Shakespeare, Le monde est une scène
Métaphore et pratiques du théâtre
nrf
IBSN 918-2-07-012500-5 chez Gallimard
Shakespeare, Le monde est une scène
Métaphore et pratiques du théâtre
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IBSN 918-2-07-012500-5 chez Gallimard
Une esthétique en creux
Il y a chez Shakespeare un discours dispersé sur le théâtre, discours nullement constitué dans une doctrine, mais discours concret, artisanal, lié surtout au faire du théâtre. À travers les remarques et les conseils prodigués par ses personnages, il n'est pas interdit de reconnaître l'expérience de l'homme de scène qu'il était et du visionnaire que l'on peut imaginer. [...] Le théâtre est la référence première, essentielle, continuellement reprise.
[...] Il s'agit, au premier chef, d'entendre la voix de Shakespeare dans sa complexité. [...] D'abord il faut les donner à lire pour, ensuite, pointer un sens, déchiffrer un secret, avancer une hypothèse. [...] Shakespeare n'a pas de porte-parole, il ne parle pas à la première personne à l'exception des Sonnets et intègre son discours dans le texte des personnages et le contexte des situations. [...] Car Shakespeare parle du théâtre mais se sert aussi bien de celui-ci pour éclairer un être ou qualifier une aventure, pour dégager un rapport à l'histoire autant qu'au monde.[...]
Shakespeare introduit ce discours, chaque fois, dans le cadre des répétitions, cette pratique propre au seul théâtre. C'est ce même choix que feront tout aussi bien Goldoni, Lope de Vega ou Molière : pour chacun, la répétition est l'occasion de témoigner du théâtre. Alors, lorsque le théâtre est en train de se faire, des conditions de production sont formulées, des conseils sont dispensés… les données d'un contexte et les motivations d'une représentation.... se révèlent …. dans les prologues ou les épilogues, véritables poèmes où se conjuguent le concret et l'abstrait du théâtre. Ils servent de plaque tournante entre les consignes pédagogiques...
Et ainsi nous décelons les données d'un double discours, sur le théâtre comme sur la vie : la métaphore les relie. Métaphores de l'acteur et du spectateur surtout... [...] Shakespeare se montre maître dans l'art de manier ces métaphores réversibles. Elles interdisent tout choix unique, tout qualificatif définitif... En fonction d'un contexte, jamais le même, au théâtre tout peut se convertir en son contraire. Entre le discours sur le théâtre et la situation dramatique il y a corrélation, déterminisme. “La marque d'une intelligence de premier plan est qu'elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner” Scott Fitzgerald . C'est le défi auquel Shakespeare nous convie.
[...] Si Shakespeare ne s'attarde jamais sur un même plan et alterne constamment théâtre brut et théâtre sacré, nous découvrons aujourd'hui que, chez lui, la définition même du théâtre implique la coexistence des contraires. Ils sont consubstantiels au théâtre, indissociables de sa nature et si on le rapproche si souvent de la vie c'est en raison de cela, [...] : elle qualifie l'essence même du théâtre. [...] L'acteur, comme dans l'ensemble de l'œuvre, peut être héros ou hypocrite, de même que le théâtre est considéré soit comme à même de fournir un reflet du monde, soit comme fournisseur de leurres trompeurs. [...] Le théâtre permet pareille permutation parce qu'il s'appuie sur deux principes contrastés, le vrai et le faux, comme le yin et le yang pour les Chinois... Shakespeare dispense cette leçon d'incertitude.
[...] Shakespeare a d'emblée assimilé le théâtre à un chaudron des contraires. [...] Cet ensemble de propos disparates conforte les difficultés que le théâtre rencontre quant à son statut. À la lisière de l'art et de la vie, il n'est ni l'un ni l'autre, il se trouve dans l'inconfort fécond de l'entre-deux. Shakespeare dispense des consignes pour appréhender la convention théâtrale, invite à s'entraîner et à s'éduquer pour pleinement en bénéficier, mais en même temps il reconnaît sans cesse le pouvoir contaminateur du théâtre et identifie ses postures dans la vie.
Et d'ailleurs cette alternance, n'est-ce pas le sens profond des prologues et épilogues ? Ici, dans un théâtre, il n'y a pas d'écart absolu entre l'art et la vie. Ils restent coprésents. Et, chose qui fascine chez Shakespeare, souvent l'on cherche des solutions pour briser l'illusion et ses effets d'identification afin d'introduire la distance et rappeler le pacte de la convention. Le théâtre n'est-il pas défini comme performance d'un comédien qui joue un roi avec pas l'accord du public ? Lorsqu'il y a risque d'oubli, les acteurs eux-mêmes se chargent de dénoncer l'illusion dont ils ont été les artisans. Shakespeare ne se lasse pas de mettre en jeu cette complexité qui n'est pas réservée au seul travail de la modernité.
[...] Northrop Frye, le célèbre critique, avançait, sans réserves : « Dans chaque pièce que Shakespeare a écrite, le héros ou le personnage central est le théâtre lui-mêmes. » [...] Le théâtre sert ici d'outil de pensée et la vie de source d'ambiguïté. Et nous ne devons pas oublier l'autre terme qui complète la triade de cet auteur baroque: le songe. Le théâtre se rapproche de l'expérience du songe, de son irréalité fugitive, répètent les Épilogues ou bien d'autres personnages. [...] Les trois se tiennent... comme dans un jeu de miroirs aux reflets démultipliés. [...] L'équivoque est indissociable de l'attrait des oppositions que cultive la pensée baroque, pensée paradoxale, pensée en mouvement, jamais certaine, toujours étonnante. [...] La séduction qu'il exerce provient de cette cohabitation des contraires qui engendre de la perplexité tout en affirmant des certitudes. [...] Jeu infini, jeu jamais achevé. Jeu profondément inscrit dans la matière même de l'anglais où les termes du théâtre ne cessent d'entretenir des relations d'incertitude avec le vocabulaire courant au point de provoquer des dérives poétiques, des détours secrets ou des confusions « baroques ».
[...] Shakespeare est un penseur concret. Et le Globe avec sa structure et son foisonnement a constitué l'appui qui lui a permis d'élaborer son œuvre et son discours. « Le monde est un théâtre » n'a-t-on cessé de répéter depuis les Grecs et les Romains et, on le sait, Shakespeare érigea en enseigne du Globe le fameux Totus mundus agit histrionem de Pétrone. Shakespeare, en philosophe bouffon, s'adresse au spectateur ou au lecteur tel Lance, le bouffon lui-même : « Tu n'obtiendras jamais de moi un tel secret sinon par une parabole. »
Shakespeare n'est pas là pour rassurer, mais pour maintenir en vie. Nous, aussi bien que le théâtre.
Georges BANU.