En effet, poursuit Philippe VI, si les troupes anglaises nous attendent, nous avons tout notre temps, et nous allons donc avoir celui de dresser un plan de bataille bien préparé et d’affiner notre tactique.
- Vos troupes sont exténuées, Sire, après une telle marche, et il serait bon, avant l’attaque qui sera rude, de les laisser se reposer et se nourrir. Nous sommes déjà au début de l’après-midi et il serait sage de remettre l’affaire à demain, ajoute le seigneur de Beaujeu, un autre éclaireur.
- Ceci me semble très pertinent, acquiesce le roi, et ainsi, nous disposerons d’une pleine journée pour vaincre. Qu’on donne l’ordre à l’armée de s’arrêter ! ... Messieurs les maréchaux, donnez donc toutes instructions pour qu’il en soit fait selon mes ordres.
Des messagers sont aussitôt envoyés. L’avant-garde s’arrête avec grand soulagement, par contre, à l'arrière de la colonne :
- Émissaire du roi, émissaire du roi, annonce celui-ci, je vous transmets l’ordre de sa Majesté de vous arrêter immédiatement et de vous préparer pour la nuitée. Mais l’excitation est telle dans les rangs français qu’il ne parvient pas à se faire entendre, et encore moins à se faire comprendre.
- L’avant-garde est au contact de l’ennemi, crie un baron dans la confusion ambiante la plus extrême.
- La vie du roi est en péril, claironne un autre, volons à son secours.
Mais la nouvelle se propage, absurde, dans toute la colonne :
- Le roi est en grand danger ! Le roi est en péril !
- Le roi vous ordonne de vous arrêter, insiste le messager qui, bousculé par les chevaliers, finit par renoncer à se faire entendre. Dans la bousculade la plus totale, dans le désordre le plus entier, chevaliers et barons se ruent à l’avant de la colonne, ne s'arrêtant que lorsqu’ils se trouvent face à l'ennemi.
C’est l’anarchie la plus totale, le désordre le plus complet. Et dans une folle bousculade le combat s’engage.
Le roi de France pris dans ce tourbillon de démence, incapable de se faire obéir, comprend qu'il ne peut plus remettre la bataille au lendemain et, la mort dans l’âme, se résigne donc au combat.
La première vague se rue sur les positions du Prince Noir à qui Edouard III a confié le commandement en chef de ses armées, sans attendre les nombreux éléments de l’armée française encore dispersés entre Abbeville et Crécy. Mais les hommes sont épuisés, recrus de fatigue, après cette marche forcée.
Les Anglais eux sont frais et dispos, bien campés sur leurs positions qu'ils ont largement eu le temps d'aménager. Archers et coutilliers les attendent de pied ferme bien établis sur les rideaux, tirant profit des haies et de tous les dispositifs mis en place pour briser l’élan des troupes françaises.
Le comte de Northampton, quant à lui, observant la tournure que prennent les événements, se tient prêt, à la première sollicitation, à prêter main forte au Prince Noir.
Edouard III, de son quartier général établi dans le moulin, si confiant en l’issue de l’affrontement qu’il n’a même pas revêtu son armure, tient sa bataille en réserve au sommet du plateau.
Les archers anglais, des Gallois en fait, placés en première ligne essuient le premier assaut. De leur " long-bow ", un arc de deux mètres taillé dans du bois d’if, ils tirent sans relâche leurs flèches acérées sur les Français dont les montures blessées désarçonnent le cavalier. Un immense désordre s’ensuit. Une véritable grêle de flèches voile le ciel qui déjà s’assombrit. Et chaque archer en lâche, selon sa dextérité, de six à dix à la minute en un tir courbe difficile à parer du fait du soleil aveuglant auquel les Français doivent faire face.
C’est alors, que telle une meute furtive, les coutilliers, armés d’une lance et d'un coutelas, accomplissent leur sanglante besogne. Cherchant le défaut de la cuirasse, entre heaume et haubert, ils égorgent à qui mieux mieux les chevaliers cloués au sol par leur pesante armure. La terre ruisselle du sang des nobles chevaliers français.
Les arbalétriers français, ou plutôt génois, qui sont, bien que très réticents, entrés en action déclenchent alors un tir précis et meurtrier, protégés par leurs valets d’armes à l’aide d’un grand bouclier. Malheureusement, leur arme est d’un chargement très lent et pendant ce temps, l’arbalétrier devient une cible idéale pour l’ennemi. Nombreux sont ceux qui tombent percés de flèches malgré leur casque et leur cote de mailles. Ils sont bientôt à cours de carreaux, ceux-ci étant restés loin derrière dans les chariots. Certains n’ont même pas leurs valets pour les protéger du tir ennemi.
C’est alors que des détonations provenant de deux ou trois bombardes installées au sommet du dernier rideau sèment la panique dans les rangs français. Quel est donc ce bruit assourdissant ? Le tonnerre ? Non, le ciel se couvre, mais aucun éclair n’y est perçu... Des montures effrayées désarçonnent leur cavalier, et de là-haut montent d’immenses volutes de fumée après qu’une bouche à feu ait craché son boulet de pierre suivi d’une flamme menaçante. un frémissement de panique parcourt le champ de bataille, mais on a tôt fait de se rendre compte du peu d’effet de ces bouches tonnantes.
Alors, soudain, sur Crécy, comme un avertissement, le ciel s’obscurcit de plus en plus. le grondement du tonnerre se fait entendre, comparable à celui des canons, les éclairs zèbrent le ciel d’airain, se reflétant sur les armures des chevaliers gisant sur le sol en une symphonie macabre.
Le sol gorgé d’eau est devenu glissant et impraticable. Les archers anglais cessent le tir et protègent les cordes de leurs arcs comme ils peuvent. Une corde mouillée c’est un arc inutilisable.
Bientôt, la pluie cesse, aussi brusquement qu’elle était venue. Le ciel se dégage et s’emplit d’une clarté éblouissante, frappant les Français droit dans l’œil.
Les archers gallois reprennent alors leur tir nourri et criblent de flèches les arbalétriers génois qui tombent par dizaines, percés de toutes parts, sans même pouvoir les atteindre de leurs carreaux rendus inefficaces par les cordes distendues de leurs armes.
Alors, s’installe dans les rangs français une immense confusion. La panique s’empare des Génois qui refluent en désordre, abandonnant leurs armes. Le désordre est à son comble.
A ce moment précis, une seconde vague de la chevalerie française s’apprête à charger. Mais les arbalétriers en complète débandade, fuyant le tir ennemi, lui barre le passage.
