Sans doute peut-il paraître paradoxal d’introduire le principe d’un « Atelier Albert Ier » dans un congrès dont le thème central est « Faire la guerre, faire la paix » alors que, justement, le prince Albert Ier de Monaco (1848-1922) fut sans doute l’un des chefs d’État qui ont laissé dans les faits et dans l’Histoire le souvenir d’avoir été l’un des plus actifs ouvriers de la paix, un chef d’État au premier rang des militants de la cause pacifiste avant la Premier Guerre mondiale.
Le pacifisme de ce souverain ne relève pas des discours incantatoires ou de l’humanisme béat, où tant d’autres excellèrent, mais relève assurément de l’action et semble bien puiser ses racines au plus profond de la personnalité même du Prince. De fait, derrière ce qui s’apparente à une « fausse neutralité », il n’est pas un simple spectateur des grands événements européens, mais un acteur, un militant de la paix.
Son militantisme pacifiste est la partie publique d’une prise de conscience, le sentiment que la guerre de 1870 n’est peut-être que le premier acte d’un drame à venir, plus terrible encore et plus dévastateur pour l’Europe et sa civilisation.
Parce qu’il s’agit d’une lucidité – la nécessité de s’opposer à un mouvement belliciste qui gangrène l’Europe – c’est au secours de la raison qu’il fait appel pour tenter de convaincre ses contemporains, et en tout premier lieu les chefs d’État de son temps, de l’inanité de la guerre comme méthode moderne de résolution des conflits. Cette géopolitique humaniste accompagne le scientisme qui tient tant de place dans la vie et la philosophie du Prince. Pour lui, la défense de la paix est une nécessité absolue. Une guerre se poserait en véritable faillite anthropologique pour une civilisation européenne qui depuis un siècle a su si bien jouir du progrès technologique et scientifique. En 1914, la guerre venue, il ressentira ce moment comme une rupture intellectuelle, une blessure profonde, un sentiment d’échec personnel – ne pas avoir réussi à convaincre son ami Guillaume II et le gouvernement français de privilégier le dialogue – et collectif – la négation ontologique de l’Humanité par sa destruction à l’échelle industrielle.
Pourtant, pendant des années, le Prince avait œuvré en cherchant à contrer la guerre selon ses propres règles. Selon la définition classique de Gaston Bouthoul « la guerre est une forme de violence qui a pour caractéristique essentielle d’être méthodique et organisée quant aux groupes qui la font et aux manières dont ils la mènent ». Sa spécificité est aussi d’être soumise à des règles juridiques particulières. Albert Ier a voulu appliquer les mêmes principes à la paix, érigée à son tour en système, celui du droit de la paix.
L’échec de ce droit de la paix, tout comme l’impasse à laquelle ont conduit les institutions internationales pacifistes que le Prince soutenait, vont rendre Albert Ier d’autant plus intransigeant à l’égard de ceux qui ont déclenché la guerre. Au sortir du conflit, les élans pacifistes de la Belle époque sembleront bien loin.
Ces quelques éléments, esquissés au cours de cet « Atelier Albert Ier » du Congrès de Perpignan, ne rendent, bien sûr, qu’imparfaitement compte de la richesse des communications et des débats qui se tinrent. L’un des enseignements de cette session – une confirmation en réalité – est qu’au-delà de cette question du rapport du Prince de Monaco à la guerre, la place et la personnalité singulières de ce chef d’État dans son temps en font un objet d’étude d’une richesse encore sous-exploitée. Puisse cet atelier représenter la première étape d’une appropriation historienne d’un homme et de ses œuvres.
L'édition électronique de l'atelier « L’Œuvre de paix du prince Albert Ier de Monaco » peut être commandée directement auprès du CTHS
Sommaire
Albert Ier de Monaco et le rapprochement franco-allemand avant la Première Guerre mondiale par Jean-Rémy Bézias
Les relations franco-allemandes sont au centre des préoccupations internationales d’Albert Ier de Monaco à l’extrême fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Il y incarne un idéal de rapprochement franco-allemand. Épris de valeurs humanistes, il est aussi hanté par l’idée d’un déclin des vieilles nations d’Europe. Voyant dans l’Allemagne de Guillaume II une puissance régénératrice, il ne cesse de plaider pour que la France ne cède pas à la tentation de la revanche. Utilisant ses relations personnelles avec Guillaume II, il s’efforce de multiplier les occasions de rapprocher les deux pays. L’apogée de ce rôle se situe au cours de la crise marocaine de 1905, dans laquelle le prince joue un rôle non négligeable comme intermédiaire. Mais la dégradation progressive du climat des relations franco-allemandes réduit à néant son idéal.
