Faire l'histoire de la Préhistoire...

Pour une histoire historienne de la Préhistoire

Deux mouvements ont orienté l’historiographie de la Préhistoire. Dans un premier temps, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’émergence de la préhistoire en tant que champ disciplinaire autonome et scientifiquement acceptable s’est accompagnée d’un récit historiographique à but de légitimation construit par les acteurs mêmes de l’archéologie et de l’anthropologie préhistoriques. En substance, celui-ci exposait la victoire du savoir et de la raison sur les réticences et blocages d’un milieu scientifique conservateur effrayé par la portée philosophique et scientifique des découvertes faites par les préhistoriens, dont spécialement la très haute antiquité de l’Homme et de ses industries. Cette écriture soulignait les mérites et le désintéressement de ces quelques chercheurs qui avaient osé braver les tabous académiques et sociaux d’un pays soumis à l’Empire puis à l’Ordre moral. Au-delà de sa forme parfois caricaturale, cette littérature précoce et abondante a pu être un moyen tant nécessaire qu’utile pour justifier la place, le rôle et l’autonomie de la discipline naissante. Toutefois, son but étant autre, elle se révélait incapable de rendre compte de l’ensemble des facteurs scientifiques, politiques, sociologiques et culturels sous-jacents.

Après la Seconde Guerre mondiale, la dimension historiographique a souvent été contingentée à la critique des pratiques anciennes avec, en creux, l’objectif de souligner une scientificité enfin atteinte. Il s’agissait alors de dresser le réquisitoire des usages de fouilles anciens, illustrés par la litanie des dévastations de sites et des dispersions de collections, ou de dénoncer le faible appareil méthodologique mis au service de l’archéologie à l’époque de fondation. Souvent la censure présentiste était alors soutenue par le préhistorien lui-même se posant en historien ou épistémologue pour mieux mettre l’accent sur sa propre contribution à l’histoire de sa discipline.

Depuis un peu plus d’une vingtaine d’années, des chercheurs issus d’horizons scientifiques divers se sont donné les moyens de dépasser ces historiographies et les lacunes d’une simple narration historique pour appréhender la complexité et la richesse de la construction de la discipline. Ces travaux nouveaux, dont la nature internaliste ou externaliste n’est qu’un critère secondaire, s’inscrivent dans la lignée du renouveau de l’histoire des sciences humaines. Ils ont acté le regain d’intérêt de la communauté scientifique, en France et dans le reste de l’Europe, pour l’histoire et l’épistémologie de la Préhistoire (Richard 1992, Coye 1997, Kaeser2002) ont engagé la recherche sur une nouvelle voie.

La reconfiguration historiographique a permis d’ouvrir la réflexion à une contextualisation intellectuelle et sociale de la discipline intégrant les démarches collectives et individuelles. Les recherches s’insèrent dans ce projet d’analyse des processus de production du savoir et des pratiques scientifiques. L’examen des concepts, des faits, des méthodes et des hommes, s’exprime sous la forme d’une véritable appropriation historienne de ces questions. Même si la communauté scientifique concernée reste modeste sur le plan de ses effectifs, l’histoire de la préhistoire est aujourd’hui érigée en domaine d’étude et l’œuvre collective a produit ses fruits (projets collectifs de recherche, publications, enseignement – Master du Muséum national d’histoire naturelle –, mémoires de master et thèses, etc.).

L’approche des dynamiques internes et externes des études préhistoriques se fonde, entre autres, sur le recours à de nouveaux matériaux (archives, collections) afin d’élargir le socle de l’analyse. En complément de l’étude des publications, ce choix permet d’approfondir le va-et-vient entre le particulier et un cadre général de corrélations sociales, culturelles et politiques. La préhistoire et ses acteurs sont alors replacés dans un contexte porteur de sens et livrés à une analyse relevant de clefs différentes (histoire, épistémologie, droit…).

C’est donc dans cette perspective spécifique que des problématiques d’ordres divers peuvent être étudiées. Elles ont, entre autres, trait à la notion de patrimoine préhistorique (législation et réglementation, gestion de la fouille, devenir et protection des sites et des collections, diffusion de la culture scientifique), aux institutions scientifiques, aux politiques publiques de l’archéologie, au positionnement des élites scientifiques dans le siècle, au processus d’émancipation de la préhistoire des autres domaines (sciences naturelles et humaines), etc.

Arnaud Hurel