Philippe VI, à la tête de ses chevaliers, hurle de rage :
- Chargez ces traîtres ! Tuez toute cette ribaudaille qui nous empêche de voir sans raison.
L’ordre est repris en écho par les chevaliers qui écrasent alors en une furieuse mêlée les mercenaires génois. Les archers gallois, bien campés sur leurs positions, efficacement camouflés, continuent de noyer cette mêlée sous une nuée de flèches.
Coutilliers et fantassins de Galles et de Cornouailles, par vagues successives, profitant d’une suspension momentanée du tir de leurs archers, s’infiltrent, dans la confusion, entre les combattants, égorgeant ou transperçant les chevaliers français jetés à bas de leur monture.
C’est sur spectacle cauchemardesque que se fait alors entendre, lugubre, la cloche de l’église de Crécy sonnant les vêpres, ou ne serait-ce pas plutôt le glas de la France...
Les Français se battent alors dans la confusion la plus absolue, le commandement s’est totalement dilué. Philippe VI ne parvient plus à se faire entendre, et chacun fait de cet affrontement son affaire personnelle.
Mais tout ne semble pas perdu, ce qui reste de la chevalerie française parvient à se regrouper autour du comte d’Alençon et du duc de Lorraine, et voulant venger l’honneur de leurs pairs et de leur roi entreprennent une nouvelle charge empreinte de la fureur du désespoir.
Parmi eux se trouve Jean de Luxembourg, Roi de Bohème, ami personnel de Philippe VI. Aveugle et âgé, il ne donnerait pour rien au monde sa place au combat.
- Sire, objecte Lemoine de Bazeilles, au roi de Bohème trépignant d’impatience de partir combattre, vous ne pouvez vous mêler à ce combat, il n’est plus de votre âge et votre cécité fera de vous une proie bien trop facile pour les Anglais...
Jean de Luxembourg, majestueux sur son destrier chamarré, balaie d’un revers de la main l’objection :
- Qu’à cela ne tienne ! L’honneur de la chevalerie est en jeu et j’en veux ma part avant de mourir.
- Qu’il en soit fait selon vos ordres, Sire, consent donc le baron Von Klingemberg bien que fort réticent.
- Allons, ne perdons pas de temps, insiste Jean de Bohême. Liez les freins de vos chevaux au mien et chargeons ! ...
C’est cette rage de vaincre qui leur permet de laminer les fantassins anglais qui se dressent devant eux. Et, forçant le passage, tel un ouragan, ils ouvrent une brèche dans l’admirable dispositif anglais, parvenant même jusqu’au Prince de Galles qui se trouve en fort mauvaise position, menacé de sa personne.
Le comte de Northampton tremble alors pour lui au point d’adresser à Edouard III un messager pour le supplier de lui envoyer du renfort. Mais Edouard III, plus confiant que jamais repousse cette éventualité :
- Messire Thomas, dit-il au messager, retournez-vous en vers le comte et dites-lui de ne pas m’envoyer quérir tant que mon fils est en vie. Et dites leur que je leur demande instamment qu'ils lui laissent gagner ses éperons. Je veux que la journée soit sienne et que l'honneur lui en soit attribué ainsi qu’à ceux à qui je l'ai confié.
Pendant ce temps, la bataille fait rage, mais les barons français qui combattent chacun pour leur honneur personnel ne se soucient que peu de s’entre aider et se soutenir mutuellement. Harcelés de tous côtés par une nuée de fantassins assoiffés de sang, ils sont bientôt submergés par le nombre et deviennent la proie des coutilliers. Quelle triste fin pour la fleur de la noblesse française !
Philippe VI resté en arrière, est alors informé de la situation. Il veut à tout prix la redresser. Il croit encore à une possible victoire. Avec fougue, encadré par un quarteron de chevaliers rescapés du massacre, il se lance à l’assaut des positions anglaises, réussit à forcer le passage et parvient presque à rejoindre le roi de Bohême. Mais il est trop tard, ce dernier, se battant comme un lion, vient de succomber aux flèches anglaises. Finissant par se rendre à l’évidence, sous l’insistance de ses barons, à la nuit tombante, Philippe VI, la mort dans l’âme, se résigne à battre en retraite. Et, sous le ciel rougissant à l’image du champ de bataille, au milieu des corps sans vie jonchant le sol, Philippe VI mesure l’étendue de sa défaite.
Ci et là, des combats isolés ont encore lieu. Mais, malheur aux intrépides français qui n’ont pas fui, ils seront exterminés.
La nuit est tombée, un silence de plomb règne sur cette immense étendue couverte de sang. Seuls quelques blessés gémissent encore de ci, de là, comme pour supplier les coutilliers anglais de venir mettre fin à leurs souffrances.
Edouard III qui n’a pas encore mesuré l’étendue de sa victoire décide de rester sur ses positions pour parer à l’éventualité d’un retour de l’ennemi le lendemain. Il sait que la nuit sera calme et que l’ennemi risque de la mettre à profit pour se réorganiser en vue d’une ultime attaque.
Mais Philippe VI n’est même pas effleuré par cette idée, dans le plus profond désespoir, il se laisse emmener par ses barons vers le château de Labroye.
Ce n’est qu’au milieu de la nuit qu’il y parvient, et quand la garde demande :
- Qui va là à pareille heure ?
C’est Philippe VI lui-même qui répond :
- Ouvrez ouvrez châtelain, c’est l’infortuné roi de France...
Jean Lessopier, seigneur du lieu, et un de ses fidèles capitaines, lui permet alors de se restaurer avant de continuer son chemin vers Amiens.
Le dimanche matin, au lever du soleil, Edouard III, prenant la mesure du désastre qui frappe le roi de France, et désormais sûr de sa victoire, ordonne de parcourir le champ de bataille à la recherche d’éventuels survivants :
- Qu’on batte la campagne et qu’on débusque tout ce qui pourrait avoir survécu ! Et qu’on ne fasse aucun prisonnier !
- Mais, Sire, objecte un de ses barons, le code de la chevalerie...
- Ne discutez pas ! Obéissez à mes ordres ! Je sais ce que je fais, cette guerre n’est pas encore terminée et tous ceux que nous laisserons en vie nous les retrouverons sur notre chemin.
- Faisons au moins des prisonniers, Sire, nous en tirerons fortes rançons.
- Il n’en est point question, tranche alors sèchement Edouard, ces prisonniers nous encombreraient sur le chemin du retour et ralentiraient notre marche, nous mettant en grand danger.