Albert Ier et l’Institut international de la paix : une tentative pacifiste et d’arbitrage au cœur de la marche vers la guerre (1903-1914) par Christophe Réveillard
Par son ordonnance 1041 du 20 février 1903, le prince Albert Ier de Monaco créait l’Institut international de la paix, lequel ayant notamment pour objet « l’étude de la solution pacifique des différends internationaux, de la statistique des guerres et des armements, de la vie internationale et des institutions internationales ». À partir de l’étude des fonds du ministère des Affaires étrangères à La Courneuve, des archives de la Société des Nations à Genève et surtout des archives du palais princier à Monaco, cet article a pour but d’éclairer cet aspect méconnu de l’immédiate avant-guerre que fut l’action du prince Albert Ier, notamment auprès de Guillaume II, pour empêcher, via l’Institut international de la paix, l’inéluctabilité de la marche vers la Première Guerre mondiale.
De la germanophilie à la germanophobie : le prince Albert Ier de Monaco face à la Première Guerre mondiale par Jacqueline Carpine-Lancre et Thomas Fouilleron
Le prince Albert Ier de Monaco a foi dans le rôle de la science pour rapprocher les peuples. Dès les dernières années du XIXe siècle, il multiplie les initiatives au service de l’entente franco-allemande et de la paix internationale. La guerre éclate à son grand désespoir et Monaco reste officiellement neutre pendant le conflit. Ayant cru sincèrement à l’amitié de Guillaume II, il est révolté par l’attitude de l’Allemagne et vire à la germanophobie militante. À la fin des hostilités, il publie un réquisitoire, La Guerre allemande et la Conscience universelle, dont la violence verbale, de la part d’un homme de science et de paix, donne la mesure des passions que peut déchaîner la guerre.
L’engagement dreyfusard du prince Albert Ier de Monaco, son amitié pour Guillaume II, son souhait d’une science sans frontières et sa volonté de rapprochement franco-allemand en font une cible des nationalistes français dès l’avant-guerre. Le passé « allemand » du « magicien de Monte-Carlo », fondateur de la Société des bains de mer et du Cercle des étrangers, rend d’autant plus suspecte la principauté de Monaco aux yeux de Léon Daudet. Par une « campagne de nettoyage patriotique » dans L’Action française, il s’acharne, durant toute la durée de la guerre contre le cosmopolitisme, l’immoralité des jeux du « kasino de Monte-Karlo » et le personnel « boche, emboché et proboche » de la Société des bains de mer. Cette guerre à la pointe de la plume contre la germanophilie supposée de Monaco et de son souverain suscite chez Albert Ier la proposition, mise en œuvre à la fin du conflit, de « congrès de Monaco pour favoriser le développement des stations maritimes des nations alliées ou amies ».
L’utopie d’une science préhistorique sans frontières : l’Institut de paléontologie humaine du prince Albert Ier de Monaco et la Première Guerre mondiale par Arnaud Hurel
Les études préhistoriques se sont primitivement structurées dans une perspective internationaliste, soutenue par le succès des congrès internationaux d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques. Le début du XXe siècle a été vécu par les préhistoriens comme une époque particulièrement propice à leurs travaux : multiplication des chantiers de fouilles, augmentation sensible du nombre de chercheurs, structuration autour des sociétés savantes. Dans ce cadre, la création, en 1910, par le prince Albert Ier de Monaco, de l’Institut de paléontologie humaine a marqué une étape fondamentale et ambitieuse en faveur de la pérennité de la recherche et de la reconnaissance officielle des études préhistoriques. La Première Guerre mondiale a mis un terme aux conditions spécifiques de ce développement et mis en lumière une mutation profonde des référents et des usages de la communauté des préhistoriens. La situation de l’Institut de paléontologie humaine à cette époque illustre cette rupture : échec du projet de Centre de recherche multinational, mise à l’écart des chercheurs appartenant à des nations belligérantes, perte de positions scientifiques à l’étranger, développement d’un discours scientifique patriotique, mise en péril de la structure sur le plan financier.