Bernadette Charlier
Claire Peltier
Cet article a pour objectif de mieux comprendre la dynamique de co-construction des environnements d’apprentissage hybrides dans l’enseignement supérieur.
Les auteures partent du constat que ces environnements, aujourd’hui très présents dans les universités, ne sont pas de simples dispositifs techniques, mais des systèmes complexes résultant des interactions entre enseignants, étudiants, outils et contextes pédagogiques.
Elles expliquent que, depuis plus de quarante ans, les recherches en éducation reconnaissent que les environnements d’apprentissage ne sont pas imposés, mais co-construits : les enseignants les conçoivent selon des intentions pédagogiques, mais les étudiants les transforment à travers leurs usages, leurs représentations et leurs stratégies d’apprentissage.
1. Une approche constructiviste et systémique
Les auteures s’inscrivent dans une approche constructiviste et interactionniste, selon laquelle la connaissance se construit à travers l’action et l’interaction entre le sujet et son environnement.
Elles adoptent aussi une vision systémique, c’est-à-dire qu’elles considèrent que l’apprentissage dépend d’un ensemble de variables interconnectées : le profil de l’étudiant, le dispositif pédagogique, les interactions entre les acteurs et les effets produits.
Cette approche permet de comprendre les environnements d’apprentissage comme des systèmes dynamiques, en constante évolution.
Elles utilisent la notion de configuration, pour désigner les formes particulières que prennent ces interactions dans un contexte donné.
Chaque environnement d’apprentissage est donc unique, et son étude nécessite de comprendre comment et dans quelles conditions certaines configurations émergent.
2. Les variables de la co-construction
Les auteures proposent d’analyser la co-construction à travers quatre grands ensembles de variables :
Les caractéristiques des étudiants : leurs conceptions de l’apprentissage, leurs expériences antérieures, leur disposition à apprendre par eux-mêmes, leurs motivations et leurs stratégies d’autorégulation.
Ces facteurs influencent la manière dont ils perçoivent et utilisent l’environnement proposé.
Les caractéristiques de l’environnement d’apprentissage conçu par l’enseignant : il comprend l’articulation entre le présentiel et la distance, les formes de médiation et de médiatisation, l’accompagnement pédagogique, le degré d’ouverture et les modes d’évaluation.
Ces dimensions permettent de définir le learning design, c’est-à-dire la structure et les choix pédagogiques du dispositif.
Les interactions entre étudiants et environnement : elles concernent les comportements, les représentations et les stratégies développées par les apprenants en réponse à l’environnement.
Ces interactions peuvent être congruentes (harmonieuses) ou frictionnelles (en tension), selon le degré d’adaptation entre le dispositif et les besoins des étudiants.
Les apprentissages produits : ils sont à la fois cognitifs (connaissances acquises) et métacognitifs (prise de conscience des processus d’apprentissage).
Les auteures insistent sur le fait que les effets de ces environnements doivent être étudiés à la fois du point de vue des enseignants et des étudiants.
3. Un modèle renouvelé de l’hybridation
Cet article met à jour le modèle issu du projet Hy-Sup, qui avait permis d’identifier plusieurs types de dispositifs hybrides selon leur orientation (centrée sur l’enseignement ou sur l’apprentissage).
Les auteures estiment que ce modèle doit être actualisé pour mieux prendre en compte :
les nouvelles formes d’enseignement post-pandémiques (comme les cours comodaux ou hybrides flexibles),
les modalités d’accompagnement et d’évaluation,
et la perception des étudiants dans la construction de ces environnements.
Elles proposent d’ajouter de nouvelles dimensions, comme l’évaluation de l’environnement par les étudiants et la participation active des apprenants à la conception du dispositif.
L’objectif est d’aller vers une vision plus ouverte et participative de l’hybridation, où les étudiants ne sont plus de simples utilisateurs, mais des co-créateurs de leur environnement d’apprentissage.
4. Les concepts clés : co-construction, congruence et frictions
L’un des apports majeurs de l’article est la description de la relation entre les étudiants et leur environnement à travers trois notions :
La co-construction, qui désigne la création conjointe du dispositif par les acteurs.
La congruence, quand les attentes et pratiques des étudiants sont alignées avec celles de l’enseignant.
La friction, lorsqu’il y a un décalage entre le dispositif proposé et les stratégies d’apprentissage des étudiants.
Ces frictions peuvent être constructives, lorsqu’elles favorisent de nouvelles compétences, ou destructives, si elles bloquent l’apprentissage.
5. Les perspectives de recherche
Les auteures concluent en ouvrant plusieurs pistes pour la recherche à venir :
Réviser la typologie des dispositifs hybrides à partir d’enquêtes empiriques.
Identifier les configurations de co-construction les plus favorables à l’apprentissage.
Élaborer des outils d’analyse (questionnaires, entretiens, instruments numériques) pour mesurer les perceptions et les effets de ces environnements.
Mettre en place des études longitudinales afin d’observer comment ces configurations évoluent dans le temps.
Elles insistent sur la nécessité d’un travail collectif entre chercheurs pour construire un modèle intégrateur de l’hybridation, combinant les dimensions pédagogiques, technologiques et humaines.
Cet article est à la fois théorique et stimulant.
Il propose une vision moderne et systémique de la formation hybride, qui ne se limite pas à l’usage des technologies, mais s’intéresse à la manière dont les étudiants et les enseignants co-construisent ensemble le sens et les pratiques d’apprentissage.
J’ai particulièrement apprécié la clarté du cadre proposé et la richesse des pistes méthodologiques.
L’idée de considérer les frictions comme des opportunités d’apprentissage est très intéressante, car elle reconnaît la complexité du processus éducatif.
En somme, ce texte est une référence précieuse pour comprendre la logique de l’hybridation dans l’enseignement supérieur et pour guider de futures recherches dans le domaine.