C’est alors, un épais brouillard inondant la campagne, que des bruits de combats se font entendre. Les fantassins anglais se livrant à leur basse besogne se retrouvent au contact des milices communales de Rouen et de Beauvais qui viennent apporter leurs renforts au roi de France et se trouvent dans l’ignorance totale de la situation. La chevalerie anglaise, immédiatement rameutée, fond sur les milices, provoquant un indescriptible carnage. Pas un ne réchappe du massacre...
Sur le terrain, on dénombre plus de vingt mille morts dont presque deux mille chevaliers. Dès que les hérauts d’armes ont terminé leur identification, tous sont délestés de leurs armes et armures qui sont récupérées ainsi que tout ce qui peut se révéler plus ou moins précieux.
Dans l’interminable litanie des victimes figurent les plus grands seigneurs du royaume de France : le duc d'Alençon, frère du roi, le Roi de Bohème, le comte d’Aumale, le comte d’Harcourt et ses deux fils, le duc de Lorraine, le comte de Blois, le comte des Flandres, le comte de Savoie... et aussi de moins grands : Jean, seigneur d’Auxi, Jean de Belval en Vimeu, Aléaume de Tilloloy, Mareu du Translay, Jean de Framicourt, Pierre de Ramburelles, Henri de Biencourt, Bernard d’Hélicourt, Jean de Forceville ... et une multitude d'autres, sans compter le nombre infini de fantassins.
· FIN DU TOME I
LA GUERRE DE CENT ANS EN VIMEU
CHAPITRE 1
Accoudé à la fenêtre, Pierre de Ramburelles contemple la ville. Au beffroi, la cloche annonce la relève de la garde. Le soleil, à son zénith, entre les deux tours de Saint-Wulfran, en ce mois de mai, illumine la pièce d'habitude si sombre.
Jean, son frère, ne devrait plus tarder. Il arrive de son château de Ramburelles C'est son jour de visite, comme à chaque premier grand marché du mois.
Dans les rues étroites et encombrées règne une animation fébrile. Des gens vont et viennent en tous sens. Des charrettes chargées de sacs de tonneaux, de marchandises de toutes sortes, encombrent les rues. Sur les deux ponts de bois qui enjambent la rivière de part et d'autre de sa maison, on se bouscule, on se dispute, chacun voulant faire valoir son droit de passer le premier.
Sur sa droite, le passage de la chevalerie, très étroit, est noir de monde. En son milieu, deux charrettes tentent de se croiser, non sans mal. Les deux charretiers s'invectivent, essaient de forcer le passage, s'accrochent, reculent, manœuvrent pour raser au plus près les maisons. Au bruit de ce tintamarre, les propriétaires des maisons sont sortis et lancent des menaces à l'encontre des charretiers qui risquent de démolir leur façade. Heureusement, de grosses pierres oblongues placées obliquement contre les façades protègent celles-ci des roues ferrées des charrettes. Enfin, l’un deux, se décide à reculer et à s’enfoncer légèrement sous un porche, ils réussissent finalement à se croiser et la rue retrouve un semblant de calme jusqu'au prochain embouteillage.
Pas étonnant, dans de telles conditions que son frère ne soit pas encore là. Mais, justement, n'est-ce pas lui là-bas, qui passe, sur son palefroi blanc? … Si, c'est bien son cheval caparaçonné de rouge et portant les couleurs de Ramburelles : d'or à l’écusson d'argent.
Nicolas, son fidèle écuyer l'accompagne, ainsi que deux serviteurs tirant un mulet chargé de victuailles. En effet, à chaque fois qu'il vient rendre visite à son frère, Jean lui apporte de la campagne toutes sortes de provisions. Ayant franchi le pont, il tourne sur sa gauche et s'engage dans le passage de la chevalerie. Dans quelques instants, il sera là. Pierre descend donc le sombre escalier de pierre pour l'accueillir.
Bonjour Pierre, dit Jean en descendant de son cheval.
Je te salue, mon frère ! répond Pierre en lui donnant l'accolade, as-tu fait bon voyage?
En ce qui concerne le voyage, celui-ci s'est très bien passé. Le temps était idéal. Mais, avec l'aide de Nicolas, j'ai du mettre en fuite, une bande de brigands qui tentaient de dévaliser un marchand.
Et combien étaient-ils?
Oh! Ils n'étaient que quatre, armés d'un poignard et d'un bâton.
Où cela s'est-il donc passé ?
Eh! bien, en traversant le bois des alleux de Béhen, j'ai entendu au loin des cris. Aussitôt, avec mon fidèle Nicolas, nous avons lancé notre cheval au galop. Au même moment, j’ai donné ordre à Diane, mon bon chien d'attaquer et nous avons dégainé notre épée. Les brigands, alertés par les aboiements de mon fidèle compagnon, se sont retournés et nous ont aperçus. Aussitôt, entraînant avec eux les mulets chargés de marchandises, ils ont tenté de se sauver à travers les bois. Mais, c'était sans compter sur ma Diane qui les a pris en chasse, nous guidant par ses jappements. Se voyant rattrapés, les brigands ont laissé les mulets et ont tenté de se sauver. Mais Diane en avait déjà rattrapé un et l’avait mordu un au mollet. L'ayant immobilisé, elle s'est aussitôt remise sur la piste des trois autres. Un second s'étant pris le pied dans une racine, elle l'a aussitôt tenu en respect, les crocs menaçant son visage. Il ne nous est resté qu'à les ligoter puis les remettre aux hommes d'armes du seigneur de Béhen. Mais pendant ce temps, les deux autres avaient disparu comme par enchantement.
Ah, voilà Nicolas qui revient, dit Pierre, il en a terminé avec les chevaux, nous allons pourvoir déjeuner! »
Pierre invite aussitôt son frère à passer devant lui. Nicolas, suivi de Diane, ferme la marche. Ayant passé le seuil, ils empruntent un sombre escalier de pierre en colimaçon et débouchent dans la grande salle où les serviteurs achèvent de dresser la table. Une bonne odeur de viande grillée s'y répand montant de l'escalier au pied duquel se trouve la cuisine.
Prenez place à table, dit Pierre en leur désignant un siège. Puis, s'adressant aux serviteurs:
Que l'on commence à servir!
Aussitôt, Thibaud et Jeanne, les serviteurs, se présentent avec le premier plat. C'est du boudin accompagné de saucisses qu'apporte Thibaud sur un plat d'étain fumant. Jeanne le suit portant un accompagnement de navets avec de la laitue disposée sur le pourtour, le centre étant occupé par une coupelle de vinaigrette.
‑ J'ai hâte de goûter cette cochonnaille dont le fumet me chatouille agréablement les narines, déclare Jean en se léchant les babines.
Joignant le geste à la parole, Jean, de la pointe de son couteau, pique un morceau de boudin et une saucisse, aussitôt imité par Pierre puis Nicolas.
Quoi de nouveau à Ramburelles? interroge alors Pierre.
Oh! Peu de choses, j'ai seulement dû faire couper l'oreille d'un voleur qui avait ficelé un marchand à un arbre pour lui dérober sa bourse répond Jean d'un air détaché.
Et à Abbeville, reprend Jean, qu'y a-t-il de nouveau depuis le mois dernier?
On parle de plus en plus d'une terrible maladie qui tue énormément de monde, dit Pierre.
J'en ai entendu vaguement parler, reprend Jean, l’air inquiet, mais je voudrais bien en savoir plus à son sujet ...
Cette maladie nous vient de très loin, dit Pierre.
Et d'où nous vient-elle donc, interroge Jean?
Elle nous arrive d'Asie, continue Pierre en demandant aux serviteurs d'apporter le plat suivant.
Et comment est-elle donc parvenue jusqu'à nous? insiste Jean.
Ce sont des marchands italiens qui, sans le savoir, l'ont ramenée de Crimée, précise Pierre.
Comment ont-ils contracté cette maladie? reprend Jean en se saisissant d'un cuissot du porcelet farci que lui présente Thibaut.
Eh! bien, ce sont les Tartares qui l'ont communiquée aux habitants de Théodosia en Crimée, continue Pierre.
Oui, j'ai entendu parler du siège de cette ville, dit Jean.
Les Tartares assiégeaient Théodosia, raconte alors Pierre, mais ils ne parvenaient pas à la prendre. Alors, comme leurs rangs étaient décimés par cette épidémie, ils ont eu l'idée de catapulter par‑dessus les remparts les corps infectés.
Si j'ai bien compris, la ville a donc été atteinte par la maladie, intervient Jean.
C'est tout à fait cela, poursuit Pierre, et les habitants ont été contaminés et décimés par la terrible maladie.
Ce sont donc des marchands qui se sont enfuis qui l'ont propagée, propose Jean.
En effet, tu as tout à fait raison, dit Pierre, ces marchands ont débarqué à Venise et de là, l'épidémie s'est répandue dans tout le pays et puis, elle a ensuite atteint Marseille au pays d’Oc.
Sais-tu où elle en est arrivée en ce moment ? questionne Jean.
J'ai appris que Paris était touché et que la maladie remontait vers notre Picardie.
Quand penses-tu qu'elle arrivera chez nous, s’inquiète Jean ?
Je n’en sais rien, mais elle se propage rapidement et elle peut être là d'un moment à l'autre, assure Pierre, soudain soucieux.
Ne dit-on pas qu’elle nous arrive en même temps de Flandre ? demande encore Jean en se saisissant d'une perdrix que lui présente Jeanne.
En effet, c'est vrai, et notre pauvre région, prise dans ces tenailles de la mort, ne pourra donc y échapper, conclut Pierre.
Et si nous parlions de choses un peu plus gaies, propose Jean, pour détendre un peu l’atmosphère.
Oui, c'est une excellente idée, approuve Pierre.
En venant jusqu'ici, dit Jean, j'ai traversé le marché, j’y ai vu de nouveaux marchands ainsi que nombre de belles et bonnes choses.
Eh! bien, finissons donc ce repas et allons-y voir, propose Pierre.
CHAPITRE 2
Dans les rues étroites qui mènent au marché, parmi la foule dense et chamarrée, porcs, volailles, chiens, chats… déambulent, cherchant leur nourriture dans le caniveau ou parmi les grains de toutes sortes échappés des charrettes des paysans. Une odeur nauséabonde se dégage du caniveau qui coule au milieu de la ruelle.
Bientôt, ils aperçoivent le clocher du beffroi avec, sur sa gauche, l’église Saint-Georges, puis la croix du grand-marché qui domine les « maisonnettes » des marchands. Sur la grand-place, la foule va et vient d’un étal à l’autre, se renseignant sur les prix, comparant la qualité des marchandises, se décidant parfois, après un long marchandage, à acheter.
Pierre, qui a préparé une liste d’emplettes, donne ordre à ce moment à son cuisinier ainsi qu’aux trois serviteurs chargés de l’aider, de parcourir le marché à la recherche des denrées convoitées aux meilleurs prix mais de fine qualité.
Pierre, Jean et Nicolas poursuivent leur chemin sur le marché. Là, se sont installés des quincailliers, leurs étaux débordent de tout un bric-à-brac d'ustensiles de cuisine et d'outils de toutes sortes. Un peu plus loin, les potiers ont étalé leurs pots, écuelles, gobelets, saloirs, cruches, etc.… En direction de la place du Pilori se trouvent les tartes, pâtés et norolles, sortes de petites brioches. De leurs étals s'échappent de doux effluves chatouillant agréablement les narines.
Hé bien ! dit Jean, tout cela m’a donné une petite faim. Si nous allions déguster quelques norolles à l’auberge du Cheval Blanc avec une bonne cervoise…
C’est une excellente idée, dit Pierre, je commençais également à ressentir une petite soif à la pensée de ces gourmandises.
Et toi, Nicolas, demande Jean, n’as-tu pas envie de nous accompagner ?
Si, bien sûr, Monseigneur, j’ai toujours aimé l’atmosphère animée et bruyante des tavernes.
Alors, allons-y, poursuit Jean, l’auberge n’est qu’à deux pas d’ici.
Mais la rue, étroite et peu ensoleillée, grouille de monde, et se trouve encombrée de charrettes et d’animaux fouillant le caniveau à la recherche de quelque nourriture, si bien qu’il leur faut jouer des coudes pour se frayer un chemin. Et gare à la bourse qu’il faut éviter de se laisser dérober par les gueux qui se mélangent à la foule.
Nous y voila enfin, dit Pierre en écartant un mendiant borgne qui lorgne sur son escarcelle bien remplie.
Holà tavernier, crie Jean en arrivant dans la salle sombre et au plafond si bas qu’on le touche aisément de la main trouve-nous une table et sers-nous à boire.
Mais la taverne regorge de monde et toutes les tables sont occupées par des groupes bruyants et remuants.
Tout de suite, Monseigneur, tout de suite... Allez, vous là, dit-il en d’adressant à une tablée de quatre hommes passablement énervés et éméchés, allez donc prendre l’air, vous avez assez bu pour aujourd’hui. Les quatre hommes, dans un seul mouvement se sont dressés, tels des coqs sur leurs ergots, et font face au cabaretier, l’un d’eux tentant de dégainer son épée.
Hé ! Pas si vite l’ami, rétorque celui-ci, nous n’avons pas terminé.
Peut-être faut-il que nous vous aidions à débarrasser le plancher, menace Pierre, la main sur le pommeau de son épée.
Si vous le prenez comme çà, dit l’homme, hésitant devant l’air menaçant de Pierre, voilà, voilà. Allez, vous autres, lance-t-il à ses compagnons sur un ton narquois, faites place à ces gentilshommes. D’ailleurs, cette auberge n’est qu’un taudis, allons voir ailleurs si l’accueil est plus chaleureux…
L’aubergiste nettoie la table d’un revers de manche et interroge :
Qu’est-ce qu’on vous sert Messeigneurs ?
Trois pichets de votre meilleure cervoise, et par la même occasion, apporte-nous un jeu de dés, demande Jean, et fais venir la marchande de norolles à cette table.
Tout en dégustant leurs norolles et sirotant leur cervoise, les trois hommes entament une partie de dés quand, soudain, à l’autre bout de la salle, éclate une altercation à laquelle ils ne portent d’abord pas attention. Mais, Nicolas qui est placé le dos au mur, peut voir tout ce qui se passe et croit reconnaître l’un des brigands du bois de Béhen parmi les protagonistes.
Regardez, Monseigneur, dit-il à Pierre, il me semble bien que cet homme au chapeau, au fond de la salle, pourrait être un de ceux qui ont attaqué le marchand sur notre route…
Hé ! C’est bien possible, hésite Pierre, mais je ne vois pas son compagnon.
C’est peut-être l’homme qui nous tourne le dos, dit Nicolas.
Allons voir de plus près, propose Jean.
Mais sur ces entrefaites, le brigand s’est retourné.
C’est bien notre homme, dit Pierre, je le reconnais à la balafre qu’il porte sur la joue gauche.
Alors, allons-y, crie Jean, bondissant aussitôt de son siège, assurons-nous d’eux immédiatement !
Dans un même élan, les trois hommes se ruent sur les brigands. Jean lance Diane à leur poursuite. Mais, à ce moment, l'un d’eux les reconnaît. Illico, il lance à son l'autre :
Fuyons vite nous sommes repérés!
Aussitôt, ils se jettent vers la sortie et le balafré crie à son acolyte :
Séparons-nous, nous nous retrouverons à l'endroit habituel aussitôt que nous les aurons semés.
Bousculant tables et clients, Jean, Pierre et Nicolas jaillissent dans la rue au milieu de la cohue qui l’envahit.
Toi, va de ce côté, Pierre, dit Jean. Moi, je m'occupe de l'autre avec Diane.
Chacun de son côté se lance à la poursuite des deux malandrins. Diane flaire la trace de l'homme au chapeau et Jean n'a aucun mal à le suivre mais à un moment, Diane perd sa trace. Jean se demande où a bien pu passer le brigand, mais un marchand qui crie "au voleur" le remet sur la piste. On vient de lui voler son cheval… Ce ne peut être que l'homme que poursuit Jean.
Celui-ci emprunte aussitôt un cheval et se lance à la poursuite du brigand. Il n'est pas très difficile de le suivre, partout des marchands hurlent et vocifèrent à cause de leurs étaux renversés, de leurs marchandises répandues sur le sol ou cassées. Dans les rues étroites et encombrées, Jean a beaucoup de peine à se faufiler entre les marchands, leurs étaux et les badauds. Pendant ce temps, le brigand arrive en vue de la porte du Bois, espérant pouvoir sortir de la ville qui est pour lui un véritable piège, murée de toutes parts. Mais les gardes qui l'ont vu s'approcher, à son allure de fuyard, lui barrent le chemin avec leur lance. Jouant son va-tout, il fonce droit sur eux, c’est sa dernière chance. Les deux gardes qui n'ont pas eu le temps de s'écarter sont jetés à terre et leurs lances brisées. Le brigand, déséquilibré par l'un des deux gardes, tombe à bas de son cheval juste au moment où surgit Jean. Il tente de se relever, mais Jean d’un revers de la main le renvoie au tapis. Il ne lui reste plus qu’à ramasser le brigand groggy et à le jeter en travers de son cheval pour le livrer à la milice.
De leur côté, Pierre et Nicolas poursuivent le second brigand. Dans la foule qui emplit la rue étroite, il est bien difficile dans la pénombre de retrouver la trace de l’homme au chapeau d’autant plus que presque tous les hommes en porte un. Mais Pierre qui a bon œil qui vient de l’apercevoir bousculant une servante et s’engouffrant dans une maison. Aussitôt, celle-ci sort en hurlant et en appelant à l’aide. En un clin d’œil, Pierre et Nicolas sont sur place et pénètrent aussitôt dans les lieux.
Séparons-nous, dit Pierre. File vite au premier étage pendant que j’inspecte le rez-de-chaussée.
N’y trouvant personne, il grimpe quatre à quatre les marches et rejoint Nicolas qui, lui non plus, n’a rien trouvé.
Vite ! Au deuxième étage lance Pierre.
Aussitôt, ils se ruent dans l’escalier mais arrivant devant la porte, ils n’ont que le temps d’apercevoir le brigand qui enjambe le rebord de la fenêtre. Ayant repéré une charrette de foin qui s’approche, il se jette dans le vide. Pierre et Nicolas qui se sont rués à la fenêtre aperçoivent l’homme qui vient de s’écraser dans le foin.
Sans perdre un instant, ils se précipitent, dévalant les escaliers et jaillissent dans la rue, sous le nez du brigand à peine remis de ses émotions. Sa chute l’ayant à-demi assommé, ils n’ont aucun mal à se saisir de lui.
Ayant retrouvé Jean au poste de garde, Pierre, qu’accompagne Nicolas, propose d’arroser l’événement à la taverne la plus proche. En chemin, ils rencontrent un attroupement.
Que se passe-t-il ici ? demande Jean à un badaud.
Un marchand qui venait d’arriver sur la place du marché est tombé de son cheval.
Pas étonnant qu’il soit tombé, intervient un autre, je l’ai vu arriver, il avait l’air d’éprouver infiniment de mal à tenir droit sur sa selle.
En effet, il dodelinait de la tête et semblait fort mal en point, reprend le premier.
Sait-on ce qui lui est arrivé ? demande alors Jean.
On n’en sait rien encoure, répond le premier badaud, mais des gens sont allés quérir un médecin.
Le voilà qui arrive, dit le deuxième, nous allons bientôt savoir ce qu’il en est.
Tout à coup, la foule qui s’était agglutinée autour du marchand se disperse comme un vol d’oiseaux effarouchés en poussant des cris d’effroi.
De quoi avez-vous peur ? demande Pierre en agrippant l’un des fuyards.
Sauvez-vous vite ! hurle l’homme en essayant de se dégager. Le marchand est mort. Il était atteint de cette terrible maladie qui tue les gens par milliers.
Ne restons pas ici, dit Jean, c’est trop dangereux ! Allons plutôt dans mon château de Ramburelles.
C’est d’accord, répond Pierre. Mais passons d’abord chez moi. Nous y attellerons une charrette afin que j’emporte mes objets les plus précieux, sinon les pillards accompliront leur œuvre et rien ne subsistera de tout ce que je possède.
CHAPITRE 3
Il est un peu plus de six heures au cadran solaire du beffroi quand la charrette est prête à partir. Les chevaux étant sellés, Jean donne le signal du départ. Jean et Pierre, devant sur leur destrier, suivis de Thibaud et Jeanne dans la charrette, puis de Nicolas fermant la marche, s’approchent de l’église Sainte-Catherine ou une foule paniquée commence à se rassembler. Mais les prières suffiront-elles à la protéger de la terrible maladie qui va irrémédiablement s’abattre sur eux ? Un peu loin, devant l’église Saint-Wulfran, une procession s’est formée et s’apprête à défiler dans les rues de la ville en promenant des chasses renfermant des reliques de saints censés les protéger. Non loin du parvis, une danse macabre a commencé, des hommes et des femmes revêtues d’accoutrements grotesques s’agitent en tous sens. Venant de l’église Saint-Georges, un groupe de flagellants psalmodie des prières sur un ton monotone qui ajoute encore à l’ambiance morbide qui règne dans toute la ville. Partout, des gens se préparent à fuir pour se réfugier à la campagne dans leur famille ou chez des amis ou même plus simplement dans les bois. D’autres se cloîtrent chez eux, condamnant portes et fenêtres. Progressivement, les rues se vident. Seules les charrettes de quelques bourgeois qui fuient précipitamment la ville pour tenter d’échapper à la maladie circulent encore, se dirigeant vers les portes de la ville. Mais bientôt, les marchands qui n’ont pu résister au besoin de remballer toutes leurs marchandises malgré les risques encourus, viennent à nouveau emplir les rues, créant un immense encombrement.
Des cris fusent de partout, des bousculades se produisent, des disputes éclatent ici ou là. A la Portelette, la panique est à son comble. Une mère court en tous sens, cherchant son enfant qui s’est égaré. Les gardes ont déserté leur poste, laissant s’écouler le flot ininterrompu des fuyards.
Ayant enfin réussi à passer la porte, Jean, Pierre, Nicolas et leurs serviteurs se retrouvent sur le chemin de Rouen. Bientôt, il faut descendre de cheval, car la côte entre les Monts de Caubert est très raide. Thibaut et Jeanne mettent également pied à terre. Il va évidemment falloir pousser la charrette car, non seulement la pente est abrupte, mais, de plus le chemin est défoncé. Le soir va bientôt tomber, le soleil a largement entamé sa descente vers l’ouest et le jour commence à diminuer. Bientôt il fera nuit. Après bien des efforts, ils parviennent enfin au sommet de la côte des Monts Caubert. Là, ils laissent leurs chevaux se reposer et font de même avant de reprendre la route.
Si nous mangions quelque chose, propose Pierre.
Nous avons tout ce qu'il faut dans la charrette, dit Jeanne.
Que voulez-vous que je vous prépare ? questionne Thibaud?
Mangeons donc le chapon rôti qui était prévu pour ce soir, dit Jean.
C'est une très bonne idée, approuve Pierre.
Et apporte-nous de la cervoise en même temps, ajoute Jean.
Ne perdons pas trop de temps à manger, dit Pierre, car la nuit sera tombée avant que nous n'arrivions à Ramburelles.
Peu de temps après, bien restaurés, ils continuent leur chemin. Dans les ornières, la charrette cahote, un pichet tombe et se casse, puis un autre...
Arrêtons-nous là, dit Pierre, et arrimons correctement le contenu de cette charrette, sinon, à l'arrivée, il ne restera que des débris.
Thibaut, Jeanne, allez arracher des herbes et des fougères, dit Jean, nous les utiliserons pour essayer de caler tout ce qui est fragile.
A ce moment, dans la pénombre naissante, un homme à cheval s'approche, suivi de trois mulets. C'est un marchand.
Je vous salue, messeigneurs, dit l'homme.
Où allez-vous ainsi ? demande Jean.
Je me rends à Abbeville où je dois vendre mes épices.
Ah ! malheureux! N'allez pas Abbeville, la terrible maladie qui cause tant et tant de morts vient d'y arriver cet après-midi même.
Les gens se sauvent ou se murent chez eux, Abbeville sera bientôt une ville morte.
Merci de m’avoir prévenu. Mais où vais-je donc pouvoir aller ?
Où que vous alliez, dit Pierre vous rencontrerez la maladie.
Faites donc la route avec nous, propose Jean.
Je ne voudrais pas vous importuner, dit le marchand.
Ou vous continuez votre chemin et vous mourez, ou vous venez avec nous et vous avez une chance de survivre,
ajoute Pierre.
Je préfère rester en vie, dit l'homme, je suis encore trop jeune pour mourir.
Nous allons dans mon château de Ramburelles, dit Jean. Venez avec nous et vous y attendrez que ce fléau disparaisse.
Où se trouve Ramburelles, questionne le marchand, ce n'est pas trop loin, j'espère, mes mules sont déjà très fourbues.
Non, ce n'est qu'à un peu plus de trois lieues, une demi-lieue avant Rambures.
A cet instant, Thibaud et Jeanne reviennent les bas chargés de fougères et d'herbes.
Ah! Vous voilà enfin, s'exclame Jean. Dépêchez- vous de caler tout cela et reprenons vite notre chemin, la nuit va bientôt tomber.
Une lieue plus loin, à l'orée du bois de Béhen, le soleil a disparu, seule la lune leur permet d’entrevoir leur chemin. Soudain, des hurlements de loups retentissent non loin de là. Le cheval de Nicolas, effrayé, se cabre. Nicolas manque d'être jeté à terre, mais, fort heureusement, il tenait bien les rênes.
Mettons pied à terre, dit Jean, ce sera plus prudent… le temps que nous traversions, le bois.
Laissons les chevaux s'abreuver à l'auberge, propose Pierre, et profitons-en pour nous pour nous reposer quelques instants. De la garde de son épée, Jean heurte la porte de l'auberge. L'aubergiste lui ouvre.
Bonsoir, messeigneurs, dit-il, voulez-vous une chambre ou vous restaurer peut-être ?
Non, répond Jean, nous allons seulement nous désaltérer un peu avant de repartir rapidement.
Que désirez-vous boire messeigneurs?
Servez-nous un grand pichet de cervoise avec six gobelets.
Êtes-vous sûr de ne vraiment pas vouloir de chambre?
Non, non, nous voulons rentrer le plus vite possible et nous mettre à l'abri de la terrible maladie qui vient d'arriver jusque dans Abbeville.
Ah ! S’il en est ainsi, il ne faut pas que je reste ici. Je donne congé à tous mes hôtes et je ferme mon hostellerie dès demain matin à l’aube.
Voilà votre cervoise, dit l'aubergiste en déposant vivement le pichet et les gobelets sur la table.
Pierre, qui a promptement vidé le sien, se lève et dit aux autres:
Vite, dépêchez-vous de terminer votre cervoise, et remettons-nous en route sans perdre de temps.
La nuit est maintenant tombée, seule la lune éclaire leur chemin
Arrivés à Biencourt, Jean propose d'aller prévenir son ami le seigneur de Biencourt de la terrible nouvelle.
Justement, il vous attendait, Monseigneur, répond le garde à l'entré du château quand Jean lui demande à voir son maître. Entrez, je vous prie et suivez-moi.
Arrivé dans la grande salle, Jean s'approche de son ami Henri de Biencourt. Dans l’énorme cheminée de pierre, un grand feu projette à travers la pièce une lumière tremblante qui anime les ombres sur les murs tendus de tapisseries.
Bonsoir mon cher ami, dit Jean.
Bienvenue à toi, répond Henri. J'ai une mauvaise nouvelle à t'annoncer: les Anglais se sont rendus maîtres de ton château.
Comment cela s'est-t-il produit ? questionne Jean.
Eh, bien ! Ce matin, à peine avais-tu quitté Ramburelles, qu'une troupe d'Anglais est arrivée dans la région. Ils ont chevauché aux alentours, pillant tout sur leur passage, incendiant les chaumières et faisant de nombreuses victimes parmi les paysans.
Et Biencourt n'a pas souffert de ces attaques? demande Jean.
Fort heureusement, mon château était très bien défendu et les Anglais n'ont pas insisté, ils ont vite compris qu’ils ne parviendraient pas à leurs fins. Seules quelques chaumières ont été incendiées. Les paysans, prévenus à temps, avaient réussi à rejoindre mon château où ils se sont trouvés en sécurité. Les Anglais, ne recherchant pas le risque, ont donc jeté leur dévolu sur une proie plus facile.
Et alors, c'est évidemment sur mon château de Ramburelles qu'ils se sont tournés.
En effet, hier soir, sitôt la nuit tombée, ceux-ci se sont emparés par la ruse de ton château, dit Henri.
Comment s’y sont-ils pris, questionne Jean ?
C’est très simple, ils on attirés tes gardes en effrayant les oiseaux qui dormaient dans les arbres et les buissons. Ceux-ci, attirés par le bruit, se sont découverts aux créneaux. Ils ont alors été des cibles idéales pour les Anglais qui les ont abattus de leurs carreaux d’arbalètes.
Et ensuite ? poursuit Jean.
A l’aide de grappins et d’échelles, avant même que l’alerte ne puisse être sonnée, ils ont escaladé les murailles et comme tout le monde dormait au château ils n’ont eu aucun mal à abaisser le pont-levis et lever la herse, livrant le passage au reste de la troupe. Le bruit a alerté tous les gens, mais il était déjà trop tard. Tous ont été tués ou faits prisonniers et enfermés dans les caves.
- Il faut absolument que je reprenne possession de mon château le plus vite possible, avant que les Anglais n’y mettent le feu, dit Jean.
- Je suis d’accord pour t’aider dans cette entreprise. Mais nous devons prévenir les seigneurs voisins pour qu’ils nous apportent leur aide, continue Henri.
- C’est une excellente idée, ajoute Pierre, dès l’aube, demain matin, nous irons les avertir de ce qui s’est passé et leur demander de l’aide.
- Moi, dit Jean, j’irai au château de Rambures. Le seigneur est un de mes meilleurs amis. Un souterrain relie son château au mien.
- Je vois où tu veux en venir, dit Pierre. Ils vont avoir une drôle de surprise…
CHAPITRE 4
Le lendemain matin, dès les premières lueurs de l’aube, Jean, Pierre et Henri accompagnés de Nicolas et d’une troupe de soldats armés jusqu’aux dents, se dirige vers le château de Rambures. La campagne est endormie. Dans les arbres, les oiseaux gazouillent, saluant le lever du soleil. De part et d’autre du chemin bordé de haies, s’étend une mosaïque de champs et de bois. Dans le lointain, ils aperçoivent dans la brume une harde de chevreuils qui revient paisiblement de la vallée proche où elle est allée s’abreuver à la rivière.
Bientôt, le château de Rambures apparaît dans le lointain. Enveloppé de brume, sa silhouette massive se découpe, à l’est, sur le soleil naissant. Déjà, une certaine animation règne aux abords du château.
La veille, un messager a été dépêché par Jean auprès de Charles de Rambures. Le seigneur a répondu favorablement à son appel et lui a proposé son aide. Une troupe d’hommes d’armes sera à sa disposition.
Ces hommes sont là, prêts à partir au combat. Et surprise ! C’est Charles lui-même qui prend la tête de sa troupe. Il a fière allure sur son destrier blanc caparaçonné aux couleurs des Rambures.
- Salut à toi, noble ami, lance-t-il.
- Je te remercie de m’offrir ton aide. Je te revaudrai cela à la prochaine occasion, dit Jean.
- C’est un véritable plaisir pour moi que de te venir en aide mon cher ami. Mais si nous voulons surprendre les Anglais au réveil, nous devons nous hâter et nous mettre en route au plus vite.
- Je suis bien d’accord avec toi, dit Jean, il faut partir sans tarder. Mais prenons quand même un moment pour discuter de notre plan et mettre toutes les chances de notre côté.
Quelques instants plus tard, le plan étant solidement établi, Charles, à la tête de ses hommes d’armes prend la direction du château de Ramburelles.
Pendant ce temps, Jean, Pierre et Henri, accompagnés de leurs hommes rejoignent l’entrée du souterrain, guidés par le sergent que Charles a mis à leur disposition.
Le sergent leur remet quelques torches qu’ils enflamment aussitôt à celles qu’ils ont utilisées pour descendre dans les caves. Ils s’engagent sans tarder dans le souterrain, les uns derrière les autres. Jean ouvre la marche, suivi de Pierre, Henri et leurs gens d’armes. Soudain, un éboulement se produit. Jean, surpris, recule d’un bond, échappant de justesse à la terre mêlée de pierres qui s’abat à ses pieds. Il l’a échappé belle. Après s’être frayé un passage a travers les éboulis, ils poursuivent leur chemin et bientôt une lueur leur indique qu’ils sont parvenus à destination.
Là, une échelle les attend.
- Vérifions la solidité de cette échelle, dit Jean. Depuis qu’elle est là, il ne faudrait pas qu’elle se fracasse sous notre poids.
- Elle semble encore solide, mais il faut se méfier dit Henri qui vient de vérifier l’état de l’échelle. Quelques barreaux pourraient bien se rompre.
- Bien, dit Jean, je vais monter le premier.
Silencieusement, Jean entreprend de monter à l’échelle. Par précaution, il pose les pieds près des montants, à l’endroit où ils sont les moins fragiles.
Parvenu en haut de l’échelle, il passe la tête au-dessus de la margelle et jette un coup d’œil rapide sur les environs. Là-haut, sur le chemin de ronde, trois gardes font les cent pas, surveillant les alentours. Au sommet du donjon, un guetteur, adossé à la muraille, semble somnoler. Près de la herse, deux hommes d’armes, fatigués par leur tour de garde, sont occupés à discuter. Au pied du donjon, deux autres montent la garde.
Jean redescend pour mettre au point un plan d’attaque. Il rend compte à Pierre et Henri de ce qu’il a vu.
- Il faut absolument neutraliser le garde du donjons en premier, sinon il donnera l’alerte et nous serons tous perdus, dit Pierre. –
- Oui, dit Henri, mais s’il chute de là-haut, les autres gardes seront alertés et le résultat sera le même.
- Il faut donc les abattre tous en même instant, dit Jean.
- J’ai emmené avec moi mes meilleurs arbalétriers, dit Henri, c’est une chance.
- C’est une excellent initiative, dit Jean, mais il faut préparer les arbalètes avant de remonter pour éviter de faire du bruit là-haut.
Aussitôt, Henri désigne sept hommes.
- Attention, dit Jean, il serait prudent de doubler le tir sur la sentinelle du donjon, c’est la plus difficile à atteindre. Henri désigne donc un huitième arbalétrier qui devra abattre le guetteur du donjon si l’autre tireur manque sa cible.
- C’est une excellente idée, dit jean . Aussitôt , il remonte prudemment jusqu’à la margelle et vérifie si les gardes occupent toujours les mêmes postes. Il fait signe à ses hommes de monter. Un à un, ils gravissent l’échelle et franchissent la margelle. Aussitôt, ils rejoignent les postes de tir que Jean leur a assignés. Ils se cachent dans une grange, dans une écurie, dans une étable… et attendent le signal de Jean. Dés qu’il reconnaissent le ululement de la chouette, le signal convenu, les sept arbalétriers lâchent leurs carreaux sur les cibles qui leur ont était été désignées. Tous les guetteurs s’affaissent sans un cri, mortellement touchés, sauf celui du donjon qui n’est que blessé à l’épaule. Aussitôt, le dernier arbalétrier lui expédie son carreau droit au cœur, l’empêchant de donner l’alerte. Aussitôt, laissant quelques hommes en couverture, Jean emmène les autres vers l’entrée du château. Deux hommes d’armes, alertés par le bruit, surgissent poste de garde et réalisent immédiatement ce qui se passe. Les hommes restés en couverture ne leur laissent pas le temps de donner l’alerte et les transpercent de leurs carreaux. Jean et sa troupe poursuivent leur course, mais soudain, un cri retentit, un des hommes s’affaisse, il gît sur le sol, une flèche lui a transpercé la nuque. Au même moment, l’alerte retentit. De toutes parts, les gardes anglais surgissent et se ruent sur les intrus. Les hommes restés en couverture déchargent sur eux leurs arbalètes.
Plusieurs d’entre eux s’affaissent, morts ou blessés. Les autres, surpris, marquent un temps d’arrêt. Ils se retournent et font face aux arbalétriers qui leurs lâchent leurs derniers carreaux. Les Anglais s’approchent, ils n’ont pas le temps de recharger leurs armes, alors, ils les jettent à la face des ennemis. Ils dégainent alors leurs épées et se ruent sur leurs adversaires. Pendant ce temps, Jean, Pierre et Henri poursuivent leurs ascension vers le treuil par l’escalier à flanc de muraille. L’endroit est totalement à découvert et très exposé. Plusieurs hommes tombent sous les flèches anglaises. Pierre est touché à l’épaule, une flèche lui déchirant les chairs, glissant sur l’omoplate. Ils soignera cette blessure plus tard s’il a la chance de survivre. Il reprend aussitôt sa course vers le sommet. Jean qui est parvenu au pied du treuil, aidé par ses hommes, entreprend de relever la herse tandis qu’Henri tranche d’un coup d’épée le cordage du pont-levis. Celui-ci s’abat avec fracas dans un nuage de poussière. Autour d’eux, la bataille fait rage. Des Anglais qui se trouvaient dans le chemin de ronde dévalent l’échelle et se ruent sur Jean et ses hommes. Il leur faut à tout prix les empêcher d’ouvrir le château au hommes de Charles. Pendant que Jean finit de remonter la herse, Henri, Pierre et leur troupe font face à l’ennemi. A ce moment, les hommes de Charles surgissent des buissons et se précipitent vers l’entrée du château. A l’intérieur, les Anglais leur font face et tentent de les repousser. Mais l’assaut est tel qu’ils sont rapidement submergés malgré les pierres qui pleuvent du chemin de ronde et font des ravages dans les rangs des assaillants. Beaucoup gisent sur le pont ou chutent dans les douves. Bientôt, le fracas des armes diminue d’intensité et le château est repris aux Anglais. Mais la guerre est loin d'être terminée...
FIN DU TOME II